Bons baisers de louisville

Autres informations / 07.05.2016

Bons baisers de louisville

RAIMONDISSIMO

Bons baisers de Louisville

Les deux minutes plus excitantes dans le sport… C’est la célèbre griffe du Kentucky Derby, une course qu’un vrai turfiste doit vivre au moins une fois dans sa vie. Il n’y a pas le charme unique du Prix de Diane ni le poids de l’histoire que l’on respire à Epsom, le goût de la tradition de Royal Ascot ou l’émouvante beauté de Paris le premier dimanche d’octobre… Louisville est surnommée par les journalistes hippiques Lousyville – "la ville pouilleuse" – et l’hippodrome de Churchill Downs se trouve dans un endroit assez pourri de la banlieue, à cinq miles de Muhammad Ali Boulevard, une des rues principales de la ville, dédiée au plus grand boxeur de l’histoire, né ici, mais pas tellement amoureux du lieu.

Il n’y a pas une bonne raison de se rendre à Louisville, sauf pour le Kentucky Derby. Les indigènes le savent bien et tous les prix sont multipliés par dix. Le chauffeur de taxi qui vous pique dix dollars le mardi vous en demande trente le jeudi et il est capable de monter à soixante le samedi pour vous conduire, après deux heures d’attente, cinq miles plus loin. Un ticket garantissant une chaise, à trois cents mètres du poteau, coûte 300 dollars, mais, pour voir la course, il faut débourser à peu près 2.000 dollars. Si votre budget est plus réduit, vous aurez droit, pour 60 dollars, à une place dans la pelouse ou dans les aires communes, derrière le paddock, avec une petite chance de regarder la course de loin sur un petit écran. Cela vous coûtera une fortune et pourtant… le Kentucky Derby est un événement sans prix et il ne dure pas que deux minutes, comme le récite la formule, mais une semaine, voire des mois si on compte aussi le long chemin des préparatoires.

La vie à l’américaine. Si vous avez déjà passé quelques matins à l’entraînement dans la magie de Chantilly et Newmarket, oubliez cela très vite. Le back stretch de Churchill Downs, tout comme celui des grands hippodromes américains, est un sacré bordel. Même le favori du Derby peut se retrouver devant un pick-up mal garé l’empêchant de sortir de son barn, ou risquer le choc avec la voiture d’une vieille dame roulant en marche arrière.

Le problème de trafic, comme dans le parking d’un hypermarché, n’est pas le seul à maîtriser pour les hommes et les chevaux. Il y a la pression, qui monte de jour en jour autour de la piste et dans les écuries. En Europe, les chevaux s’entraînent à l’écart du public, un peu dans le secret, alors qu’en Amérique, ils sont en plein soleil et la course monte en puissance tout au long de la semaine. C’est l’approche du cheval ainsi que la culture des courses qui sont très différentes. Le Kentucky Derby – dans le bon sens – nous rappelle un peu le vieux rassemblement des cowboys pour la foire du comté. Les chevaux et les hommes se retrouvent et se défient. Un breeze rapide et impressionnant en enchaîne un autre, par réponse. « Mon cheval est plus rapide que le tien ! » C’est le cri de bataille. Combien de gagnants en puissance ont été "rôtis" avant le jour J pour démontrer à tous « qu’il n’y a pas dans le Derby un cheval plus "vite" ? »

En Amérique, les pur-sang sont obligés de partager leur espace avec les hommes – et les bagnoles –, beaucoup plus qu’en Europe. Si vous prenez les quelque six mille journalistes, propriétaires, amis de propriétaires et visiteurs qui affolent les écuries de Churchill Downs et que vous les transférez à Chantilly, le résultat sera un troupeau de chevaux en fuite vers les campagnes, jusqu’à l’aéroport de Beauvais…

