Le haras de jardy, l’œuvre d’edmond blanc (2e partie)

Autres informations / 10.04.2016

Le haras de jardy, l’œuvre d’edmond blanc (2e partie)

Le haras de Jardy, l’œuvre d’Edmond Blanc (2e partie)

Xavier Bougon a consacré toute sa vie aux courses, cultivant sa passion pour l’histoire de notre sport, en complément de ses activités professionnelles dans le cadre de l’Institution. Depuis le mois de janvier, il vous propose une rubrique régulière consacrée à l’histoire des courses.

Edmond Blanc transforme le domaine de la Fouilleuse et du Val d’Or en un centre d’entraînement privé sur lequel ses pensionnaires résident sous la coupe de Robert Denman. La majorité de ses élèves sont nés au haras de Jardy où la jumenterie s’installe à partir de 1891.

Mais la carrière hippique d’Edmond Blanc avait déjà débuté près de quinze ans plus tôt – en 1877- avec l’achat, en ventes publiques, de deux pouliches yearlings dont l’une s’appelle Nubienne (Ruy Blas). Cette dernière provenait du haras de Bel Ebat, situé à la Celle Saint-Cloud, élevage de Léonce Delâtre, locataire des lieux. Le “petit blanc” (comme on l’appelle, il vient tout juste d’avoir 21 ans…) débourse 13.600 francs et installe Nubienne à La Chapelle-en-Serval, à l’orée de la forêt de Chantilly, où il avait à la fois sa propriété, son élevage et son centre d’entraînement, dirigé par Edmond Wheeler.

Edmond Blanc venait de transformer les lieux après avoir acquis un château délabré, entouré de communs et de terres. C’est dans ce château qu’il donne une fête mémorable pour célébrer les succès de Nubienne, gagnante de deux des courses les plus convoitées, le Prix de Diane et le Grand Prix de Paris.

Propriétaire comblé, enthousiaste, Edmond Blanc est cependant conscient que Nubienne avait été un coup de chance. Il rêve dorénavant d’élevage, le rôle de producteur lui semblant plus exaltant.

Ses débuts dans l’élevage. Edmond Blanc commence l’élevage en Normandie chez le comte d’Illiers, et va pouvoir le développer à grande échelle en louant aux héritiers de Jean-Pierre Pescatore le haras de Bel Ébat, où était née Nubienne. « Ça y est, je m’installe à Bel Ébat, c’est Frontin qui paie », déclare Blanc après la victoire de l’élève du duc de Castries dans le Grand de Paris 1883, sur lequel il avait amplement parié. Frontin domine le favori anglais de chez John Porter, Saint Blaise, qui venait de remporter le Derby d’Epsom.

Mais Bel Ébat, qui s’étend sur une douzaine d’hectares seulement et sera renforcé par la location en 1887 du haras de Villebon et l’acquisition, fin 1888, du domaine voisin de la Châtaigneraie, qui accueilleront les foals au sevrage, ne suffisent pas à héberger la soixantaine de poulinières et les étalons que rassemble progressivement Edmond Blanc.

Il a alors l’idée de concentrer l’élevage dans un cadre moderne. Ses souhaits se concrétisent avec l’achat en 1889, à Marnes-la-Coquette, de la ferme de Jardy, rapidement transformée en haras modèle de cinquante-trois hectares. Rappelons que quelques années plus tard Edmond fait l’acquisition de l’ancienne ferme impériale de La Fouilleuse.

Energy, un premier étalon importé. Edmond Blanc chercha pour les débuts de Bel Ébat un étalon de la meilleure souche britannique. Peregrine, vainqueur des 2000 Guinées 1881 pour le duc de Westminster, avait été choisi, mais ne fut jamais livré. Fort heureusement puisqu’il s’avérera un piètre reproducteur. Le premier sire sera donc son remplaçant, Energy (Sterling), élevé à Yardley Stud, qui effectuera ses devoirs à Bel Ébat à partir de 1886. Après trois années passées dans le département de Seine-et-Oise, il décède prématurément à l’âge de 10ans (1890), ce qui ne l’a pas empêché de laisser son empreinte au sein de l’élevage d’Edmond Blanc avec les deux frères, Reverend et Rueil, et la fratrie Gouvernante et Gouverneur.

Le haras de Jardy. Les succès de la production d’Energy sont contemporains de la fondation de Jardy, créé de toutes pièces à partir d’une simple ferme située sur le plateau qui domine Versailles et Vaucresson. Le domaine est idéalement situé au voisinage immédiat de l’hippodrome de La Marche, même si celui-ci est plutôt axé vers l’obstacle, une discipline dans laquelle Edmond Blanc avait débuté. Mais comme tout est à créer, le haras ne sera apte à jouer son rôle que quelques années plus tard. Dans l’intervalle, Edmond Blanc continue d’élever à Bel Ébat et à la Châtaigneraie avec la jumenterie et sa descendance qu’il possède alors. Les fils d’Energy, Marly et Commandeur, raflent les épreuves pour 2 ans (Grand Critérium, Prix Morny, Robert Papin). Quant à Lagrange, il est acheté comme étalon par les Haras nationaux.

