Franc-jeu avec julien phelippon

Autres informations / 09.03.2016

Franc-jeu avec julien phelippon

Franc-jeu avec Julien Phelippon

Lauréat de sa première Listed à l’occasion du Grand Prix à Cagnes-sur-Mer, Julien Phelippon est un entraîneur au profil particulier. Il a commencé dans les courses comme turfiste et cultive toujours cette passion de l’étude du "papier". Ses bases comme entraîneur sont différentes de celles de ses confrères mais elles lui servent pour dénicher le meilleur engagement possible pour ses pensionnaires.

Julien Phelippon n’est pas qu’un turfiste amélioré. C’est un véritable chef d’entreprise qui souhaite réussir comme entraîneur. Il compte développer sa structure et améliorer la qualité de son effectif.

« Avec un cheval comme Storm River, on ne pouvait pas se permettre d’être deuxième » L’actualité de Julien Phelippon est liée au meeting de Cagnes-sur-Mer. Durant la dernière semaine de février, il y a gagné son premier Quinté Plus avec Orphic, puis sa première Listed dans le Grand Prix avec Storm River. Ces victoires comptent dans la carrière d’un jeune entraîneur et devraient lui permettre de réaliser sa meilleure saison depuis son installation en 2011...

Jour de Galop. – Storm River s’est imposé dans le Grand Prix de Cagnes alors qu’il possédait la plus petite valeur handicap du lot (35,5). Peut-on dire que c’est un coup de poker réussi ?

Julien Phelippon. – La participation de Storm River à ce Grand Prix s’est jouée sur une multitude de petits détails, et dans un autre contexte que celui du meeting de Cagnes-sur-Mer, sans doute n’aurait-il pas couru cette Listed.

La première chose, c’est la façon exceptionnelle dont le cheval montait en condition. Ensuite, la météo annonçait qu’on allait trouver un terrain très lourd et cela faisait longtemps qu’il n’avait pas évolué dans ces conditions. Enfin, hormis le cheval de Jean-Claude Rouget [Qaawareb, qui s’est mortellement accidenté dans la phase finale, ndlr] qui n’était pas de la même génération, il avait déjà battu depuis moins d’un an, à l’époque où il était en valeur 46, tous les chevaux qu’il allait rencontrer. Nous nous sommes rendu compte ensuite qu’au second semestre 2015, Storm River a été malade, d’où ses performances moins bonnes. Avec tous ces éléments en main, j’ai tenté le coup.

Nous avons couru, mais il fallait gagner. En étant deuxième ou troisième seulement, nous aurions bloqué beaucoup d’engagements au cheval.

Quand vous engagez un cheval, la forme est donc un paramètre primordial ?

Jeune, j’ai beaucoup pratiqué les échecs et le poker et j’ai retenu de ces jeux que la forme est un élément très important. Dans les moments de forme, il faut savoir être offensif. En cas de méforme, au contraire, il faut savoir protéger ses acquis et donc être capable de ne pas courir pour abîmer le moins possible un animal qui ne pourra pas fournir son maximum.

Exergue : « Dans les moments de forme, il faut savoir être offensif »

Dans ce cas, on peut objecter que vous n’avez pas suivi cette règle avec Campillo. Il était dans la forme de sa vie à Cagnes-sur-Mer et vous n’avez pas couru la "Riviera"...

Avec Campillo, j’ai vu les choses d’une manière différente. Il faut savoir que Storm River a été remonté sur l’échelle des poids de quasiment 11 kilos suite à sa victoire, étant désormais en valeur handicap 46. Il a gagné et j’en suis ravi. Mais s’il avait terminé troisième, il aurait pris au moins 7 kilos sur l’échelle des valeurs et cela m’aurait placé dans une position très délicate, car les engagements du cheval auraient été très compliqués à trouver.

Pour en revenir à Campillo, je ne regrette pas d’avoir fait l’impasse sur la "Riviera". Je pense que c’est un cheval qui, à sa valeur actuelle, est capable de gagner un Quinté Plus. Ce n’est pas un cheval de commerce, car il a 7ans. Avec un cheval commercial, j’aurais couru cette Listed, c’est sûr. Là, je n’en voyais pas l’intérêt, surtout si c’était pour gagner 6.000 euros et se retrouver avec un programme complètement bloqué derrière.

Quel sera le programme de Storm River ?

Il va maintenant bénéficier d’un repos de trois mois. Ensuite, il y a quelques étapes intéressantes du Défi du Galop qu’il peut courir. Nous allons privilégier celles en terrain lourd, sur de grands champs de course et sur 2.400m. Je pense à celles de Vichy, Avenches, San Sebastian et Toulouse en fin d’année.

Pensez-vous que vos résultats lors de ce meeting de Cagnes sont capables de donner un nouvel élan à votre carrière d’entraîneur ?

C’est vrai que depuis quelques jours, le téléphone sonne beaucoup plus. Cette semaine de Cagnes-sur-Mer avec cette première victoire de Quinté Plus, puis cette première Listed, est un tremplin formidable pour l’écurie.

2016 part sur des bases élevées. À la fin du meeting de Cagnes-sur-Mer, Julien Phelippon était deuxième au classement des entraîneurs, derrière Jean-Claude Rouget. Avec 212.000 euros de gains, son écurie a déjà amassé 40 % de ce qu’elle récoltait sur un exercice complet ces dernières années

Un modèle économique différent

Julien Phelippon exploite principalement des chevaux de "réclamer" ou de handicap. Il arrive à y trouver son compte grâce à une gestion rigoureuse de son effectif et en investissant de manière raisonnée. Mais ce système n’est pas une fin en soi pour lui qui souhaite améliorer la qualité de son effectif...

Quand vous êtes contacté, quels types de chevaux vous propose-t-on ?

Je ne vais pas mentir. Les seuls yearlings qu’on me propose ont des petites origines ou bien des modèles impossibles. Je ne peux pas les prendre, au risque de mettre en péril mon entreprise et les gens que j’emploie. Jamais un propriétaire ne m’a appelé pour me proposer un cheval bien né. Forcément, j’ai l’ambition d’y arriver ; que l’on me contacte pour me proposer des chevaux de qualité sur le papier…

C’est forcément un peu difficile d’attirer des propriétaires quand on est perçu comme un entraîneur de "réclamer" ou de handicap. J’ai plutôt réussi avec des chevaux d'âge jusqu’à présent et l’on m’appelle pour ça. Cela me va très bien pour l’instant, mais je veux continuer de développer mon écurie ; c’est mon but. Je souhaite augmenter qualitativement et progressivement.

Exergue : « C’est forcément un peu difficile d’attirer des propriétaires quand on est perçu comme un entraîneur de "réclamer" ou de handicap »

Quelle est aujourd’hui votre politique pour faire "tourner" votre entreprise ?

Quand j’ai démarré, j’étais propriétaire de tous mes chevaux. Maintenant, je suis associé. Pour garder ce modèle économique qui me permet de faire fonctionner mon activité, je me dois une certaine rigueur ; je ne peux pas prendre de risque.

Acheter un yearling est un billet pour le rêve, mais aussi une part de risque énorme. Aujourd’hui, pour combler le déficit du raté d’un yearling, il me faut cinq chevaux d'âge. Mais, à terme, j’espère pouvoir y venir.

J’ai une entreprise qui doit tourner. Et pour qu’elle soit économiquement viable, je dois fonctionner avec le modèle que j’ai actuellement, jusqu’au jour où un propriétaire voudra bien me confier des jeunes chevaux à l’entraînement.

Mes clients actuels ne sont pas acheteurs de jeunes chevaux. Ils trouvent que le risque est trop important et je réponds donc à leurs envies en leur proposant des chevaux "clé en main". J’ai d’ailleurs la chance d’avoir des propriétaires exceptionnels qui me font totalement confiance de ce côté-là.

J’ai acheté un seul yearling dans ma vie. Pao Lina, qui avait d’ailleurs plutôt bien débuté sa carrière. Et comme je l’ai dit, un yearling est un billet vers le rêve. Mais, en octobre 2011, pendant que beaucoup étaient aux ventes à la recherche du futur gagnant du Prix du Jockey Club, il y avait Saônois qui était en piste à quelques mètres de là, dans un "réclamer", sur la P.S.F. de Deauville.