Une avant-course décisive. Maîtriser la pression, c’est primordial pour gagner le Kentucky Derby. Un des moments les plus impressionnants auxquels j’ai eu la chance de participer est le Walk for the Roses. Les chevaux s’assemblent sur la ligne d’en face et, dans le sens contraire de la course, ils se promènent, accompagnés par leurs lads, entraîneurs, propriétaires, amis des propriétaires, quelques célébrités et quelques journalistes infiltrés tout au long du tournant et devant la tribune. Les high five, les cris d’encouragement, les hurrahs, mélangent le public et les protagonistes. Il s’agit d’une partie importante de la course, même décisive. Imaginez-vous un de nos pur-sang défilant à quelques mètres d’une tribune bourrée de 170.000 personnes hurlant (la bière et le Mint Julep ne sont pas propices au silence…), avant de pénétrer dans un tunnel qui les conduit dans un rond de présentation plein à craquer où les chevaux sont sellés sous les yeux de tous. Il ne faut pas être surpris si un cheval rentre en piste déjà en flotte ou intimidé par l’ambiance. Cela peut même arriver à un journaliste lors de sa première expérience et, parfois, un coup d’émotion survient quand tout l’hippodrome entonne My Old Kentucky Home, l’hymne de l’État.

Un cheval doit passer tous ces examens et les entraîneurs aussi. La pression médiatique autour du Kentucky Derby a changé beaucoup de choses. Il y a trente ans, c’était un jeu différent : l’approche au galop était plus classique et européenne. Un partant dans le Kentucky Derby n’était pas une obligation pour les entraîneurs, comme cela l’est maintenant. La dernière fois que le "complet" – soit vingt partants – ne fut pas atteint remonte à 2003, quand le hongre Funny Cide (Distorted Humor) avait privé l’inoubliable Bobby Frankel, qui présentait Empire Maker (Unbridled), de son Derby.

Quand D. Wayne Lukas révolutionne le Kentucky Derby. C’est D. Wayne Lukas qui a changé les règles. L’entraîneur a eu son premier partant en 1981, un certain Partez, qui a pris la troisième place, alors qu’il avait 46 ans et qu’il était en train de bâtir la plus formidable entreprise d’entraînement du galop américain. Depuis, il en a eu 47, le dernier en 2015 (Mr Z, douzième). Il a gagné quatre fois (la pouliche Winning Colors en 1988, Thunder Gulch en 1995, Grindstone en 1996 et Charismatic en 1999). Un partant dans le Kentucky Derby est la meilleure des publicités pour un entraîneur. C’est un point gagnant de l’école Lukas. Le "Coach" a formé des douzaines d’assistants, mais les résultats sont moins brillants de ce côté-là. Todd Pletcher, celui qui devait devenir le Lukas du Troisième Millénaire, a eu un gagnant (Super Saver en 2010) sur 43 partants, dont 31 ayant terminé neuvième ou pire. Le record cumulé des élèves de la "Lukas University" (McLaughlin, Maker, Stewart, Barnett, Bradshaw, Hennig, Weaver en plus de Pletcher) est plutôt maigre : une seule victoire sur 65 partants.

Depuis la première victoire de Lukas, une nouvelle catégorie professionnelle s’est développée : les entraîneurs de Kentucky Derby. Sur 28 éditions, aux moins 20 ont été gagnées par ces spécialistes. Bob Baffert, devenu l’archi-rival de Lukas, a remporté la course quatre fois (Silver Charm en 1997, Real Quiet en 1998, War Emblem en 2002 et American Pharoah en 2005) et, en additionnant ses six places, il a eu dix chevaux dans les trois premiers sur 26 présentés. Soit une réussite de 38,46 % déjà bonne dans une course à 20 partants, alors figurez-vous dans le Derby... Derrière Baffert, on trouve le retraité Carl Nafzger et le Newyorkais Nick Zito, avec deux succès. Steve Asmussen est aussi un entraîneur de Derby, mais il ne l’a pas encore gagné tout en présentant treize partants, dont un était le plus fort : Curlin (Smart Strike).

Et les exceptions de l’American Dream… Heureusement, le Kentucky Derby reste une course pour rêver, comme le démontrent les victoires de Smarty Jones, entraîné en Pennsylvanie (donc la province), California Chrome (avec le vieux cowboy Art Sherman et ses deux drôles de propriétaires) et de Mine that Bird, le cheval qui a eu droit à son film (50 to1), entraîné par le cowboy Chip Woolley qui, après avoir reçu le trophée en s’appuyant sur ses béquilles, a repris sa place dans les petits hippodromes du Nouveau-Mexique et de l’Iowa.

