De "retraité" à "légende vivante

Autres informations / 23.11.2016

De "retraité" à "légende vivante

Par Pierre Laperdrix, journaliste à Jour de Galop

Cirrus des Aigles, Al Capone II ou Rapide Lebel pourraient devenir de formidables ambassadeurs de notre sport… si on leur donnait un cadre pour rencontrer leurs fans. Ce Musée des courses, regroupant des Légendes vivantes, existe en Australie. Alors pourquoi pas en France ?

Aujourd’hui, l’association Au-Delà des Pistes œuvre pour que les chevaux à la retraite puissent continuer à se montrer actifs dans d’autres disciplines et c’est une très bonne initiative. Mais il existe également d’autres pistes qui ne sont pas exploitées en France afin de mettre en lumière les chevaux qui ont pu nous faire tant rêver durant leur carrière. Récemment, j’ai visité l’Australie, non pas à titre professionnel mais comme simple touriste. Cela m’a donné l’occasion de me rendre au Living Legends. Situé à seulement une quinzaine de kilomètres de Melbourne, ce haras accueille actuellement dix-neuf anciennes stars des courses, désormais à la retraite. Il y a des gagnants de Melbourne Cup (Gr1), comme Brew (2000), Efficient (2007), Might and Power (1997), mais aussi des grands champions hongkongais comme le phénoménal Good Ba Ba, triple gagnant du Hong Kong Mile (Gr1), Silent Witness, élu trois fois meilleur sprinter du monde, et California Memory, lauréat du Hong Kong Cup (Gr1) que l’on a connu en France sous le nom de Portus Blendium.

Le Living Legends est ouvert au public et propose deux visites guidées par jour pour permettre au public d’approcher de très près toutes ces vedettes. Le Living Legends est un vrai musée vivant du cheval. C’est beaucoup plus fort que n’importe quel autre musée sportif. Imagineriez-vous rencontrer Zinedine Zidane en chair et en os au musée national du sport français ? Impossible ! Là, au Living Legends, vous pouvez faire un selfie avec Good Ba Ba (qui est d’ailleurs très gentil et se laisse facilement approcher).

Aujourd’hui, en France, il est seulement possible de revoir les anciennes vedettes quand elles sont conviées à ouvrir un défilé avant une course – comme Al Capone II il y a quelques années, lors du Prix La Haye Jousselin. Mais, finalement, cela laisse l’impression qu’ils sont rangés dans une petite boîte 364 jours par an pour n’en sortir qu’une fois dans l’année, alors qu’ils auraient beaucoup plus à offrir.

Une vraie idée pour aider le MCC. Le Living Legends australien possède son équivalent américain, au Kentucky, Old Friends. On y trouve aussi là-bas des étalons à la retraite, comme Silver Charm, gagnant du Kentucky Derby et des Preakness Stakes. C’est également là-bas que War Emblem, lequel a montré des problèmes de libido et a été rapatrié depuis le Japon, coule une retraite heureuse. Mais ces deux pays ne misent que sur les galopeurs. La France possède un grand avantage par rapport à ces deux pays : les trois disciplines (plat, obstacle et trot) sont au top mondial. Ainsi, un "musée" des légendes vivantes françaises permettrait de rassembler des grands champions de ces trois disciplines. Ce serait d’ailleurs en parfait accord avec le mouvement que tente d’insuffler le marketing commun des courses (MCC).

Ne pas tomber dans l’oubli. Je n’ai aucun doute sur le fait que Cirrus des Aigles va désormais vivre une belle retraite chez Christophe Soumillon. Mais ce cheval très populaire en France aurait eu tout à fait sa place dans un Living Legends à la française. Et demain, que deviendront des hongres – qui ne peuvent devenir étalons – comme Solow et Vazirabad ? Eux aussi vont certainement rejoindre leur "petite boîte" chez leur propriétaire. On s’occupera bien d’eux, aucun doute là-dessus, mais ils n’auront plus rien à offrir et le grand public les oubliera peu à peu. Rassembler tous ces champions en un lieu donné est finalement la plus belle manière de leur rendre l’hommage qu’ils méritent, sans pour autant qu’ils deviennent des phénomènes de foire.