Façonner un jeune cheval est différent d’entraîner un cheval d'âge. Pensez-vous avoir le savoir-faire pour cela ?

Si on veut me confier des yearlings, je suis prêt. Je me suis préparé à tout ça et j’observe la manière de faire de mes confrères. Entraîner les jeunes chevaux est différent d’entraîner des chevaux d'âge, mais ce n’est pas plus difficile. Les jeunes chevaux n’ont pas tous les soucis physiques des "vieux". Ils "parlent" plus facilement aussi : leur ressenti, positif ou négatif par rapport à l’entraînement, est nettement plus visible. Et quand on reprend des chevaux "clé en main", on en récupère aussi les défauts et c’est souvent beaucoup de travail pour les corriger.

Exergue : « Entraîner les jeunes chevaux est différent d’entraîner des chevaux d'âge, mais ce n’est pas plus difficile. Les jeunes chevaux n’ont pas tous les soucis physiques des "vieux" »

 

Votre modèle économique d’entreprise aujourd’hui va totalement à contre-courant de ce que préconise notamment Jean-Claude Rouget, pour qui on ne peut pas être entraîneur et propriétaire de la moitié de son écurie...

Jean-Claude Rouget a, dans les faits, parfaitement raison, sachant qu’il y a un taux de retour de 50 %.

En n’achetant pas de yearlings, je réduis la marge d’erreur au maximum. En expertisant du mieux possible les chevaux qui peuvent rentrer dans l’écurie et en m’interdisant souvent de rêver, je réduis fortement cette marge perdante.

J’ai commencé avec une dizaine de chevaux qui étaient quasiment tous à moi. J’ai appris à gérer les choses ainsi et je connais exactement la rentabilité par cheval qu’il faut avoir à l’année pour ne pas perdre d’argent.

Aujourd’hui, que représente l’écurie Julien Phelippon ?

Je suis entouré par une équipe très fidèle et motivée. J’ai quatre employés, deux apprentis et un préentraînement. Tous font un boulot exceptionnel. Sur le total, seuls 15 à 20 chevaux tournent beaucoup.

Je fais appel à des jockeys qui s’impliquent parfaitement et comprennent le travail de l’écurie. La réussite du moment c’est aussi grâce à tous ces maillons et la bonne volonté de chacun des membres de l’équipe. Ma conception de l’entraînement est de régler un maximum de détails en faisant appel aux compétences de chacun. Cela permet d’obtenir de bons résultats sur la durée.

Exergue : « Je n’hésite pas à courir "rapproché" un cheval que je viens de réclamer pour bénéficier de cet électrochoc »

Y-a-t-il un "truc" pour réussir avec les "réclamer" ?

Un "truc" ? Non ! Mais j’ai remarqué que les changements de méthode ou de centre d’entraînement, quand on réclame un cheval, lui font comme une sorte d’électrochoc, une montée d’adrénaline. C’est pourquoi je n’hésite pas à courir "rapproché" un cheval que je viens de réclamer, pour bénéficier de cet électrochoc. Il m’arrive aussi de repérer une course qui est creuse et donc de chercher, dans les deux jours, un cheval "à réclamer" capable de courir cette épreuve avec une première chance.

Donner une chance de faire ses preuves... « Hormis Gérard Augustin-Normand, qui donne sa chance aux jeunes, les grandes casaques sont assez frileuses. J’ai bien conscience que les grandes écuries ont besoin d’une certaine assurance et font confiance aux entraîneurs ayant pu faire leurs preuves. Mais imaginons qu’une grande casaque décide de confier deux yearlings au meilleur jeune entraîneur de l’année écoulée... Ce serait un excellent moyen pour lui donner une chance de faire ses preuves. Ce serait aussi une très grande source de motivation de savoir qu’une grande casaque est susceptible de vous confier deux chevaux parce que vous avez eu de bons résultats l’année précédente et ce serait peut-être l’occasion de découvrir de nouveaux talents chez les entraîneurs. »

Turfiste, agent de jockeys, propriétaire, entraîneur...

