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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Drôle de bonhomme

Courses / 07.11.2016

Drôle de bonhomme

Par Adeline Gombaud, rédactrice en chef de Jour de Galop

« Comment je me sens ? J’ai pleuré samedi, j’ai réussi à ne pas pleurer dimanche, mais je savourerai vraiment quand je serai au milieu de mes pistes, autour de mes gars, avec mes chevaux. J’ai gagné deux Groupes 1, oui, mais le bonhomme reste le même. Moi, je suis devant les caméras, mais ces victoires, ce sont aussi celles des personnes qui travaillent avec moi le matin. Ce n’est pas marrant tous les jours pour eux. Mais ils sont sérieux, consciencieux, et nous travaillons main dans la main. J’ai besoin d’eux. Ils ont besoin de moi. » François Nicolle vient de vivre un week-end hors du commun. En deux jours, il a gagné deux Groupes 1, lui qui attendait depuis des années de remporter le premier, et cinq courses au total, sans compter des places dans les meilleures épreuves des 48 h de l’obstacle.

Savoir rester simple. J’ai la chance de connaître le "bonhomme" depuis des années, et je peux confirmer : il n’a pas changé. Je me souviens de cette plaque émaillée accrochée dans ce qui était alors sa cour principale (presque l'unique cour, en fait) : « La théorie, c’est quand on comprend tout, et que rien ne marche. La pratique, c’est quand tout marche, mais on ne sait pas pourquoi. Ici, nous avons réussi les deux : rien ne marche et personne ne sait pourquoi. » La plaque est toujours à sa place. La cour aussi. Mais de nombreux barns sont venus s’ajouter, au fur et à mesure que l’écurie prenait de l’ampleur. Le bonhomme, lui, est resté simple.

Des débuts difficiles. François Nicolle a désormais une centaine de boxes, il a eu plus de 500 partants depuis le début de l’année et pointe en deuxième position du palmarès des entraîneurs d’obstacle derrière Guillaume Macaire. Il y a dix ans, il n’avait que quarante chevaux et une vraie bonne jument, Queen des Places (Sabrehill), qui lui avait offert sa première Listed. C’était en 2007. Le chemin parcouru depuis est immense. Qu’est-ce qui a changé ? « J’ai toujours gagné des courses. Je ne me suis jamais dégonflé. Quand j’avais un cheval pour aller à Paris, j’allais à Paris. Avec Queen des Places, nous avons souvent été battus d’un nez, d’une demi-longueur par une certaine Santa Bamba, la mère de De Bon Cœur. Puis j’ai eu Quart Monde, qui m’a donné mon premier Groupe. Enfin voilà, j’avais des résultats, mais je n’avais pas la cavalerie dont je dispose actuellement. Les débuts ont été difficiles même. J’avais une quinzaine de chevaux et pour schématiser, quatorze en location. Bon, cela dit, je ne suis pas un cas unique : c’est le cas de tous les entraîneurs de ma génération. Je n’avais pas le choix : il fallait gagner des courses pour payer ses mecs, les charges et tout ça, et toi, tu ne te verses pas de salaire ! