à saint-cloud, les noms de prix ont une histoire

Autres informations / 12.03.2016

à saint-cloud, les noms de prix ont une histoire

HISTOIRE, HISTOIRES

À Saint-Cloud, les noms de prix ont une histoire

Xavier Bougon a consacré toute sa vie aux courses, cultivant sa passion pour l’histoire de notre sport, en complément de ses activités professionnelles dans le cadre de l’Institution. Depuis janvier 2016, il vous propose une rubrique régulière consacrée à l’histoire des courses.

 

La saison classique est lancée en région parisienne dès ce samedi 12 mars. Saint-Cloud rouvre ses portes avec, au programme, deux courses d’inédits pour 3ans et deux courses principales pouvant mener aux "Poules de produits" – les anciennes préparatoires – du printemps, et même aux Classiques de juin. Parmi celles-ci, le Prix Maurice Caillault honore un grand propriétaire, également membre de la Société d’Encouragement au début du xxe siècle.

 

Maurice Caillault, l’Angevin. Léon Caillault est âgé de vingt-huit ans quand son fils, prénommé Maurice-Léon, naît à Angers, rue des Lices, le 6 mars 1862. Sa mère, née Marie Lainé, n’a pas encore 21 ans. Si le père devient un grand industriel, le fils embrasse une carrière militaire. Il est engagé volontaire en octobre 1880 et intègre directement l’École spéciale militaire de Saint-Cyr dont il sortira brigadier. Il rejoint ensuite l’École d’application de cavalerie, pour en sortir élève officier, et intégrera tour à tour les régiments de chasseurs, de dragons et de hussards. Il est capitaine au 1er régiment de cuirassiers quand il est élevé, en juillet 1898, au rang de chevalier de la Légion d’honneur par le colonel Auguste Bougon – mon arrière-grand-père – commandant le régiment pour sa "belle conduite" durant une campagne à Madagascar. Il rejoindra ensuite, avec le grade de lieutenant-colonel, le régiment du 2chasseurs à cheval à Pontivy, après un passage à Tours, où il fait la connaissance du comte Paul de Pourtalès.

En 1894, Maurice adopte les couleurs du prince de La Moskowa (bouton d’or, manches et toque bleues). C’est à cette époque que des liens d’amitié unissent les deux officiers de Pontivy, au point qu'ils s'associent sur la propriété des chevaux.

L’Angevin est bien impliqué dans le monde hippique puisque, à vingt-deux ans déjà, il a quelques velléités d’achat. À trente ans, il est très présent sur les marchés de Deauville où il achète en 1892 quelques yearlings et juments. Il choisit comme entraîneur particulier Richard Carter Junior (surnommé Dick, futur père de Percy), l’ancien "patron" de Claude-Joachim Lefèvre. Dick achète pour son nouveau boss les yearlings qui rejoindront l’écurie Mill Cottage à Chantilly, que Maurice Caillault vient d’acheter à la succession de Léonce Delâtre.

 

Rose of York et Perth, deux achats qui marqueront l’élevage. Sa première poulinière, Rose of York – née en 1880, fille de Rouge Rose – achetée en Angleterre, est, ni plus ni moins que la sœur cadette d’un certain Bend Or, élevé par le duc de Westminster, vainqueur du Derby 1880 et "top étalon". Maurice est éleveur sans sol : la production de Rose of York naîtra donc au haras de Nonant-le-Pin (chez la famille Corbière), dont ses deux premiers foals, issus des "amours" avec War Dance : tout d’abord une pouliche née en 1894, Roxelane et, un an plus tard, son frère Rodilard (Poule d’Essai des Poulains).

Roxelane va rester invaincue à 2ans en trois sorties, après avoir enlevé de bout en bout le Prix du Premier Pas, début août, à Deauville, puis avoir fait un canter dans le Prix La Rochette, fin août à Longchamp. Après une lutte acharnée dans le Grand Critérium, elle vient à bout de Palmiste, vainqueur l’année suivante du Prix Lupin, puis du Prix du Jockey Club.

Roxelane fait directement sa rentrée dans la Poule d’Essai des Pouliches qu’elle domine d’une classe, laissant sa dauphine à huit longueurs. Trois semaines plus tard, elle s’impose aussi facilement dans le Prix de Diane, aidée dans sa tâche par une compagne de couleurs. Le 13 juin, Roxelane s’incline sur le poteau, après avoir fait son effort un peu tôt, dans le Grand Prix de Paris, face à Doge, deuxième du Prix du Jockey Club. Elle terminera sa saison et sa carrière dans la première édition du Prix Vermeille où, après avoir mené, elle lâche prise au profit de sa camarade de couleurs, Ortie Blanche (Ranes).

