Daniel-yves trèves : la passion raisonnée

Autres informations / 22.02.2016

Daniel-yves trèves : la passion raisonnée

DANIEL-YVES TRÈVES : LA PASSION RAISONNÉE

Wekeela, Gonna Run, Morandi, Never on Sunday, Rashbag… Tous ces lauréats au meilleur niveau ont un dénominateur commun : la casaque de Daniel-Yves Trèves. Récemment, Hurricane a encore mis à l’honneur les couleurs jaune chevron vert et toque rouge du propriétaire. Ce personnage discret, qui a occupé et occupe toujours des postes à hautes responsabilités au sein de grandes sociétés suisses, n’hésite pas à citer le travail de Jean-Claude Rouget comme un élément clé de sa réussite. Mais c’est avant tout un passionné, qui perpétue une longue tradition familiale, qui s’est confié à Jour de Galop…

Photo portrait

Jour de Galop. – À quand remonte votre passion pour les courses ?

Daniel-Yves Trèves. – Ma famille est impliquée dans les courses depuis plusieurs générations. C’est mon arrière-grand-père, Albert Weill, qui fut le premier à prendre ses couleurs, en 1910. Il a connu de la réussite en obstacle, remportant notamment la Grande Course de Haies d’Auteuil en 1926, avec Histoire de Rire. Son fils, Robert Weill, a continué son œuvre avec également beaucoup de succès. C’est sous ses couleurs que couraient Pot d’Or, gagnant du Grand Steeple-Chase de Paris en 1971, Moisson du Ciel, Rush… À l’époque, ils considéraient (déjà !) qu’il n’était pas possible de rivaliser avec les grandes maisons en plat. Ils pensaient qu’en achetant des yearlings avec un modèle axé sur l’obstacle, ils pourraient figurer en tête des palmarès. Mon oncle, Jean-Claude Weill, a lui aussi fait briller la casaque familiale à Auteuil, via des chevaux comme Mon Filleul, lauréat du Grand Steeple en 1978, ou Ramban, meilleur 3ans en 1994.

Comment avez-vous vous-même contracté le virus ?

Tout naturellement, en accompagnant mon grand-père à Auteuil, dès l’âge de huit ans… J’ai pris mes couleurs en 1979. Au décès de mon grand-père, mon oncle n’a pas souhaité garder tout l’effectif. Avec mon cousin, Bernard Weill, nous avons rassemblé nos économies et nous avons commencé avec une pouliche élevée par mon grand-père. Il y avait un côté sentimental très fort. Elle n’a jamais passé le poteau en tête et était même régulièrement arrêtée dans le dernier tournant… À l’époque, nous avions donc des chevaux d’obstacle, chez Bernard Secly ou Élie Lellouche. C’est ma rencontre avec Jean-Claude Rouget qui a changé profondément l’orientation de l’écurie.

Légende photo : Attentif aux ordres avec Jean-Claude Rouget et Jean-Bernard Eyquem

À quand remonte votre collaboration avec Jean-Claude Rouget ?

Mon cousin m’a conseillé de lui mettre un poulain à l’entraînement. J’ai donc commencé avec un yearling que Jean-Claude Rouget avait acheté à Deauville, en août 1999. Ce yearling, c’était Wichita Falls, qui s’est révélé dès son année de 2ans, en remportant le Critérium du Béquet (L). L’année suivante, nous avons eu Rashbag, qui a gagné le Prix de Condé (Gr3), et s’est classé quatrième du Grand Prix de Paris (Gr1), et True Phenomenon, un poulain qu’il avait acheté aux États-Unis et qui a remporté le Prix de la Californie (L). Notre collaboration a été couronnée de succès très vite, et évidemment, j’ai eu envie de continuer avec lui après ces débuts spectaculaires.

Vous soulignez souvent ses qualités d’acheteur… Quelles autres qualités lui reconnaissez-vous ?