Le parcours de Julien Phelippon pour devenir entraîneur est assez atypique. Sa carrière repose sur ses bases de turfiste. Mais il a aussi été agent de jockeys et propriétaire avant de devenir entraîneur...

Vous avez la réputation d’être un joueur, qu’en est-il exactement ?

Jouer sur les courses est pour moi quelque chose de ludique et d’extrêmement passionnant. J’ai commencé ainsi à m’intéresser aux courses, par le jeu, grâce à mon père qui était lui-même turfiste et qui m'a inculqué très tôt le plaisir de "mettre sa pièce".

Je joue et j’en suis fier. Le Code des courses m’interdit de jouer dans les courses dans lesquelles je suis représenté comme entraîneur et je me plie totalement à cette règle.

Il m’en reste donc beaucoup à étudier pour mon activité de turfiste ! Je m’intéresse à toutes les courses, du matin au soir, quelle que soit la discipline ou l’hippodrome.

Exergue : « Je joue et j’en suis fier »

Vous avez aussi été agent de jockeys. Pourquoi ne pas avoir continué dans cette voie ?

À partir de 2002, j’ai été l’agent de Christophe Pieux pendant cinq ans, et de Christophe Soumillon durant une année. Agent de jockeys n’était pas un métier adapté à ma personne. Il faut être très offensif pour obtenir les meilleures montes possible et j’ai du mal avec ce principe. En revanche, être agent m’a beaucoup appris sur l’humain.

Comment passe-t-on d’agent de Christophe Pieux à entraîneur ?

C’est suite à ma vie d’agent que j’ai commencé comme propriétaire, avec mes gains des courses. J’ai débuté par l'achat d'un demi-cheval, puis un cheval, puis deux...

À l’inverse de beaucoup, c’est d’abord mon côté turfiste qui m’a amené à essayer de comprendre les rouages de l’entraînement. Par un concours de circonstances, j’ai été amené à entraîner les chevaux que je possédais. Du coup, j’ai effectué le stage de deux ans obligatoire comme assistant de Corine Barande-Barbe et j’ai appris sur le tas. Je n’ai fait aucun stage à l’étranger. J’ai obtenu ma licence en 2011.

Cette formation est-elle assez complète pour être entraîneur ?

Elle peut sembler maigre, mais je continue d’apprendre. D’ailleurs, un entraîneur apprend tous les jours. À l’époque où j’étais agent, j’ai eu une chance extraordinaire. J’allais voir les entraîneurs le matin et ils me confiaient avec beaucoup d’enthousiasme leurs recettes personnelles. Même si ce n’est pas à proprement parler être leur stagiaire, j’ai énormément appris à ce moment-là. Cela a été un déclencheur exceptionnel.

Je connais mes faiblesses concernant certaines de mes connaissances. J’essaie donc de m’entourer de personnes extrêmement compétentes qui pallient ces points faibles. En revanche, je m’y intéresse afin de me perfectionner. Je n’hésite pas à déléguer aux gens compétents. Toutes les victoires de l’écurie sont aussi celles de ces personnes.

Exergue : « Je connais mes faiblesses concernant certaines de mes connaissances. J’essaie donc de m’entourer de personnes extrêmement compétentes qui pallient ces points faibles »

Vos connaissances turfistes sont-elles utiles dans votre activité d’entraîneur ?

C’est l’une des bases de la réussite de l’écurie. Si je devais citer ma principale qualité, je dirais celle-ci : je connais les chevaux contre lesquels nous courons. Dans mes achats et dans mes engagements, mes connaissances turfistes m’aident énormément. Quand j’engage un cheval dans une course, je fais le papier. À partir de là, si je me vois la sixième chance théorique, je vais éviter de courir, sauf cas particulier. J’essaie de trouver les engagements qui, en théorie, sont très bons, puis qui se confirment au fur et à mesure des forfaits ou des changements de terrain en fonction de la météo.

La "méthode Phelippon", c’est de bien engager les chevaux. Et concernant l’entraînement en général, en quoi vous démarquez-vous ?