Les partants de cette édition 2016 sont en majorité présentés par des “entraîneurs de Derby”, y compris le jeune Chad Brown, l’ancien assistant de Bobby Frankel, qui a deux chevaux – Shagaf (Bernardini) et My Man Sam (Trappe Shot) – pour gagner en hommage à son maître, un autre grand entraîneur qui n’a jamais décroché les fameuses "roses".

Doug O’Neill, entraîneur de Nyquist (Uncle Mo), le grand favori de cette édition 2016, est à mi-chemin. Il est un "entraîneur de Kentucky Derby" – il l’a gagné en 2012 avec I’ll Have Another –, mais il n’est pas obsédé par la "Course aux Roses". Il a appris son métier à l’école des "réclamers" et n’a jamais renié ses origines de flambeur. Il a eu aussi ses histoires de doping. Petit à petit, il a trouvé sa place et des propriétaires prêts à le soutenir, comme le Canadien Paul Reddam.

Qui es-tu, Nyquist ? Nyquist est un cheval assez spécial. Il est passé à trois ventes différentes et aucun de ses acheteurs n’a eu de regrets. Le Madison Farm a déboursé 180.000 dollars au Keeneland November Foal Sale et l’a repassé en vente dans la vente de yearlings de septembre de Keeneland, où Sutton Place Stables l’a acheté 230.000 dollars. Paul Reddam, par l’intermédiaire de Dennis O’Neill, le frère de l’entraîneur, a eu Nyquist pour 400.000 dollars à la vente breeze up organisée par Fasig Tipton, le   mars, à Gulfstream Park. Le poulain a ouvert son palmarès trois mois après à Santa Anita sur 1.000m, en s’imposant d’une tête, et il est invaincu en sept sorties, dont quatre Grs1. Il a déjà 3.322.600 dollars de gains et une valeur commerciale importante. S’il vous faut une comparaison française, Nyquist serait un poulain ayant remporté le Prix Robert Papin, le Darley Prix Morny, le Qatar Prix Jean-Luc Lagardère et le Critérium international à 2ans. Après un petit break, il a remporté le Prix de Fontainebleau et celui qui était auparavant le Prix Lupin. Un gagnant de "Papin" capable de remporter le "Jockey Club", même raccourci sur 2.100m, est impossible à imaginer.

Le doublé Breeders’ Cup Juvenile – Kentucky Derby : mission quasi impossible. L’Amérique est un pays bien différent et un exploit pareil est difficile, mais possible. Les statistiques nous rappellent qu’un seul gagnant du Breeders’ Cup Juvenile (Street Sense en 2007) s’est imposé dans le Kentucky Derby (1 sur 31), mais il y a du pire : après Street Sense, un seul des huit chevaux ayant gagné le Breeders’ Cup Juvenile a couru ensuite à Churchill Downs : il s’agit de Hansen, qui a terminé neuvième. Parmi les sept autres, on trouve aussi Uncle Mo, le père de Nyquist, victime d’une rare maladie du foie la semaine avant le Derby.

Les statistiques méritent une lecture plus détaillee. Le meilleur 2ans en 2014 fut American Pharoah (Pioneerof the Nile), forfait dans le Breeders’ Cup Juvenile à la suite d’un problème de pied, et que nous avons applaudi l’année dernière comme vainqueur de la Triple Couronne. On passe donc de 1 sur 31 – depuis l’époque Breeders’ Cup – à 2 sur 31. Un record encore insuffisant. Avant Street Sense, le dernier Champion 2ans ayant remporté le Kentucky Derby fut Spectacular Bid (1978), précédé par Affirmed (1977) et Seattle Slew (1976). À cette époque, le cycle sélectif pour les 2ans se finissait à la mi-octobre, avec les Champagne Stakes, à Belmont Park. Spectacular Bid et Affirmed ont joué les prolongations, en s’essayant dans le Laurel Futurity, mais Seattle Slew était déjà en vacances à l’époque où nos 2ans étaient aux prises dans le Breeders’ Cup.

Ma question à Nyquist… Nyquist a déjà répondu oui à toutes les questions qui lui ont été posées. Au début, il s’annonçait comme un poulain de vitesse, sans plus. Ensuite, on a douté de sa tenue dans les parcours avec deux tournants et il a démontré qu’il pouvait bien s’en arranger. Les questions n’étaient pas finies… Sera-t-il capable de s’adapter au dirt du Kentucky, bien différent de celui de Santa Anita ? Il a dit oui dans le Breeders’ Cup. Lors de sa rentrée dans les San Vicente Stakes, il a démontré qu’il n’était pas seulement qu’un 2ans. Et pour terminer, dans le Florida Derby, il a affronté un certain Mohaymen (Tapit). Samedi, on lui posera une dernière question : sera-t-il capable de tenir les 2000m ? Doug O’Neill l’a préparé avec un galop sur 1.600m. Un travail à l’ancienne, à l’heure où tous les autres entraîneurs ont choisi un sprint.

Et alors, mon cher Nyquist, sans méchanceté, est-ce que tu es le nouveau Seattle Slew ?

The Slew, le cheval de tous. Seattle Slew (Bold Reasoning) est le cheval avec lequel la presse américaine compare Nyquist, même si après lui, en 2004, Smarty Jones (Elusive Quality) avait aussi remporté le Derby en invaincu, après deux victoires en fin de saison à 2ans et quatre avant son triomphe à Churchill Downs. Seattle Slew fut un champion pur. À 2ans, il avait dominé les Champagne Stakes par presque dix longueurs, tout juste vingt-six jours après ses débuts et neuf jours après une promenade dans une course à conditions. À 3ans, après deux faciles victoires en Floride, il avait passé son examen dans le Wood Memorial. Le cheval, acheté 17.500 dollars, appartenait à Karen Taylor (hôtesse de l’air) et à son mari Mickey (un ancien bûcheron), associés avec le vétérinaire Jim Hill et sa femme Sally.

Seattle Slew était entraîné par Billy Turner, habile avec les chevaux, mais ayant un point faible pour la vodka. Malgré ce que disaient ses détracteurs – qu’il n’arrivait pas le matin à se souvenir des chevaux qu’il avait envoyés travailler la veille –, Turner a géré la carrière de Seattle Slew d’une façon irréprochable. Il avait entraîné "The Slew" avec comme objectif la Triple Crown et il l’avait gagnée avec le Français Jean Cruguet en selle. Sous ses ordres, le cheval ne fut battu qu’une seule fois, après les Belmont Stakes. Il avait déjà enlevé les fers à Seattle Slew pour lui donner de longues vacances quand les Taylor ont décidé d’envoyer le cheval à Hollywood Park pour les Swaps Stakes. Il fut battu et Billy Turner a perdu le cheval pendant l’hiver. À 4ans, "The Slew" a battu Affirmed, comme lui gagnant de la Triple Couronne, dans le Marlboro Cup, et il est ensuite devenu l’étalon que l’on a connu, un trésor pour ses propriétaires.

Billy Turner avait dit sans amertume : « Je suis le seul à avoir entraîné un gagnant de Triple Crown invaincu et personne ne peut m’enlever ce record. » Seattle Slew fut syndiqué sur la base de douze millions de dollars : Spendthrift et deux associés avaient acheté vingt parts pour six millions alors que les autres vingt parts restaient aux Taylor et aux Hill. Une longue bataille sur la propriété et les droits a opposé les deux couples jusqu’en 1993, quand un tribunal a donné raison aux Hill. Karen et Mickey Taylor furent obligés de payer 4.400.  dollars à leurs anciens amis. Seattle Slew a changé la vie de l’ancien bûcheron qui a dit, après la victoire dans les Champagne Stakes : « S’il reste en une seule pièce, je ne donnerai plus un coup de hachette à un arbre. » Seattle Slew s’est endormi le 7 mai 2002, vingt-cinq ans après son triomphe à Churchill Downs.