Jean-Claude est effectivement un très grand acheteur de yearlings. Il a un don pour cela. Il a aussi un jugement remarquable sur ses chevaux, si bien qu’il les engage toujours à bon escient, sans les surestimer ni les sous-estimer. C’est enfin un vrai chef d’entreprise. Il a su s’entourer d’une équipe compétente, et la fidéliser. Il a mis en place une organisation qui fonctionne très bien et lui permet de gérer un effectif comme le sien. Dans ma vie professionnelle, j’ai toujours pensé que le facteur humain était la clé, qu’il fallait s’entourer de personnes compétentes, voire plus compétentes que dans leurs domaines !

Aux ventes, comment fonctionnez-vous ?

Je travaille en grande confiance avec Jean-Claude… et je suis un grand paresseux ! Je le laisse donc sélectionner les chevaux, sachant que Marc Sillam, mon racing manager, et mon cousin, Bernard Weill, voient aussi beaucoup de poulains. Moi, je joue le rôle de l’inspecteur des travaux finis ! Je regarde les chevaux une fois que chacun a fait son travail de repérage… Concernant le nombre de poulains achetés, cela dépend des chevaux qui ont été vendus dans l’année précédente. Tout ce que l’écurie gagne est réinvesti. Si bien que lors d’années fastes comme celles que nous avons connues, nous pouvons acheter jusqu’à une quinzaine de yearlings.

Légende photo : Bernard Weill, Jean-Claude Rouget, Christophe Soumillon et Daniel-Yves Tre`ves, concentre´s avant le Prix du Jockey-Club de Morandi

Vous avez plusieurs chevaux déclarés à l’entraînement chez François Nicolle. D’où vient cette diversification vers l’obstacle ?

Le propriétaire est de nature toujours plein d’espoir, et très tenté de garder ses pensionnaires susceptibles de gagner leur vie dans une autre discipline… Jean-Claude Rouget m’a proposé d’essayer l’obstacle avec certains chevaux limités en plat, mais qui avaient le modèle pour sauter, et il m’a présenté François Nicolle. Nous devrions avoir nos premiers partants prochainement. J’en suis ravi, car cela va me rappeler des souvenirs d’enfance…

Vous avez également confié quelques pensionnaires au jeune Simone Brogi…

J’ai connu Simone Brogi quand il travaillait pour Jean-Claude. Il s’est installé avec son soutien, et Jean-Claude a proposé à certains de ses propriétaires de lui confier quelques chevaux. Je l’ai fait avec plaisir, car Simone est un garçon professionnel et talentueux. Lui aussi a un bon œil pour acheter des yearlings. Il m’en a acheté quelques-uns en Italie, dont Moonlight Drive, qui vient de gagner pour ses débuts aux États-Unis.

On trouve enfin le nom de Xavier Thomas-Demeaulte dans la liste de vos entraîneurs. Une collaboration récente ?

Jean-Claude Rouget a l’habitude de lui envoyer quelques chevaux, notamment ceux qui ont besoin d’un peu de temps… Nous lui avons notamment envoyé une pouliche de Makfi qui s’est avérée beaucoup moins tendue à Mont-de-Marsan qu’à Pau. Il nous a donc semblé naturel de la lui laisser pour qu’il l’exploite lui-même… Il s’agit donc d’un premier essai et cela serait sympathique que cela réussisse !

Légende photo : Morandi a e´te´ vendu aux États-Unis a` la fin de son anne´e de 3ans

Votre effectif est presque exclusivement composé de 2 et 3ans. Quelle est votre politique à ce sujet ?

Notre politique est claire : nous achetons des yearlings en espérant en avoir deux ou trois qui sortent du lot, et nous vendons généralement nos chevaux avant la fin de leur année de 3ans. Quand les poulains sont bons, ils ont une valeur internationale, pour des pays comme les États-Unis ou Hongkong, bien supérieure à leur espérance de gains si on les avait gardés en France à 4ans. Pour ceux qui sont moyens, ils sont difficiles à placer sauf à jouer au chat et à la souris avec le handicapeur, un jeu qui ne m’amuse pas. Je dois dire que c’est Jean-Claude Rouget qui m’a appris cette façon de faire. J’ai une relation très affective avec mes chevaux et les vendre est toujours difficile… Mais c’est indispensable pour la bonne gestion de l’écurie. Si on garde des chevaux qui ne sont pas performants, on ne peut plus réinvestir.

