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Jour de Galop

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RAIMONDISSIMO ! - Les raisons de la débâcle française

Courses / 05.10.2016

RAIMONDISSIMO ! - Les raisons de la débâcle française

 

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

Chirstiane Head-Maarek a sauvé les meubles du galop français lors d’un week-end de l’Arc catastrophique pour les tricolores. Depuis 2005, date à laquelle le Prix de la Forêt a été ajouté au programme du week-end, et donc porté à sept les Grs1 du meeting, la France n’avait jamais pris une raclée pareille. Une victoire, celle du bien nommé National Defense (Invincible Spirit), et six défaites. Imaginez-vous le PSG battu 6 -1 à domicile. Et heureusement, vous êtes en France ! Chez moi, les Tifosi en sont même arrivés à lancer un scooter de la tribune pour protester contre leur équipe en chantant « Andate a lavorare » (Allez travailler ! Courbez l’échine !

Deux favoris sur sept courses. Les courses sont un sport pour femmes et hommes civilisés et on n’arrive pas à ces extrémités. Mais s’interroger sur les défaites est important. Combien de Grs1 pouvait-on espérer gagner le week-end denier ? Dans les sept courses, la France n’avait que deux favoris, Vazirabad (Manduro), samedi dans le Cadran, et Toulifaut (Frankel) dans le Marcel Boussac, qui affichait 3,8/1 alors que l’anglaise Dabayah (Sepoy) était à 4/1. Dans les autres courses, les français les plus joués étaient Kontrastat (My Risk), à 3,3, dans le Lagardère, Jemayel (Lope de Vega), à 4,2, dans l’Opéra, New Bay (Dubawi), à 9,1 dans l’Arc, Finsbury Square (Siyouni), à 14,7, dans l’Abbaye, et enfin Jimmy Two Times (Kendargent), à 5,1, dans la Forêt. Aucun d’entre eux n’a fini dans les trois premiers. Le trio gagnant dans quatre des sept Grs1 n’a comporté aucun français.

Un éternel optimiste dirait que Vazirabad aurait probablement gagné sur un Cadran sur 4.000m (il est battu d’une courte encolure et tout à la fin sur 4.100m), et aurait ainsi donné un deuxième succès à la France. Le score aurait été alors égal à celui de 2005 (Hurricane Run et Reefscape), 2006 (Rail Link et Mandesha), 2007 (Satwa Queen et Zarkava XX) et 2011 (Kasbah Bliss et Dabirsim XX). Expliquer les défaites est une forme d’art que je n’apprécie pas. Je préfère les victoires !

Siljan’s Saga, pour le Multi… La France tiercéiste, celle qui a grandi avec le célèbre pari qui a fêté ses 62 ans le 22 janvier, peut rougir. Aucun français n’est dans la combinaison gagnante du tiercé de l’Arc. C’est une première. Cavalryman (Halling) et Sagara (Sadler’s Wells) ont pris les troisièmes places des éditions 2009 et 2007. Boyatino avait fini derrière Tony Bin et Mtoto en 1988 ; Crystal Palace venait en fin de combinaison en 1977 derrière Alleged et Balmerino ; en 1969, Grandier était troisième de Levmoss et Park Top ;  enfin Tanerko avait trouvé le deuxième Ribot et Talgo trop forts en 1956, mais il avait sauvé l’honneur.

La France n’est plus tiercéiste. Au fil du temps, elle est devenue quinté-plusiste, ou multiste, et donc on peut aussi fêter la quatrième place de Siljan’s Saga (Sagamix), la jument d’acier qui a fait à 6ans la meilleure valeur de sa carrière, même si sa dernière victoire remonte au 30 août 2015. Depuis, 398 jours et huit courses se sont écoulés. Drôle d’histoire… Siljan’s Saga en était à son troisième Arc. L’année dernière, elle avait terminé huitième, à quatre longueurs et demie, de Golden Horn, dimanche elle est à quatre longueurs de Found. Ce n’est pas sa faute. Ce qui manque, ce sont les chevaux qui séparent le gagnant de l’Arc et Siljan’s Saga. En 2015, Flintshire, New Bay, Trêve, Erupt et Prince Gibraltar (plus l’irlandais Free Eagle) se sont intercalés entre Golden Horn et la jument.

Les absents et les chiffres. La meilleure chance française jusqu’au samedi 24 septembre était La Cressonnière (Le Havre). Aurait-elle battu Found ? D’après l’échelliste du Racing Post, la pouliche entraînée par Jean-Claude Rouget aurait dû progresser de neuf livres par rapport à la valeur affichée à Deauville et de douze sur celle du Prix de Diane Longines pour terminer dimanche dans la même foulée que celle de l’irlandaise. En refaisant la course virtuellement, on peut imaginer que La Cressonnière, si elle avait été à la position de Found à 400m du poteau, aurait placé la même pointe de vitesse. Et Dettori, aurait-il fait les yeux de l’amour à Cristian Demuro comme à Ryan Moore, en lui laissant le passage ? Je connais Frankie assez bien pour vous garantir qu’il aurait fermé la porte… Un autre point d’interrogation est la tenue. Le train de la course ce dimanche – comme l’a bien remarqué Bruno Barbereau – a fait une vraie sélection. Pour s’en sortir, il fallait donc un cheval de 2.400m pur et dur. C’est pour cela que Jean-Claude Rouget, après coup, a eu raison de faire l’impasse avec Almanzor. Pas de regrets, même si à Leopardstown, le français avait explosé Found.

