La nouvelle vie japonaise de christophe lemaire

Autres informations / 21.07.2016

La nouvelle vie japonaise de christophe lemaire

LA GRANDE INTERVIEW

La nouvelle vie japonaise de Christophe Lemaire

Depuis le début de l’année 2014, Christophe Lemaire est devenu un jockey japonais, la Japan Racing Association (J.R.A.) lui ayant donné une licence définitive. Il est, avec Mirco Demuro, le premier jockey à l’avoir obtenue. Quatrième du championnat des jockeys japonais en 2015 avec 112 victoires, Christophe Lemaire est actuellement deuxième au classement. De retour en France pendant une semaine, il a accepté de nous parler de sa nouvelle vie au Japon. [Partie 1 sur 2]

Jour de Galop. – Au 17 juillet, vous êtes deuxième au classement des jockeys, avec 97 victoires et un pourcentage de réussite de 22,6 % à la gagne. Comment analysez-vous cette première partie de saison ?

Christophe Lemaire. – J’ai continué sur ma lancée de 2015. L’an dernier, j’ai passé la barre des cent victoires en ayant commencé la saison plus tard, au mois d’avril, suite à ma blessure et à ma mise à pied. Je suis parti sur de bonnes bases en 2016, avec un gros pourcentage de réussite. Je suis ravi ! Ce qui était vraiment intéressant, c’était de gagner avec des 2ans en 2015 et de pouvoir les amener au top à 3ans, comme ce fut le cas avec des chevaux comme Makahiki, Satono Diamond ou Major Emblem. Je n’avais pas l’habitude de faire cela au Japon lorsque j’avais une licence temporaire : je montais pendant l’hiver, mais, au moment des classiques, j’étais de retour en France.

Vous avez un peu moins de montes que Keita Tosaki (429 contre 541), actuellement en tête avec quatorze victoires d’avance sur vous. Comment expliquer cela ?

J’ai connu de petits aléas, avec une blessure à un pied avec Buchiko [une jument à la robe tachetée, très populaire au Japon, NDLR] qui m’a fait perdre des montes. Et, ce week-end-là, Keita Tosaki a gagné six courses. Le fait que je revienne en France pour une semaine lui a permis aussi de creuser un petit écart. Je suis très motivé pour refaire mon retard durant l’été. Il y a le meeting de Sapporo où j’avais eu de bons résultats l’an dernier. Comme d’habitude, je vais faire de mon mieux, mais je ne vais pas non plus me mettre trop de pression sur le sujet.


Régulièrement, vous gagnez cinq ou six courses dans un week-end. Vous avez aussi déjà réussi des coups de cinq en une journée. Vu de France, on a l’impression qu’un week-end avec seulement deux ou trois victoires est finalement raté. Est-ce votre ressenti ?

J’ai connu un très bon début d’année, où je gagnais beaucoup de courses. C’est vrai que lorsque je ne gagne qu’une ou deux épreuves un samedi et dimanche, je me dis que cela a été un petit week-end ! Mais tout cela dépend aussi du niveau où vous évoluez. Dans un week-end, je vais monter cinq ou six favoris, plus d’autres chevaux qui ont des bonnes chances, et s’il n’y en a qu’un ou deux qui gagnent, je peux être frustré. Tant que je n’ai pas fait d’erreurs monstrueuses, je ne m’inquiète cependant pas.

Comment expliquez-vous cette réussite, ainsi que cette constance, depuis plus d’un an ?

C’est un peu comme partout : lorsque vous montez de bons chevaux, vous avez plus de chances de gagner… Et les victoires appellent les victoires. Vous gagnez et on fait de plus en plus appel à vous pour monter d’autres bons chevaux. Cela vous donne de l’assurance. Je suis bien dans le tempo des courses japonaises : je sens les courses, les chevaux qui ont le potentiel. Je n’hésite pas à lancer les courses de loin si je sens que c’est ce qu’il faut faire. Je suis une fois sur deux dans les cinq premiers. Je me sens bien et les entraîneurs me font de plus en plus confiance.