Est-ce à dire que vous avez un objectif financier ?

Pas du tout ! Je connais les courses, et je sais que l’activité de propriétaire est structurellement déficitaire. Je sais aussi que j’aurai des années sans… Arriver à équilibrer le budget est déjà formidable. Je suis propriétaire par passion, pas pour gagner de l’argent !

Vous êtes parfois associé sur la propriété de chevaux. Comment cela se décide-t-il ?

Je me suis associé sur certains chevaux avec mon cousin, ou de très bons amis. Il est important de bien s’entendre et de se mettre d’accord : chacun a le droit de donner son avis, mais la décision finale revient à l’entraîneur. Cela a toujours bien fonctionné jusqu’à présent. J’étais très souvent associé à mes débuts ; je le suis moins maintenant. Cela m’arrive lors de circonstances particulières, lorsqu’un yearling dépasse mon budget, lorsque l’un de mes chevaux intéresse un propriétaire, mais que je souhaite en garder une part…

Légende photo : Marc Sillam, le racing manager, et Jean-Claude Rouget, en pleine inspection de poulains

Vous travaillez dorénavant avec Marc Sillam, qui joue le rôle de racing manager. Cette aide était devenue indispensable ?

Avec le développement de l’écurie, l’aide d’un racing manager est en effet devenue très utile. Marc a un très bon œil pour juger les yearlings. Il participe donc aux tournées de sélection. Il est aussi tous les jours aux courses. Cela lui permet d’avoir plus d’informations que je n’en aurais en parlant au téléphone avec l’entraîneur…

Comment vous définiriez-vous en tant que propriétaire ?

Je suis avant tout un passionné. Même une victoire dans une petite course en province me fait vibrer… Ensuite, je suis conscient que les professionnels en savent plus que moi. J’ai notamment beaucoup appris grâce à Jean-Claude Rouget sur la gestion d’une écurie.

Comment jugez-vous la situation des propriétaires en France, et comment l’avez-vous vue évoluer ?

Il est difficile de parler « des » propriétaires, tant cet ensemble est hétérogène… C’est aussi pour cette raison qu’il est si difficile pour l’institution de les satisfaire tous ! Globalement, la situation financière s’est dégradée, avec une T.V.A. plus importante, un coût du travail plus élevé, et des allocations qui stagnent. Il faut vraiment être passionné pour être propriétaire, et très rigoureux dans la gestion de son écurie ! Je pense qu’il est positif d’encourager les écuries de groupe et les associations, pour réduire les coûts. Mais il est fondamental de le faire entre gens qui s’apprécient ! Ces clubs qui réunissent des personnes avec l’illusion qu’ils vont gagner de l’argent ne mènent à rien.

N’avez-vous jamais été tenté par l’élevage ?

L’élevage est une activité complètement différente de celle de propriétaire. Je suis chanceux dans mes achats de yearlings grâce à l’œil de Jean-Claude, et je sais combien produire un yearling est compliqué… Mais comme toujours, chaque règle a ses exceptions. J’ai gardé quelques juments pour les croiser à Never on Sunday, qui m’a donné beaucoup de joie en tant que cheval de course et qui est maintenant un étalon prometteur. Mais cette activité d’élevage est une décision sentimentale, qui restera anecdotique.

Légende photo : Hurricane devrait courir le Prix Montenica

2016 commence fort avec les succès de Hurricane. Comment va-t-il ?

Hurricane va très bien. Comme vous l’avez vu, il n’a pas eu à puiser dans ses réserves pour gagner ses trois courses. Logiquement, il devrait courir le Prix Montenica (L). L’année commence fort, et j’ai pu rêver tout l’hiver grâce à un poulain comme More than a Dream, qui a bien gagné en débutant à Bordeaux en fin d’année. Il devrait faire sa rentrée à Toulouse, dans le Prix Saunhac, avant de penser aux classiques…