Le carnet de voyage d’un italien à paris

Autres informations / 07.05.2016

Le carnet de voyage d’un italien à paris

LE MAGAZINE

LE CARNET DE VOYAGE D’UN ITALIEN À PARIS

Par Franco Raimondi

A Parigi, a Parigi… Tel est le cri de bataille des turfistes italiens lorsqu’un bon cheval rentre aux balances après une belle victoire. Le galop français reste la référence chez nous. Un petit pèlerinage à Paris est presque obligatoire même pour ceux, comme votre serviteur, qui travaillent à la "Nero Wolfe" [détective de fiction de l’entre-deux-guerres qui résolvait les énigmes depuis son bureau et détestait voyager, ndlr]. C’est pour cela, mais aussi pour le plaisir de rencontrer mes amis et mes jeunes confrères de Jour de Galop, que je me suis rendu à Paris le 20 avril, le jour des Prix de Fontainebleau, de la Grotte et Noailles.

Paris sous la pluie. Ce voyage s’est un peu déroulé hors saison, car nous, les "Ritals", avons l’habitude de venir le premier dimanche d’octobre. Mais ce n’était pas une première. J’avais déjà assisté au Prix de Fontainebleau (Gr3) – alors associé au Prix d’Harcourt (Gr2) et au Barbeville (Gr3) – en 1983. Après une longue promenade près de la Porte d’Auteuil, sous la pluie d’un lundi de Pâques, j’avais vu le champion de 2ans Saint Cyrien (Luthier) finir deuxième de Castle Guard (Home Guard). Dans la deuxième course de l’après-midi, un certain Alzao (Lyphard) m’avait piqué deux cents francs. Ce dernier, qui n’a jamais réussi à gagner au-dessus d’un Gr3, s’est révélé être un grand étalon…

1999, l’année de Montjeu et Sendawar. Quelques années plus tard, en 1999, j’avais fait étape à Longchamp au cours d’un voyage pour le Kentucky Derby. Tout le monde regardait Juvenia (Trempolino), qui effectuait sa rentrée dans le Prix de la Grotte après sa victoire dans le "Marcel Boussac" (Gr1), et le lauréat du Grand Critérium (Gr1), Way of Light (Woodman) dans le "Fontainebleau". La pouliche fut troisième, battue par Venize (Kaldoun) et Visionnaire (Linamix). Le poulain avait terminé cinquième. Le troisième cheval à suivre était Sendawar (Priolo) dans le Prix Greffulhe. Et encore une déception… Le poulain de Son Altesse l’Aga Khan fut laissé sur place par un certain Montjeu (Sadler’s Wells). Après la course, mon cher ami Roger Nataf m’avait expliqué comment il avait réussi à recruter le futur champion pour la casaque Tabor. Sendawar était un très très bon miler et il a gagné la Poule d’Essai des Poulains, les St. James Palace Stakes, le "Moulin de Longchamp" et l’"Ispahan" l’année suivante. Mais Montjeu, c’était autre chose !

Les retrouvailles avec Chantilly. Longchamp le jour du Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1) peut donner une image déroutante du galop français, comme Chantilly le jour du Prix de Diane. Après avoir survolé Longchamp et son chantier, avant mon atterrissage à Roissy, me voici à la redécouverte de Chantilly. Je n’y étais pas venu depuis 2008, quand Vision d’État (Chichicastenango) m’avait subtilisé les vingt euros à 40/1 que Famous Name (Dansili) portait pour moi dans le Prix Jockey Club (Gr1). Je n’ai pas du tout souffert de nostalgie. Ce beau mercredi de Chantilly, je me suis senti comme à la maison. En fait, les spectateurs n’étaient pas plus nombreux que ceux d’un mercredi à San Siro, où l’on se retrouve en petit comité pour assister à six courses de mauvais chevaux. Et côté organisation, j’ai pu remarquer quelques défauts. Je me suis retrouvé en tribune pour regarder le Prix Noailles, deux marches plus bas qu’André Fabre, avec Freddy Head à ma droite. L’écran de télévision nous forçait à tourner le dos à la piste. Est-il impossible de mettre un écran sur la pelouse ? Deuxième remarque : les mauvaises courses de mauvais chevaux, organisées pour faire tourner la boutique, et assurer la recette, ont conduit le galop de mon pauvre pays à la faillite. Mercredi dernier à Chantilly, comme tous les jours "à la télé", j’ai vu des chevaux bons, voire très bons. Mais aussi de très mauvais. Avant de multiplier les mauvaises courses, chers amis, réfléchissez bien…

Quand les Italiens s’installent à Paris. J’ai rencontré amis et vieux confrères, tous un peu plus vieux, parce qu’il n’y a qu’une seule alternative à la vieillesse… J’aurais même pu passer l’après-midi sans parler en français avec mon accent. En effet, les Italiens, que l’on ne trouvait dans la tribune qu’un ou deux jours par an, sont maintenant partout : en selle et dans le rond de présentation, jockeys et entraîneurs, mais aussi lads, cavaliers d’entraînement… C’est une vraie communauté, pas aussi vaste que les Anglais, qui ont fait fortune et la fortune de Chantilly il y a plus d’un siècle, mais assez importante tout de même.

La vraie force de cette communauté c’est la jeunesse, associée à une grande volonté de réussite. Pour les jockeys, ce n’est pas facile, même si leur travail est plus simple à exporter. Umberto Rispoli et Cristian Demuro ont ouvert la voie, Antonio Polli, un très bon poids léger, les a suivis alors que dans le Sud-Est Gabriele Congiu a gagné sa place.

Changer de pays n’est pas facile et gagner des courses n’est pas un jeu d’enfant. Gianluca Bietolini, lauréat du "Fontainebleau" avec Dicton (Lawman), fut le héros italien de l’après-midi. Les résultats de ce jeune entraîneur sont à remarquer, tout comme ceux d’Alessandro Botti et de Simone Brogi, l’élève préféré de Jean-Claude Rouget. Et il ne faut pas oublier Daniele Zarroli, qui entraîne comme il faisait en Italie ses deux ou trois chevaux, Attilio Giorgi, qui est en train de sortir ses 2ans rapides, et le dernier arrivé : Andrea Marcialis. Ce samedi, à Maisons-Laffitte, il a signé un joli doublé avec les deux premiers chevaux qu’il a emmenés dans ses bagages, le 2ans Moonlight Dream (Myboycharlie) et le 3ans Plougastel (Pounced). Je me sens un peu comme leur frère aîné et ce sentiment est partagé.

Merci la France. Ce fameux lundi de Pâques de 1983, sous la pluie et sur le chemin de Longchamp, je n’aurais pas imaginé me retrouver un jour autour du rond de Chantilly pour applaudir une victoire dans le "Fontainebleau" d’un cheval entraîné à Maisons-Laffitte par un jeune professionnel italien. La France, pour nous, c’était la Terre promise. Maintenant, elle est devenue une terre d’exil, où les professionnels du galop peuvent travailler au "top niveau". L’invasion des "Ritals" est la plus belle victoire du système français. C’est la démonstration que le galop européen peut penser à un avenir commun, avec des langues différentes. Merci la France.