Le classement des jockeys au Japon – Chiffres arrêtés au 17 juillet 2016

Rang Jockey Victoires 2e 3e Total courses % vict. % dans les 2 % dans les 3

1 Keita Tosaki 111 70 57 541 20,5 % 33,5 % 44 %

2 Christophe Lemaire 97 59 63 429 22,6 % 36,4 % 51 %

3 Mirco Demuro 79 48 52 429 18,4 % 29,6 % 41,7 %

4 Yuga Kawada 70 52 52 415 16,9 % 29,4 % 41,9 %

5 Yuichi Fukunaga 53 49 41 357 14,8 % 28,6 % 40,1 %

Les courses japonaises ont la réputation d’être très rythmées et de favoriser les attentistes. Est-ce vrai ?

Il faut faire attention ! On a tendance à dire que les courses japonaises bardent tout le temps et qu’il est donc facile de revenir. Mais les chevaux japonais sont entraînés "à la dure" et les pistes là-bas sont souvent plates et rapides. Tout se joue plutôt sur une longue accélération que sur une pointe de vitesse et il faut rester vigilant. Je me suis un peu remis en question sur ma façon de monter. Cependant, qu’il s’agisse de moi ou de mes collègues français, je crois que les courses françaises nous ont donné un sens tactique qui nous permet de gagner des épreuves au Japon.

Vous parlez d’entraînement "à la dure". Comment travaillent les chevaux japonais ? Sur des méthodes plutôt américaines ou européennes ?

La méthode d’entraînement est un peu un mix entre les méthodes américaines et européennes. On retrouve un côté américain dans le sens où les chevaux sont chronométrés tous les matins. Cependant, aux États-Unis, l’entraînement a lieu sur le dirt. Au Japon, on travaille sur différents types de pistes, comme le woodchip, qui ne permet pas aux chevaux d’aller aussi vite et demande plus d’efforts. Lorsque les chevaux travaillent, ils travaillent vraiment et apprennent à soutenir un effort assez long, d’où leur capacité à avoir cette longue accélération. Mais on peut aussi citer des chevaux comme Deep Impact ou Orfèvre qui avaient une vraie pointe de vitesse.

Les chevaux japonais ont aussi la réputation de ne pas être faciles. On l’a vu récemment avec des éléments comme Orfèvre, Gold Ship, A Shin Hikari, ou encore Lani qui a fait le show aux États-Unis dans les étapes de la Triple Couronne. Est-ce un peu exagéré ?

C’est vrai qu’il y a des chevaux pas forcément faciles, comme partout, mais les très bons chevaux ont leur caractère. Duramente, par exemple, n’était pas facile le matin. A Shin Hikari est aussi très compliqué. Lorsqu’il a gagné à Tokyo, il a fait quelque chose que je n’avais jamais vu : il s’était imposé de quatre longueurs en finissant collé contre la lice des tribunes alors que la piste de Tokyo est vraiment très large ! Lani a lui aussi beaucoup de caractère. Mais il ne faut pas généraliser : Makahiki, par exemple, est une crème.

Vue de France, la vie de jockey au Japon a l’air assez exceptionnelle : des courses uniquement le week-end, des épreuves avec de fortes allocations… Est-ce l’eldorado des courses pour un jockey ?

Tous les jockeys qui sont passés par le Japon ont pu se rendre compte de plusieurs choses. Il n’y a en effet des courses que le week-end et cela permet d’avoir une vie de famille plus développée qu’en France. Les infrastructures sont merveilleuses. Par exemple, si vous avez un petit accident, vous avez la possibilité de faire des radios directement sur l’hippodrome. Il n’y a pas besoin d’attendre d’aller à l’hôpital et vous pouvez repartir chez vous, l’esprit tranquille. La qualité des chevaux est assez exceptionnelle, avec des éleveurs et des propriétaires qui ont beaucoup investi pour faire venir les meilleures poulinières. Le niveau des courses est sportivement relevé. Les allocations sont parmi les meilleures du monde, certainement avec Hongkong. Il y a aussi beaucoup de jeu, d’où des allocations fortes… Et donc du public ! Cela fait plaisir de monter devant des foules comme au Japon. C’est grisant dans la ligne droite. Cela l’est aussi après la course, lorsque vous remportez une grande épreuve. Pour celui qui aime le Japon, monter là-bas est quelque chose de formidable.

Le seul regret que vous pourriez avoir sur votre saison est finalement de ne pas avoir remporté de classique. Sur le papier pourtant, Major Emblem paraissait imbattable dans les 1.000 Guinées. Que s’est-il passé ?

J’étais très déçu. Ce jour-là, Major Emblem était en chaleur et je me suis un peu fait bluffer. Elle était très calme avant le départ, alors qu’elle est en temps normal plus tendue, prête au combat. Je ne me suis pas méfié et je l’ai trop respectée. Lorsque les stalles se sont ouvertes, elle est sortie assez mollement, en trébuchant. La pouliche s’est retrouvée derrière les leaders. Et cette course est un bon exemple pour montrer que les courses japonaises ne sont pas forcément toutes rythmées, car, pour le coup, il n’y a pas eu de train ! Or, c’est une pouliche qui use ses adversaires au rythme. Elle est finalement battue, quatrième. Major Emblem a remis les pendules à l’heure après en remportant le NHK Mile Cup (Gr1). C’est une très belle course… Mais ce n’est pas un classique. Je suis passé tout près de décrocher des classiques cette année, aussi avec Satono Diamond, mais il a manqué un petit quelque chose.

Était-ce une renaissance pour vous que d’avoir cette opportunité de vous fixer au Japon, après la fin de votre contrat de premier jockey de Son Altesse l’aga Khan en 2013 et une année 2014 plutôt compliquée ?

Une rupture de contrat, c’est quelque chose qui arrive. Cela fait partie de la vie d’un jockey. Nous n’avons pas le choix et nous sommes obligés d’accepter ce genre d’événement. L’année 2014 fut une année de transition pour moi, où je devais évaluer mes chances d’être au top niveau. Ce fut une année compliquée, psychologiquement éprouvante. C’est dans ce contexte que la Japan Racing Association m’a offert cette opportunité de monter au Japon et je n’ai pas tergiversé longtemps. J’avais besoin de changement, de rebondir sur quelque chose de nouveau, de retrouver le plaisir de monter en course et trouver un nouveau challenge. C’est quelque chose que l’on constate chez les sportifs, même dans le football. Vous changez d’équipe, de pays, vous trouvez un nouveau contexte et cela vous permet de repartir de l’avant. Il me fallait retrouver la confiance et du plaisir.

Il n’y a donc aucun regret ?

Je dois reconnaître que la tournure que prennent les choses en France ne me convient pas vraiment. Depuis que j’ai commencé le métier de jockey, j’ai voulu être jockey à Paris. Attention, j’ai beaucoup de respect pour les jockeys qui montent en province et ce n’est pas une critique. Mais je n’ai pas envie d’arpenter toute la France pour monter un cheval que j’aime bien afin de conserver la monte de ce cheval pour sa prochaine course à Paris. J’ai fait beaucoup de concessions dans le passé pour en arriver là et je n’étais pas prêt à aller monter au fin fond du pays pour prouver quelque chose. Cela ne m’aurait pas convenu et le Japon est une très bonne alternative. Malgré tout, je persiste à dire que la France est un très beau pays de courses, avec des hippodromes magnifiques et des professionnels fabuleux. La conjoncture n’est pas au beau fixe, il y a des choses qui ne vont pas, qui doivent changer et qui devraient évoluer. La France hippique est un peu au creux de la vague et j’espère qu’elle va remonter bientôt.

Retrouvez dans notre prochaine édition la suite de la grande interview de Christophe Lemaire : « Makahiki a le niveau pour remporter le Prix de l’Arc de Triomphe. »