Roxelane entre au haras où elle donne naissance à, entre autres, deux pouliches, Reine Margot (Grand Critérium d’Ostende) et Reine de Naples (future mère de Rieur et à l’origine de nombreux classiques et black type aux quatre coins du monde) et un poulain, Roi Hérode.

Roi Hérode se classe, à 3ans, deuxième du Grand Prix de Saint-Cloud et du Prix Royal-Oak. Après avoir remporté le Grand Prix de Vichy, il sera vendu outre-Manche pour 2.000 guinées à l’Irlandais Edward Kennedy. À son palmarès d’étalon, un certain The Tetrarch marquera l’élevage européen puisqu’il est le père notamment de Tetratema (champion sire) et de l’exceptionnelle Mumtaz Mahal (pour l’élevage Aga Khan).

 

Perth, considéré comme l’un des meilleurs chevaux du turf français. Acheté parmi un lot de sept yearlings présentés en 1897 par Maurice Ephrussi, vendeur pour la première fois de ses élèves du haras du Gazon, Perth sera adjugé 27.500 francs à Maurice Caillault, associé donc au comte Paul de Pourtalès. Le fils de War Dance va gagner sur la piste près de trente fois son prix d’achat.

À l’entraînement chez Richard Carter Junior, il enlève à 2ans le Critérium international disputé à Longchamp sur 1.100m ligne droite. À 3 ans (1899), il fera mieux qu’une Triple couronne, puisqu’il s’adjugera la Poule d’Essai, le Prix du Jockey Club, le Grand Prix de Paris et le Prix Royal-Oak. Il a également remporté deux préparatoires, le Prix Daru et le Prix Hocquart. À 4ans, il perd ses adversaires aux abords du poteau (dix longueurs) lors de sa rentrée dans le Prix du Cadran, en avril à l’époque. En raison de l’état précaire de ses jambes, il termine "mauvais" quatrième dans l’Ascot Gold Cup, finissant même broken down.

Annoncé comme devant débuter une carrière d’étalon au Haras de Lonray au prix de 4.000 francs la saillie, il stationnera au haras de Nonant-le-Pin, aux côtés de Chéri et de Macdonald... deux étalons Caillault. Il terminera à trois reprises tête de liste des pères de vainqueurs (1907, 1908 et 1911). Perth disparaît en 1908 à Nonant-le-Pin, emporté en quelques jours par une maladie de reins subite. Il n’est âgé que de 12ans.

La perte est d’autant plus grande pour ses propriétaires que le cheval n’était pas assuré et qu’ils venaient de refuser une offre mirobolante de 500.000 francs en provenance du gouvernement hongrois.

 

Macdonald et Chéri, deux futurs étalons à Nonant-le-Pin. Chéri, né en 1898, est un fils de St Damien et de Cromatella (Grand Critérium, Prix Morny, issue de l’élevage d’Auguste Lupin). En 1891, Auguste Lupin procède à une réduction d’effectif : Cromatella est achetée par le comte de Pierre Saint-Phalle, par ailleurs propriétaire de Rose de Mai, l’autre Listed de ce samedi à Saint-Cloud, pour 25.000 francs. C’est le troisième top price de la vente.

Chéri va intégrer les effectifs de Dick Carter après son achat. Il va enlever la Poule d’Essai des Poulains en faisant sa rentrée et le Grand Prix de Paris devant son compagnon de couleurs, Tibère. Entre-temps, il avait pris la troisième place du Prix Lupin, juste derrière La Camargo. Pour l’anecdote, le comte de Pierre Saint-Phalle reçoit les félicitations du président de la République, Émile Loubet, après son jumelé gagnant dans le Grand Prix de Paris.

À l’exception de Claudia (Prix Vermeille), Chéri ne se distinguera que par la descendance de ses filles, dont Saperlipopette (jument base de l’élevage Stern) et La Bidassoa (fille de la championne Semendria et grand-mère de Biribi). Il sera vendu en Allemagne en 1912.

Macdonald II, né en 1901, est un fils de l’anglais Bay Ronald et un petit-fils de l’irlandais Barcaldine, également grand-père maternel de Perth. Né à Ouilly, chez le prince Pierre d’Arenberg, il intègre l’effectif de Maurice Caillault après son achat. Vainqueur du Prix Royal-Oak et du Furstenberg Rennen 1904, il avait été battu par Ajax dans les Prix du Jockey Club, Noailles et dans le Grand Prix de Paris après une dérobade, et par Finasseur dans le Prix du Président de la République (futur Grand Prix de Saint-Cloud). Henri Corbière accueillera Macdonald II et Querido, venus rejoindre Chéri au haras pour une nouvelle carrière, celle de reproducteur.

Quant à Tibère, il avait été acheté yearling 17.000 francs à son éleveur, Mme Henri Say (Haras de Lormoy). Ce fils de The Bard avait enlevé le Prix Noailles 1901 puis avait dû se contenter de la deuxième place du Grand Prix de Paris, derrière le fameux Chéri. Le premier dimanche de juin, à l’issue du Prix du Jockey Club, il est devancé par un autre fils de TheBard, Saxon, qui défendait les couleurs d’Edmond Blanc. Tibère sera vendu comme étalon aux Haras nationaux.

 

Lutin, un bon stayer au haras. Fils de Légitime, Lutin est acheté yearling pour 2.500 francs par Dick Carter. Il se révèle être un très bon stayer dès le mois d’avril de ses 3ans, un âge où il s’impose à six reprises tout autant qu’à 4ans. À son palmarès figurent deux fois La Coupe (3.200m à 3ans, 3.000m à 4ans), deux fois le Prix La Moskowa (4.000m), le Prix Jouvence (4.800m), le Prix de Dangu (4.000m), le Prix de Satory (4.000m), toutes des épreuves à conditions et de qualité. Il se classe deuxième du très prisé Prix Rainbow (ex Grand Prix de l’Impératrice), disputé sur 5.000m, battu par son compagnon de couleurs Pomard, deuxième du Prix de la Néva (futur Prix Berteux) et doit se contenter du pied du podium dans l’important Cesarwitch Handicap (3.600m en octobre de ses 3ans) remporté par un certain Childwick. Il doit être arrêté dans le Prix Gladiateur (6.200m) en octobre de ses 4ans, victime d’un claquage. Il entre au haras comme étalon au haras de Villebon.

 

Cinq pouliches classiques pour l’homme le plus habile de l’époque. Tout d’abord, il y a Mater, fille de Clamart et de La Goulue. Elle est née en 1900 et avait été achetée 10.400 francs yearling à son éleveur Robert Lebaudy (haras du Buff). Elle enlèvera de bout en bout le Prix Vermeille 1903 et rejoindra le haras après avoir été vendue.

La deuxième pouliche est Chatte Blanche, fille de Lutin (étalon maison) et de Cendrillon (Silvio). Elle est née la même année que Mater et a été élevée par l’association "Caillault-Pourtalès". Les deux amis avaient acheté la mère 6.200 francs, lors de la dispersion du baron de Soubeyran en 1894. Chatte Blanche se classe deuxième de Marigold dans le Critérium de Saint-Cloud et va enlever pour sa rentrée le Prix Greffulhe, avant de terminer deuxième de Caius dans le Prix Lupin et à la même place dans le Prix de Diane de Rose de Mai. À la rentrée automnale, elle termine au pied du podium du Prix Vermeille, enlevé par sa compagne de couleurs, une certaine Mater. Comme certaines de ses camarades, elle rejoint les herbages du haras de Nonant-le-Pin.

La troisième est Mireille, de la même génération que Mater et Chatte Blanche. Elle avait été présentée yearling aux ventes, mais avait été retirée à 2.300 francs. Achetée à l’amiable, elle va faire une année de 2ans en tout point remarquable puisqu’elle remporte quatre de ses cinq sorties ; le Prix du Premier Pas, le très prisé Prix de l’Avenir (Zukunft Rennen) à Baden-Baden, le Prix La Forêt et le Critérium international. Sa seule défaite lui avait été infligée par le poulain d’Edmond Blanc, Vinicius – futur vainqueur de la Poule d’Essai –, dans le Grand Critérium.

La quatrième est Magali, fille de Perth et de Mireille, née en 1907 et élevée par Maurice Caillault. Elle remporte le Grand Critérium d’Ostende avant de prendre les places de dauphine dans le Prix La Rochette, dans le Grand Critérium et dans le Critérium international, face à la future gagnante du Prix de Diane, Marsa, une élève d’Edmond Blanc. Elle était entraînée par Dick Carter, contrairement à son année de 3ans où, comme tous ses compagnons de couleurs, elle prendra la direction de Maisons-Laffitte chez l’Américain Fred Burlew, tout récemment installé. Magali termine deuxième du Prix Pénélope et du Prix de Diane. Elle rejoindra ensuite sa mère, Mireille, au haras.

En 1909, l’effectif a fondu et les représentants de Maurice Caillault sont toujours sous la coupe de Dick Carter. Il sera remplacé l’année suivante par l’Américain Fred Burlew, lequel rentrera au pays comme il est venu en 1916 ; il sera l’entraîneur du Kentucky Derby-winner, Morvich. Puis, en 1911, pour une saison, William Flatman est à la tête d’un effectif bien réduit. Seulement sept victoires sanctionnent cette première année avec, dès la première réunion de l’année, la victoire d’Olivier (fils de Macdonald II et d’Ortie Blanche) dans le Grand Prix de Nice. En 1912, c’est à William-Joseph (dit James) Webb, l’ancien entraîneur de Maurice Ephrussi, qu’est confié l’effectif toujours installé à Mill Cottage. Parmi le lot de pensionnaires, une 2ans, fille de l’étalon maison Macdonald II et de Mathilde (The Bard), nommée Moia.

La cinquième pouliche est donc Moia, une fille de Mathilde, achetée yearling 8.000 francs. À 2ans, Moia effectue ses débuts à Longchamp où elle est non placée. C’est sa seule sortie de l’année. Son parcours à 3ans est plutôt atypique : elle gagne un handicap début mai, après avoir été non placée dans le Prix Pénélope. Malgré cela, elle est au départ de la Poule d’Essai dans laquelle elle ne s’incline que d’une encolure face à Banshee. Avant l’événement de Chantilly, elle se classe deuxième d’une banale épreuve sur 1.600m ligne droite à Maisons-Laffitte. Elle s’impose facilement dans le Prix de Diane, laissant sa dauphine à quatre longueurs et Banshee à cinq longueurs.

Moia déçoit ensuite dans le Prix de Malleret, avant de prendre la deuxième place dans le Grand Handicap de Deauville. Elle s’impose en septembre dans le Prix Vermeille puis termine au dernier rang, à six longueurs du peloton, du Prix de Seine-et-Oise, sur 1.400m. Elle termine sa saison par une quatrième place dans le Prix de Flore (2.000m). À 4ans, après trois sorties où elle est non placée, Moia enlève une épreuve au Tremblay où elle "courait seule". Son parcours au haras ne sera pas à la hauteur de ses victoires classiques.

 

Maurice reprend du service et abandonne le turf. Tête de liste des propriétaires en 1907, l’année même où l’association avec le comte de Pourtalès est dissoute, Maurice Caillault n’est pas peu fier d’être promu, en août, au grade d’officier de la Légion d’honneur.

Les achats ont considérablement été réduits. L’effectif est moindre parce que Maurice reprend du service pendant la Grande Guerre. Après les hostilités, il abandonne progressivement le turf. Ses poulinières prennent le chemin d’autres élevages, ceux de Jean Prat et d’Atanik Eknayan notamment.

Pour l’anecdote, Maurice Caillault apparaît sur les programmes de 1926 comme ayant gagné la Coupe d’Or (future Coupe de Maisons-Laffitte) en septembre et sur la liste des non-placés du Prix de l’Arc de Triomphe avec Apelle (Sardanapale). En fait, l’élève de Federico Tesio, qui restait sur un échec dans le Grand de Paris, avait été vendu aussitôt après à l’Américain Richard McCreery qui l’avait placé chez le dernier des Carter encore entraîneur en France : Percy, fils de Dick. L’Américain est touché par un deuil familial et Maurice Caillault fait figure de représentant.

Maurice Caillault sera élu membre du Comité de la Société d’encouragement de 1921 à 1929, membre également du Comité consultatif permanent des Courses, dont il sera la "cheville ouvrière" à sa création en 1906, et membre du Conseil supérieur des Haras. À la fin de son existence, Maurice Caillault aurait été conseiller technique du baron Édouard de Rothschild. Il décédera le 6 décembre 1929 en son domicile parisien de la rue de Rivoli.