Arthur veil-picard, le propriétaire aux six grands steeple-chases de paris

Autres informations / 20.05.2016

Arthur veil-picard, le propriétaire aux six grands steeple-chases de paris

HISTOIRE, HISTOIRES…

Arthur Veil-Picard, le propriétaire aux six Grands Steeple-Chases de Paris

Ce dimanche, le temple de l’obstacle français accueille le graal de la spécialité : le Grand Steeple-Chase de Paris. Avant de tenter d’accéder à la plus haute marche du podium, les concurrents disposent de quatre épreuves préparatoires. Depuis l’après-guerre, seul Katko a enlevé, en 1988, trois de ces étapes avant de s’imposer dans la grande épreuve. C’est Arthur Veil-Picard qui détient le record de succès dans le Grand Steeple-Chase de Paris. Nous vous proposons de découvrir son histoire.

Xavier Bougon a consacré toute sa vie aux courses, cultivant sa passion pour l’histoire de notre sport, en complément de ses activités professionnelles dans le cadre de l’Institution. Depuis le mois de janvier 2016, il vous propose une rubrique régulière consacrée à l’histoire des courses.

Photo : Arthur Veil-Picard et Georges Batcherlor

Arthur Veil-Picard, quatorze fois tête de liste des propriétaires. Cette année, As d’Estruval semble capable de le rejoindre au Panthéon des sauteurs. En cas de victoire, son propriétaire et éleveur, Bernard Le Gentil, serait le seul ancien président de feu la Société des steeple-chases de France à inscrire son nom au palmarès. L’homme qui se cache derrière les d’Estruval peut espérer remporter son premier "Grand Steeple". Mais il lui sera difficile de venir détrôner le recordman chez les propriétaires par le nombre de victoires. Ce dernier était un Alsacien de Hagenthal-le-Haut, émigré à Besançon au XIXe siècle. Son nom ? Arthur-Georges Veil-Picard ! Ce banquier passionné de peinture, de courses hippiques, était propriétaire, avec son frère Edmond, de la marque d’absinthe Pernod, achetée en 1888 à son fondateur, Louis-Alfred Pernod.

Sa casaque, cerise, manches et toque maïs, a été quatorze fois tête de liste des propriétaires en obstacle, de 1908 à 1912, de 1925 à 1928, de 1933 à 1935, en 1937 et en 1939.

Ses pensionnaires ont remporté le Grand Steeple-Chase de Paris à six reprises et ont même formé le jumelé gagnant par trois fois. Deux de ses vainqueurs sont honorés depuis la Seconde guerre mondiale par une épreuve de Groupe : Fleuret et Ingré. Il doit ses succès à deux entraîneurs, Wallace Davis et Joseph Ginzbourg.

Photo : Georges Parfrement

Saint Caradec ouvre le bal. En ce 20 juin 1909, la réunion du "Grand Steeple" est perturbée par une grève des lads qui retarde l’arrivée des chevaux de Maisons-Laffitte. Quelques agitateurs commencent à mettre le feu à des obstacles. Après intervention de la police et des pompiers, le départ du "Grand Steeple" est donné à 17 heures au lieu de 15 heures. Le propriétaire du vainqueur ne reçoit pas les traditionnelles félicitations du président de la République qui s’était dérobé, informé à temps de la manifestation. Le favori, l’excellent 4ans Saint Caradec, monté par Georges Parfrement, devance l’anglais Jerry M. en l’absence de Lutteur III, lauréat trois mois plus tôt du Grand National d’Aintree. Arthur aura donc d’autres occasions d’être félicité puisque la victoire de Saint Caradec est la première d’une série de six.

Pour l’anecdote, Jerry M. se vengera l’année suivante en devançant Saint Amour, un pensionnaire d’Arthur Veil Picard, puis rentrera dans l’histoire en enlevant le Grand National deux ans après son succès à Auteuil.

Saint Caradec, fils de Saint Bris (Saint Simon), un étalon stationné au haras de Menneval, a été élevé dans les Côtes du Nord par la duchesse de Feltre. À 2ans, pour les couleurs du duc de Gramont et l’entrainement d’Édouard (dit Ted) Cunnington, il avait enlevé à Maisons-Laffitte le Prix Isonomy, ce qui sera sa seule victoire en plat, avant de terminer au pied du podium du Grand Critérium de Sauge Pourprée.

Il est ensuite vendu à l’amiable à Arthur Veil-Picard et c’est l’Américain Wallace Davis qui va l’entraîner à Maisons-Laffitte. Celui-ci avait déjà enlevé le "Grand Steeple" à deux reprises, à quatre ans d’intervalle, avec Dandolo – un ancien "réclamer" – pour son "patron" et compatriote Eugène Fischoff.

Saint Caradec était sur la brèche depuis le 3 janvier, jour où il enlève à Marseille le premier de ses onze succès avant le graal du 20 juin. L’année suivante, il s’impose dans le Prix Murat, son ultime sortie, avant d’être acheté par les Haras nationaux comme étalon.