Tout ceci ne donnait pas à Jardy le grand étalon dont rêvait son propriétaire. Il possédait bien trois bons serviteurs, le fils d’Energy, Révérend, Masqué, futur père de Vinicius, qui l’avait acheté à M. Chéri-Halbronn, et Winfield’s Pride, acheté à l’Anglais John C. Sullivan, mais Edmond Blanc visait plus haut. L’occasion tant attendue se présente en 1900 quand, par suite du décès du duc de Westminster, son écurie et son haras passent en vente. Battant au jeu des enchères le Prince de Galles, un éleveur américain et un diamantaire du Transvaal, Edmond Blanc se fait adjuger le gagnant de la Triple couronne anglaise 1899, Flying Fox, pour la somme record de 37.500 guinées (un million de francs or). « Je sais très bien, avait alors admis Edmond Blanc, qu’on dit que je suis fou… Moi je crois que j’ai fait une bonne affaire, à ce prix-là, le cheval n’est pas cher. » Edmond Blanc avait raison. En vendant quelques années plus tard trois des fils de Flying Fox, Adam, Jardy et Val d’Or, comme étalons, il prouva que son investissement avait dégagé de larges profits, sans compter les retombées sur l’élevage français qui peuvent se résumer à un nom, celui de Teddy, par son père Ajax, (Prix du Jockey Club, Grand Prix de Paris), un Flying Fox.

Le haras de Bel Ébat. La commune de La Celle-Saint-Cloud était un terroir propice à l’élevage. Cette présence s’explique par le fait que vers 1850, plus de la moitié de la superficie de la commune était occupée par deux grandes propriétés : le “Petit Château” détenu Jean-Pierre Pescatore, d’origine luxembourgeoise, et le château de Beauregard, appartenant à une citoyenne anglaise, Elizabeth Ann Haryett, épouse d’Harriet Howard, plus connue sous le pseudonyme de “Miss Lizzy Howard”, maîtresse de Louis Napoléon Bonaparte, prétendant au trône, mais à l’époque exilé.

Passionnées par les chevaux, ces deux familles vont créer chacune de leur côté deux haras d’une trentaine d’hectares situés de part et d’autre de l’avenue baptisée aujourd’hui Duchesne. Ces haras survivent à la mort de leurs fondateurs respectifs et conservent leur vocation, à travers différents éleveurs qui les louent. Bel Ebat est occupé jusqu’en 1867 par le baron Arthur de Schickler, le futur éleveur d’une certaine Semendria, qui emménage ensuite dans sa propriété de Martinvast, près de Cherbourg. Léonce Delâtre prendra la suite jusqu’en 1883, année de la création de son haras normand, Saint-Pair-du-Mont. C’est à cette époque donc qu’Edmond Blanc occupera les lieux. Après son départ pour Jardy, Bel Ébat est loué par Chéri-Halbronn, héritier du fondateur des Établissements Chéri, organisme de ventes de chevaux. Quant au haras de La Celle-Saint-Cloud, il sera loué par Jean Prat avant qu’il ne crée le haras de Lessard le Chêne.

Le haras de Bel Ébat était la propriété de Jean-Pierre Pescatore, ami de Napoléon III, natif du Luxembourg, de parents italiens. Il avait acheté le domaine en août 1844 aux héritiers du vicomte Morel de Vindé. Homme d’affaires, ayant fait fortune dans le commerce du tabac puis dans la finance, il est élu maire de La Celle-Saint-Cloud de 1852 jusqu’en décembre 1855, date de son décès à La Celle-Saint-Cloud, où il est inhumé. Il est également à la tête du vignoble Château Giscours (Margaux) depuis octobre 1847. Il passe l’hiver dans son hôtel particulier, rue Saint-Georges, à Paris, la belle saison à La Celle-Saint-Cloud et l’automne, à l’époque des vendanges, dans son domaine viticole.

Sa nièce Élisabeth (surnommée Lily, née en 1816, fille de son frère Antoine) a épousé en 1836 Auguste Dutreux. Elle héritera par testament du domaine et les ayants droit Pescatore-Dutreux garderont le château jusqu’en 1951, année de la donation du domaine à l’État français et plus particulièrement au ministère des Affaires étrangères.

La passion selon Edmond Blanc. C’est ainsi qu’à la fin du XIXe siècle Edmond Blanc donnera à l’élevage français l’élan lui permettant de rayonner à travers le monde et de concurrencer ainsi l’élevage britannique. Sans regarder à la dépense, il importe étalons et poulinières, conjuguant performances et bon sang. Avant lui, seul Auguste Lupin avait recherché avec autant d’attention des juments de si haute qualité outre-Manche.

Que reste-t-il de son œuvre ? Si les bâtiments de La Fouilleuse n’abritent plus de chevaux, mais un club, l’hippodrome de Saint-Cloud, ayant échappé à l’urbanisation, est toujours en activité (un sujet d’actualité l’an dernier). Et le haras de Jardy, terre d’élevage, est devenu un lieu paradisiaque pour une multitude de chevaux destinés à toutes les disciplines, hormis les courses. Seul demeure l’exemple ; pour bien élever, il faut être animé par la passion.