Ceux qui montent… et ceux qui descendent. D’après le Racing Post, Found a gagné deux livres sur sa meilleure valeur de 122 et, pour la deuxième fois en dix-neuf sorties, elle a affiché plus de 120. Elle aurait gagné sept livres par rapport à sa victoire dans le Breeders’ Cup Turf. C’est un artifice. Highland Reel et Order of St George ont fourni une valeur proche de leur top – tout à fait logique – mais ils se sont améliorés respectivement de neuf et huit livres sur la dernière performance. Il s’agit d’un travail de comptable, mais sur les seize partants, ils ne sont que trois à avoir fait plus que leur top : Found, Highland Reel et One Foot in Heaven. Pour tous les autres, il y a des énormes "moins". On laisse tomber Makahiki et les autres qui ont terminé au trot, mais il faut noter que Postponed a fait -9, New Bay a confirmé les valeurs de cette saison, Harzand est resté à 14 livres de sa meilleure forme, et même l’allemand Savoir Vivre – qui a tracé un bon parcours – n’a pas répété au niveau de sa victoire dans le Grand Prix de Deauville Lucien Barrière (Gr2).

La catastrophe des 3ans. Le meilleur 3ans à l’arrivée de l’Arc 2016 est l’allemand Savoir Vivre, huitième à plus de huit longueurs. Il avait couru le Derby dans son pays en se classant deuxième. La cuvée 2013 des prétendants à l’Arc incluait le gagnant du Derby et de l’Irish Derby Harzand, le lauréat du Derby japonais Makahiki, la championne du Vermeille Left Hand et les outsiders Vedevani et Talismanic.

Pour la quatrième fois dans l’histoire, aucun 3ans ne figure dans le tiercé. Les autres éditions noires pour la jeunesse remontent à 1988 avec Unfuwain (quatrième), 1975 et Nobiliary (sixième), et 1969 avec Prince Regent (cinquième). Mais là ! Huitième, sans jamais avoir la moindre chance, c’est trop. Makahiki était un fantôme, Harzand n’a pas fait sa valeur. Et c’est tout ?

Gagner une grande course ouverte aux vieux chevaux n’est pas si facile pour les 3ans qui ont remporté un classique sur 2.100m et plus. Nous avons mené – en commençant à partir de 2001, l’année de Galileo – une petite étude sur les lauréats de Derby et des Oaks en Angleterre et en Irlande, ceux du Jockey Club et du Prix de Diane Longines, en rajoutant le Juddmonte Grand Prix de Paris, et la suite de leur saison à 3ans.

Cent deux chevaux ont gagné ces 112 classiques. Parmi eux, seulement 18 se sont imposés dans l’une des six top-courses pour les 3ans et plus (Eclipse, King George, Juddmonte International, Irish Champion, Arc de Triomphe et Champion Stakes). Le record des 3ans n’est pas aussi brillant qu’on le pense : sur 96 courses, ils ont remporté 37 victoires (soit 38,5 %). Les 3ans capables de remporter l’un des six super Grs1 sont au nombre de 30, avec Sea the Stars qui, à lui seul, en a gagné quatre et Golden Horn, trois.

Concentrons-nous sur les dix-huit classiques gagnants des Six Super Grs1. Tous ont dû progresser au moment de la confrontation avec les vieux chevaux. Sea the Stars, derby-winner à la valeur de 124, a atteint son top de 138 dans les Irish Champion Stakes mais a affiché 135 dans les Eclipse, 132 dans l’Arc et 129 dans les Juddmonte. Trêve avait grimpé de son 120 dans le Diane à 131 le jour de son premier Arc. Dalakhani est passé de 124 à Chantilly à 133 dans l’Arc. La valeur moyenne des nos dix-huit 3ans dans les classiques est de 123,3. Les mêmes se sont exprimés avec une moyenne de 129,6 dans les courses ouvertes aux chevaux d’âge.

Je vous demande encore un peu de patience pour me suivre dans les calculs. La moyenne du Racing Post Rating dans les 112 classiques courus depuis 2001 est de 120. Les gagnants qui ont affiché plus que ce rating moyen sont au nombre de 59. Les Six Super Grs1 remportés par les 3ans ont un Racing Post Rating moyen de 127,86 et sur 37 victoires, celles acquises à une valeur inferieure à 124 (le Harzand d’Epsom) ne sont qu’au nombre de quatre.

Tableau : les 3ans et leur valeur au fil des courses

 

Les 3ans de la génération 2013 ont connu une saison difficile, touchée par le virus qui a frappé fort à Newmarket et Chantilly alors que l’Irlande est restée indemne. Harzand n’a pas progressé comme on s’y attendait – et s’il avait raison, Dermot Weld, quand il affirmait qu’il s’agissait d’un cheval de St Leger ? –, Makahiki a déçu, les poulains cantiliens et ceux du headquarter anglais ont raté leur saison. Oui, je suis tombé sur une explication de la défaite, ce que je déteste, mais après une raclée comme celle de dimanche, il n’est pas élégant de taper encore sur ces poulains et pouliches.