La France et ses incroyables talents. Le galop sort régulièrement des grands hongres, comme Cirrus des Aigles, Solow ou Vazirabad, évoqués plus haut. Mais l’obstacle et le trot aussi ! Quand ce n’est pas une femelle qui gagne le Grand Steeple (Gr1), c’est quasiment à coup sûr un hongre qui l’emporte. Triple gagnant de l’épreuve, Mid Dancer est une légende, mais qui sait où il passe sa retraite ? C’est bien la preuve qu’il y a un manque en la matière. Le champion Remember Rose, gagnant aussi d’un Grand Steeple-Chase de Paris et double lauréat du Prix La Haye Jousselin, coule quant à lui une belle retraite au haras de Saint-Roch. Il a effectué une sortie publique au mois d’août, à Deauville, lors de la journée organisée sur l’hippodrome par Au-Delà des Pistes, preuve que les deux modèles sont aussi complètement compatibles. De son côté, le trot fournit aussi régulièrement son lot de grands champions castrés qui ont l’avantage d’avoir couru bien souvent jusqu’à 10ans et sont devenus très populaires chez les turfistes : Rapid Lebel, Général du Lupin, L’Amiral Mauzun, Kito du Vivier...

Un musée vivant dans le Nouveau Longchamp. La culture hippique – et du cheval en général – s’effrite en France. Rassembler en un même endroit galopeurs, sauteurs et trotteurs est un très bon moyen de faire découvrir au public les spécificités françaises des courses, les différences entre les trois disciplines et d’expliquer en quoi ces chevaux ont été remarquables et méritent ce statut de "légende vivante". Plus que de simples trophées exposés dans une vitrine, ces grands chevaux sont les témoins vivants de leur temps et peuvent toujours servir la cause de notre sport et permettre à ceux qui viennent à leur rencontre de mieux comprendre les courses. Si demain, les jeunes venaient en visite avec leur école au Living Legends français, ce serait une excellente manière de leur apporter un peu de culture cheval et course. Or, c’est bien quelque chose qui manque aujourd’hui, alors que la population turfiste est vieillissante.

Dans ces mêmes colonnes, Mayeul Caire avait proposé de créer un Musée vivant du cheval à Longchamp. Manifestement, France Galop n’a rien prévu en sens sur le nouvel hippodrome. Quel dommage !

Tendre la main à l’équitation. En allant plus loin, on pourrait même imaginer que les chevaux de concours ou d’endurance auraient totalement leur place dans ce musée vivant. Ce serait une formidable main tendue vers le milieu de l’équitation et aussi la possibilité de montrer à ces pratiquants (et notamment aux jeunes), qui peuvent avoir une image négative des courses, que nos chevaux ne sont pas exploités sans fin et que l’on sait leur rendre l’hommage qu’ils méritent. Dans notre société de plus en plus concernée par le thème du bien-être animal, mettre en avant nos chevaux ne pourrait qu’avoir des retombées positives pour le monde des courses, qui souffre injustement d’une réputation sulfureuse. À travers nos champions retraités, ou même d’anciens braves serviteurs, comme on en trouve à Old Friends, les courses hippiques pourraient aussi, peut-être, trouver un nouveau public.

Pour en savoir plus...

Living Legends et Old Friends disposent de leur propre site internet, que vous pouvez découvrir avec ces liens :

Living Legends : http://www.livinglegends.org.au/what-we-do/visit-the-living-legends/

Old Friends : https://www.oldfriendsequine.org/

Le défilé des stars

À Melbourne, la veille de la Melbourne Cup, un grand défilé est organisé dans le centre-ville. Les entourages de tous les participants de la course sont conviés à parader dans les rues, et ses anciens lauréats qui vivent au Living Legends participent également à ce cortège qui déplace les foules dans la cité australienne. Cet événement contribue à faire de la Melbourne Cup un vrai moment populaire en Australie et montre aussi que l’on n'oublie pas les anciens grands champions qui ont brillé dans cet épreuve.