Blagueur vient à bout de Lutteur III. En 1910, Arthur va enlever le premier de ses cinq succès dans la Grande Course de Haies d’Auteuil avec un certain Blagueur, fils du bien-né Raconteur (par Saint Simon et la fameuse Plaisanterie). C’est un sauteur sérieux puisqu’il passe des haies au steeple sans problème. L’année suivante, à 6ans, il enlève le "Grand Steeple" devant son compagnon de couleurs, le 4ans Cheshire Cat et un certain Lutteur III, alors âgé de le 7ans.

Blagueur avait été acheté 3.500 francs, yearling, à Deauville. Son éleveur, la comtesse Paul Le Marois, est la veuve du fondateur du haras de Pépinvast, dans la Manche. Pour l’anecdote, elle avait acheté, foal, un certain Omnium II qu’elle revendra, yearling, à Évremond de Saint-Alary en 1893. Par ailleurs, Paul était l’oncle de Jacques Le Marois. Blagueur débute victorieusement son année de 3ans pour son acheteur et l’entraînement de son jockey, Charles Bartholomew. À la fin de l’été, après quelques performances moyennes, il est vendu à l’amiable à la famille Veil-Picard. Il faudra attendre plus d’un an pour le revoir en piste. C’est à Auteuil, sous l’entraînement de Wallace Davis, qu’il effectue sa rentrée, mais c’est à Saint-Ouen qu’il ouvre son palmarès en obstacle. Alternant les haies et le steeple, il s’impose à six reprises à 4ans, à Auteuil et Enghien, sous la monte de Georges Parfrement, à l’exception de sa dernière sortie victorieuse où son pilote n’est autre que le principal adversaire de Parfrement, Alec Carter, le crack jockey de l’époque, disparu au combat en octobre 1914.

À 5ans, il débute la saison en se classant troisième de la Grande Course de Haies de Nice et s’impose dans le Grand Prix de la Ville de Nice sur le steeple. En juin, il remporte la Grande Course de Haies d’Auteuil. À 6ans, comme la majorité des pensionnaires de Wallace Davis, il se rend sur la côte où il s’incline dans le Grand Prix de la Ville de Nice face à son compagnon, Cheshire Cat. À la rentrée parisienne, il ne fait qu’une bouchée de ses deux adversaires dans le Prix Amadou, puis se classe second du Prix Murat avant de s’imposer dans le "Grand Steeple". Il terminera sa carrière en janvier suivant, terminant au pied du podium du Grand Prix de la Ville de Nice, une course qu’Arthur Veil-Picard enlèvera à huit reprises.

Photo : Alec Carter

Ultimatum, un destin exceptionnel. Ignita n’est autre que la propre sœur de Gardefeu (Cambyse), le gagnant du Prix du Jockey Club. N’étant pas aussi douée que son frère, Ignita rejoint rapidement le haras, celui des Sablonnets, où Jacques de Brémond élève chez son ami, Georges de Talhouët-Roy. Elle donnera naissance à Ultimatum (Maximum). Il débute victorieusement dans le Prix Juigné, à Longchamp, pour les couleurs de son éleveur – cerise, manches cerclées blanc et cerise – et l’entraînement d’Henry Count. Mais le rêve s’estompe après quelques contre-performances dans des épreuves de renom. Il est vendu durant l’été à une autre casaque cerise, celle d’Arthur Veil-Picard. En janvier 1913, à 4ans, il doit partager la victoire dans le Grand Prix de la Ville de Nice avant de s’imposer dans le Grand Steeple-Chase de Paris – rappelons que l’épreuve phare est ouverte aux jeunes jusqu’en 1932 –, toujours entraîné par Wallace Davis. Huit ans plus tard, après avoir effectué deux années de monte, il enlève à 12ans, sous d’autres couleurs, le Grand Prix de Pau. Cela fait de lui le vainqueur le plus âgé de cette épreuve.

Photo : Ingré, lauréat en 1937

Suite à ces succès, Arthur se retire officiellement pour cause de maladie, mais aussi en raison du climat politique du moment. Entre deux guerres, il revient avec l’ambition de faire aussi bien qu’avant le conflit. Ses pensionnaires sont dans un premier temps entraînés par Wallace Davis. Après le décès ce dernier en mars 1932, ils passent sous l’entraînement de Joseph Ginzbourg, toujours à Maisons-Laffitte. Il va enlever le "Grand Steeple" par trois fois avec Fleuret et Ingré, tous les deux avec pour pilote Maxime Bonaventure. Fleuret, élevé par la princesse de La Tour d’Auvergne, l’emporte en 1935 devant son compagnon de couleurs, Un Mitrailleur. Ingré, élevé au haras de la Louvière par Paul Chamon – membre du Conseil d’administration des Établissements Pernod s’impose à 5ans (1937), l’âge minimum dorénavant, après la rétrogradation de Larringes, un élève d’André Adèle Junior qui l’avait gêné. Deux ans plus tard, Ingré remet le couvert devant son valeureux camarade, Un Mitrailleur. Propriétaire jouissant de la sympathie générale et d’une popularité de bon aloi, Arthur décède en novembre 1944.