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Jour de Galop

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Raimondissimo ! les étalons américains, à contre-courant ?

Autres informations / 29.07.2016

Raimondissimo ! les étalons américains, à contre-courant ?

RAIMONDISSIMO !

Les étalons américains, à contre-courant ?

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

À la fin de la saison 1986, quatre étalons stationnés en Amérique occupaient les quatre premières places du classement anglais. Lyphard (Northern Dancer) était tête de liste avec 458.697 livres sterling de gains. Dancing Brave avait effectué la contribution plus importante avec 8 de ses  partants victorieux à 18 reprises. La victoire de Shahrastani dans le Derby n’avait pas suffi à Nijinsky (Northern Dancer), lui aussi représenté par 8 partants. Alleged (Hoist the Flag) et Nureyev (Northern Dancer) étaient placés immédiatement après. Nos 4 étalons, malgré le suffixe USA et leur haras de stationnement, n’étaient pas des purs américains en raison de leurs carrières totalement européennes.

Photo Kitten’s Joy

Dix ans après, en 1996, un seul étalon basé en Amérique figurait dans les cinq premiers : Diesis (Sharpen Up), élevé et entraîné en Angleterre, mais stationné tout au long de sa carrière chez Mill Ridge Farm, au Kentucky. En France, le meilleur des américains fut Alleged, douzième. En 2006, il fallait se plonger jusqu’à la 25e position pour retrouver le premier étalon américain dans les îles britanniques, Arch (Kris S), alors qu’en France, le vénérable Danzig (Northern Dancer) était 27e.

À la mi-saison 2016, après les "King George", on trouve à la 30e place Kitten’s Joy (El Prado) en Angleterre, et à la 44e place, en France, Medaglia d’Oro (El Prado). Dans le classement cumulatif européen publié par Weatherbys, il n’y a pas un seul étalon américain dans les cinquante premiers. Les Victory Gallop (Cryptoclearence) – quatrième derrière Galileo, Sea the Stars et Dubawi – Unaccounted For (Private Account), Lion Heart (Tale of the Cat) et Mountain Cat (Storm Cat) sont dans la liste grâce à la réussite de leur production en Turquie, où les allocations sont très riches.

Les quatre exceptions. L’Amérique ne serait donc plus à la mode ? On a le droit de le penser. Une preuve assez flagrante nous arrive du classement des étalons américains en 2016. Parmi les douze premiers, ils ne sont que quatre – y compris Giant’s Causeway (Storm Cat) – à avoir produit un gagnant de Gr1 en Europe. Bernardini (A.P. Indy) a donné Biondetti, lauréat du Gran Criterium en Italie avant la rétrogradation en Gr2 de la course, Kitten’s Joy (El Prado) a laissé son signe sur les Eclipse Stakes (Gr1) avec Hawkbill et Medaglia d’Oro (El Prado) est le père de Passion of Gold.

Photo Maquette

Tapit (Pulpit), tête de liste, officie à 300.000 dollars, mais aucun de ses 50 gagnants de Groupe ne s’est imposé en Europe. Si 50 gagnants de Groupe ne vous paraissent pas beaucoup, prenez en compte que les étalons qui devancent Tapit dans le classement "all time" ne sont que 17 et qu’il n’a que 9 générations (2ans compris) en piste, dont les quatre premières issues de saisons de monte à 15.000 dollars ou moins. Il est de toute évidence un grand étalon, mais parmi ses 17 gagnants de Gr1, pas moins de 15 ont remporté leur titre d’honneur sur le dirt ou la P.S.F. Un premier gagnant de Groupe en Europe est attendu, pourquoi pas Maquette XX, qui a raté sa chance dans le Prix Chloé (Gr3) ?

Le tout jeune Uncle Mo (Indian Charlie), deuxième du classement, est parti très fort, avec le lauréat du Kentucky Derby Nyquist et 6 gagnants de Groupes dans sa première génération – les 3ans – dont une, la pouliche Mokat, capable de briller sur le gazon. Cheval de 2ans champion, bâti pour le dirt, Uncle Mo ne pouvait pas taper dans l’œil des éleveurs et des courtiers européens pour ses débuts.

Le troisième du classement, Lucky Pulpit (Pulpit), est là pour une simple raison, California Chrome, et donc il ne rentre pas dans les statistiques. Le quatrième est l’argentin Candy Ride (Ride the Rails). Comme tous les chevaux élevés dans son pays, la surface n’est qu’un détail. Un bon cheval en Argentine doit gagner sur le gazon aussi bien que sur le dirt. Candy Ride, qui avait débuté dans les cuadreras (les courses de pays), n’a jamais connu la défaite. Il est parti de Buenos Aires avec deux victoires de Gr1 (par 8 longueurs), dont l’impressionnant triomphe dans le Prix Joaquin de Anchorena, l’épreuve la plus importante sur le mile, avec un chrono incroyable (1’31”01). Il s’est adapté au dirt à l’école de Ron McAnally et il avait ridiculisé Medaglia d’Oro dans le Pacific Classic (Gr1), sur 2.000m. C'était un crack, mais il a démarré sa carrière d’étalon à 10.000 dollars et son prix est monté à 25.000 dollars en 2010, après les brillants résultats de ses premiers 3ans. Il a donné 26 gagnants de Groupes, 8 au niveau Gr1, et une bonne demi-douzaine de ses fils ont démontré s’adapter aussi au gazon. En Europe, une douzaine de ses rejetons sont arrivés : le meilleur est Sloane Avenue, gagnant de Listed en Angleterre sur la P.S.F. et deuxième d’un Gr2 à Dubaï.