Je travaille très "à la trotteur". Mes pensionnaires courent régulièrement sur un laps de temps donné, puis partent au repos plusieurs semaines.

Les méthodes d’entraînement des trotteurs ont énormément évolué ces dernières années et j’essaie de m’en inspirer. Tandis qu’au galop, peu de choses ont changé ces trente dernières années…

J’ai aussi peu de chevaux à l’entraînement et j’ai donc l’avantage de pouvoir leur fournir un entraînement à la carte. La méthode de l’écurie, c’est aussi de s’occuper des chevaux de petite valeur aussi bien que s’ils étaient des chevaux de Groupes, en leur apportant toute la panoplie de soins (vétérinaire, ostéopathe, massage, soin homéopathique) dont ils ont besoin.

Regrettez-vous aujourd’hui de vous être lancé dans cette carrière d’entraîneur ?

Être entraîneur est particulièrement exigeant. Pas forcément sur le plan physique et là-dessus, je tire un vrai coup de chapeau à toute mon équipe qui est présente 365 jours par an. C’est exigeant, surtout sur le plan mental. C'a été vraiment la mauvaise surprise pour moi : le stress.

C’est le métier qui, via l’aspect compétition, peut faire ressortir le pire de ce qu’on est. Robert Collet m’a toujours dit : « Oublie le sentiment de jalousie. Il faut le plus possible éviter de regarder ce qui se passe chez son voisin. Il faut chercher à avancer plutôt qu’à faire reculer ses concurrents. »

J’ai 34 ans. Je suis un vrai passionné. Les courses sont toute ma vie et si c’était à refaire, je referais tout ce que j’ai fait. Même si je sais que les courses m’ont aussi beaucoup pris sur le plan vie privée.

Les couleurs Sangster. Pour sa casaque verte à manches bleues, Julien Phelippon s’est inspiré de celle de Robert Sangster. « Quand j’étais jeune turfiste, c’est la casaque classique que je trouvais la plus jolie », explique le propriétaire.

Deux modèles : Robert Collet et Guy Cherel. Julien Phelippon a deux modèles : Robert Collet et Guy Cherel. Il s’identifie à ces hommes entreprenants partis de rien pour arriver au sommet...

« Dans chaque rencontre ou conversation, on peut s’inspirer ou apprendre. J’apprends tous les jours de chaque conversation.

Deux personnes m’ont particulièrement inspiré. Elles sont parties de quasiment rien et sont aujourd’hui à la tête d’une entreprise hippique dont le modèle économique est assez similaire à ce que j’essaie de développer. Comme eux, j’ai beaucoup investi de mon argent personnel au départ lors de mon installation.

Je m’inspire de Robert Collet. Il n’est pas vraiment explicatif quand on le côtoie, mais je me suis beaucoup inspiré de sa façon de faire. C’est quelqu’un qui a une capacité de lecture et d’analyse des chevaux et des hommes qui travaillent pour lui vraiment hors norme. Il est capable d’entraîner un cheval de Gr1 sur 1.000m aussi bien qu’un cheval de "réclamer" de 3.000m ou qu’un AQPS pour Auteuil. Ce que j’ai tenté avec Storm River, c’est quelque chose que j’ai appris à faire en côtoyant Robert Collet.

L’autre personne, c'est Guy Cherel. Il a construit une grande entreprise hippique, avec un élevage magnifique. Il entraîne des champions en obstacle mais est aussi capable d’amener un Califet à la quatrième place de l'"Arc". Il a un grand franc-parler et ne ment jamais. »

« Le système français me donne la chance d’exister »

Julien Phelippon le reconnaît : le système des courses en France est une chance pour quelqu’un comme lui. En exploitant avec précision les petites catégories, Julien Phelippon a pu créer une entreprise hippique qui est viable...

Quel est votre regard sur le système français ?

J’adore le système du galop, car il permet à quelqu’un comme moi d’exister. Ce que je fais en France, je ne pourrais pas le faire en Angleterre. J’exploite à ma manière le système de sélection du galop et je n’aurais pas ma place dans un tout autre système.

Toutefois, je trouve que le système au trot, basé sur les gains et pyramidal, est plus sélectif que le système au galop. Au trot, un cheval qui est bon monte forcément de catégorie. S’il est limité, il ne peut pas redescendre indéfiniment de catégorie avec le système des gains. Au galop, un galopeur qui ne "performe" pas va redescendre en valeur handicap et donc retrouver des conditions de course qui lui permettent d’être compétitif. C’est quand même une prime à la médiocrité.

Exergue : « Le programme français forme un tout. Il ne faut pas voir d’un côté les petites catégories, et de l’autre les courses de sélection, le programme des riches et celui des pauvres »

Trouvez-vous votre compte dans le programme des courses françaises ?

Le programme des courses est très bien construit. Il permet aux chevaux de petites catégories, qui font la recette, de trouver des engagements et de financier, via le PMU, le programme de sélection. Pour moi, le programme français forme un tout. Il ne faut pas voir d’un côté les petites catégories, et de l’autre les courses de sélection, le programme des riches et celui des pauvres. Ce qui doit primer sur tout le reste, c’est l’intérêt général et le bon sens. Le programme des courses va dans ce sens et il faut que l’Institution garde ce cap quand elle effectue des retouches au programme.

Si je devais me permettre un reproche, c’est qu’il faut parfois des années pour bouger une virgule évidente dans le programme. Nous avons pu débriefer à la fin du meeting de Cagnes-sur-Mer avec François Boulard. Il était à l’écoute et a pu comprendre ce qui n’allait pas. Par exemple, je ne trouve pas normal qu’on coure le même jour le "réclamer" à moyen taux et le Quinté Plus, alors que ces deux courses s’adressent aux mêmes chevaux.

En revanche, il y a parfois des choses qui m’échappent. Par exemple, des hippodromes comme Dieppe ou Lignières possèdent des installations exceptionnelles et ont une très bonne piste plate. Or, ils n’ont que peu de réunions de galop. Alors qu’il y a des hippodromes – que je qualifie de champs de patates – qui ont un nombre trop important de courses, alors que les épreuves qui y sont organisées ne sont pas garantes de régularité parce que les jockeys n’y sont pas à l’aise pour monter.

Exergue : « Bien sûr qu’il faut courir sept jours par semaine. Mais il faut que les courses du week-end deviennent un événement, la véritable vitrine sportive de notre sport. »

Le programme est-il optimisé aujourd’hui ?

Pas toujours. Je vais prendre un exemple : le Critérium des 5ans au trot se dispute un samedi parce que historiquement, le dimanche qui suit appartient à Longchamp. Or, ce dimanche n’a souvent proposé que trois Listeds. Dans l’intérêt général – qui se mesure par le chiffre d’affaires du PMU –, il faut pouvoir casser ces codes afin d’optimiser la recette et ne pas rester sur des acquis qui se justifient par un nombre de dimanche à l’année entre le trot et le galop.

D’une manière plus générale, il faut densifier les week-end avec les belles courses sur le plan sportif et un Quinté Plus à recette. Quitte à ce que la semaine propose un programme que l’on peut qualifier "d’alimentaire".

Bien sûr qu’il faut courir sept jours par semaine. Mais il faut que les courses du week-end deviennent un événement, la véritable vitrine sportive de notre sport.

Il faut faire quelque chose aussi concernant la catégorisation des courses par la lettre. Il y a des "B" à cinq partants parce que beaucoup d’entraîneurs n’osent pas les courir. Il existe une quantité de course B qui sont hyper creuses car seuls les vrais bons les courent, ou bien les faux bons qui font peur à la concurrence. Les entraîneurs ayant un cheval en 37 de valeur handicap n’y vont pas en se disant que s’ils sont troisième d’une "B", la valeur handicap va forcément passer à 40 et donc bloquer le programme.

Concernant votre manière d’exploiter le programme, vous courez souvent à Vichy, mais rarement lors de la Grande Semaine. Pourquoi ?

Mon rôle en qualité d’entraîneur est de trouver à mes pensionnaires les tâches les plus adéquates en rapport avec leurs qualités. Je travaille beaucoup le programme d’une année sur l’autre et j’essaie de repérer les courses qui ont été les plus creuses. Pour l’exemple de Vichy, mon raisonnement est simple : le "réclamer" de la Grande Semaine propose la même allocation que celui qui est couru sur le même hippodrome trois semaines plus tard. Pourtant, la concurrence sera moins rude pour celui qui sera couru en dehors de la Grande Semaine.

« Les joueurs ne sont pas assez valorisés »

Julien Phelippon est un turfiste confirmé. Il était donc logique de l’entendre sur le PMU et la culture hippique en France...

En tant que turfiste, quel est votre avis sur le PMU ?

Le PMU est une entreprise en retard par rapport à ce qui se fait ailleurs dans le monde. Pendant longtemps, en France, on s’est endormi sur ses lauriers, puisque le chiffre d’affaires du PMU continuait de progresser. Le jeu au PMU s’est peu à peu ringardisé. Il faut prendre exemple de ce qu’il se fait au Japon, à Hongkong ou en Angleterre, où le jeu sur les courses est toujours extrêmement populaire.

Il y a vraiment quelque chose, en tant que turfiste, qui me choque avec le PMU. J’ai étudié deux cents courses en faisant une capture d’écran des cotes au moment de l’ouverture des stalles. Et bien dans 95 % des cas, la cote du gagnant a baissé de façon assez importante au moment où il passe le poteau. À l’heure où la bourse est capable d’actualiser ses cotations à la seconde près, ce n’est pas normal vis-à-vis de la clientèle turfiste qu’aux courses, il y ait ce retard-là dans l’actualisation des cotes.

Exergue : « Il existe une méconnaissance, de la part des joueurs, du travail des entraîneurs »

Quel est votre regard sur la culture hippique en France ?

D’une manière générale, mon avis est que les joueurs ne sont pas assez valorisés aujourd’hui. Alors que le jeu est sans doute le meilleur vecteur pour faire aimer le sport. Un Anglais qui ne met pas sa pièce sur le Grand National ou le Gold Cup de Cheltenham n’est pas anglais ! Aujourd’hui, en France, jouer est mal vu. C’est en cassant ce principe qu’on arrivera à drainer un public.

Il existe une méconnaissance, de la part des joueurs, du travail des entraîneurs. En amenant les turfistes à découvrir notre travail du matin, on pourrait convertir beaucoup de gens rien qu'avec la beauté du sport.

Pour vous dire la méconnaissance de certains turfistes vis-à-vis de notre métier, Corine Barande-Barbe et moi avons été interpellés sur Facebook par un turfiste qui nous suspectait d’avoir préparé une "affaire" dans le Grand Prix de Cagnes [Garlingari, pensionnaire de Corine Barande-Barbe était deuxième de l’épreuve, ndlr]...

Il restera toujours des irréductibles pensant que les courses sont truquées. Mais, à force d’explications, il faut valoriser et faire comprendre notre métier d’entraîneur. Aujourd’hui, il existe une trop grande frontière entre les professionnels et les joueurs.

Comment réduire cette frontière alors ?

Sur l’hippodrome, par exemple lors des Dimanches au Galop, il faudrait organiser des rencontres avec un entraîneur et un jockey qui répondraient aux questions des turfistes. Je suis persuadé que les entraîneurs et les jockeys, à partir du moment où ils font face à des gens qui ne sont pas agressifs, seraient ravis de répondre à toutes les questions qu’un turfiste peut se poser.

Quel est votre avis sur le tracking ?

C’est un outil essentiel pour les prochaines années et il va falloir rapidement le proposer en France. Le tracking est ludique et passionnant. Cela peut vraiment ramener ces joueurs qui adorent décortiquer les matches de foots par les statistiques.

Ce qui s’est fait récemment au Qatar et dont vous vous êtes fait l’écho dans Jour de Galop, avec les données comparatives cheval par cheval, est une donnée fabuleuse pour éviter la ringardisation des courses. Il faut le mettre en place d’urgence.

Vu le niveau des courses en France, nous devrions être à la pointe de l’innovation dans ce type de technologies, et non être en train de copier ce qui se fait dans les autres pays.