Photo Candy Ride

Curlin (Smart Strike) est le plus connu en Europe en raison de sa démonstration dans le Dubai World Cup. Il a dépassé la douzaine de gagnants de Groupe avec cinq générations, mais il est un étalon de dirt. En Europe, il est représenté par deux placés de Listed sur une demi-douzaine de produits.

La loi du nombre. Les cinq premiers étalons du classement américain n’ont pas donné un seul gagnant de Groupe en Europe mais il faut dire qu’ils y sont très peu représentés. La raison est assez simple, et comme toujours, c’est l’argent le nerf de la guerre. Les étalons haut de gamme ont des tarifs très élevés et assez fréquemment, leur réussite sur le gazon à première vue ne justifie pas l’investissement.

Les statistiques sont un bon point de départ mais souvent, elles ne disent pas toute la vérité. Dans le passé, pour les étalons stationnés en Amérique, il était plus facile d’arriver en tête du classement, même avec très peu de partants. Tout simplement parce qu’il y avait moins de concurrence, en premier lieu au niveau du nombre de produits. Maintenant, même en donnant le gagnant du Derby, il est difficile de rentrer dans les dix premiers sans le support d’une production numériquement importante. Le seul à avoir réussi ces dix dernières années fut Kingmambo, huitième en 2008, et qui pouvait compter sur Henrythenavigator, Archipenko et Campanologist.

Photo Henrythenavigator

Un nombre élevé de partants est nécessaire pour figurer dans le classement des étalons et il ne faut donc pas être négatif par goût de la polémique. C’est pour cela que j’ai essayé de trouver une sorte de statistique qui donne aux étalons américains une chance de confrontation. Depuis 1996, se sont disputés en Angleterre, France et Irlande, 267 classiques, et 43 ont été remportés par des chevaux issus d’étalons stationnés en Amérique. Cela donne un score de 16,10 %, soit une excellente réussite. C’est vrai qu’une bonne part de ces victoires se sont produites avec des fils d’étalons qui avaient gagné leurs titres en Europe – Kingmambo est au top avec 8 – mais 16 classiques ont été gagnés par des étalons qui ont fait carrière, surtout en Amérique. Le fait est que dans les années 70 et 80, beaucoup de grands chevaux issus de l’élevage américain rentraient au pays après une valorisation en Europe.

Le cas War Front. Très bon sprinter sur le dirt – mais pas de niveau Gr1 –, sous la férule du regretté chef Allen Jerkens, War Front (Danzig) n’avait rien de spécial, sauf son père, quand il fut proposé en première saison à 12.500 dollars par Claiborne Farm. Son prix de saille a explosé à 200.000 dollars mais sans l’Europe, il serait offert à un quart de ce tarif. Le meilleur cheval de dirt produit par War Front est le sprinter The Factor, mais c’est surtout sur le gazon et en Europe que ses fils ont brillé. Sur 25 gagnants de Groupe, 21 ont gagné sur le turf et surtout il a produit 2 lauréats de Dewhurst Stakes (Gr1) : Air Force Blue, décevant cette saison, et War Command. Ce dernier est étalon chez Coolmore avec Declaration of War, un autre gagnant de Gr1 par War Front. Il n’est donc pas étonnant que presque un quart de ses fils nés en 2014 (84) soient à l’entraînement en Europe, dont 4 (2 pouliches chez Rouget, un mâle chacun pour Delzangles et Fabre) en France.

Photo Declaration of War

War Front est deuxième dans le classement des pères de 2ans en Europe, avec 7 gagnants sur 13 partants. Roly Poly et Brave Anna ont triomphé au niveau Groupe et on peut encore s’attendre à de bonnes choses de la part d’autres poulains. Kodiac, tête de liste, est difficile à rattraper, surtout parce qu’on ne peut pas faire une guerre équitable avec 20 chevaux contre 200. Mais War Front donne un signal du retour des américains en Europe.

Aller contre la mode. Il faut avoir du courage pour aller contre les modes et les statistiques. Vincent O’Brien et ses associés l’ont démontré quand ils avaient décidé d’aller à Northern Dancer, un gagnant de Kentucky Derby, donc spécialiste du dirt. Le choix a ouvert la route à Nijinsky, Sadler’s Wells et donc Galileo, High Chaparral, Montjeu. Les Niarchos ont joué à fond le jeu de Mr Prospector, un sprinter sur le dirt, en lui envoyant Miesque et Coup de Folie. Ils ont sorti Kingmambo et Machiavellian. Le cheikh Mohammed Al Maktoum avait joué la carte de Seeking the Gold (Mr Prospector) avec Colorado Dancer (Shareef Dancer). Le résultat fut Dubai Millennium, le père de Dubawi. Danzig (Northern Dancer) était un jeune étalon à sa quatrième saison quand le prince Abdullah lui avait envoyé Razyana (His Majesty). Ce croisement a sorti Danehill. Zenya Yoshida pouvait passer pour un fou quand il a acheté un pur champion de dirt comme Sunday Silence (Halo), alors que les grandes courses au Japon étaient sur le gazon. Parfois le choix ne marche pas au premier coup, souvent il ne marche pas du tout (les Storm Cat en Europe ont déçu), mais l’élevage fait seulement sur les statistiques et la commodité n’avancera jamais. Et donc il reculera.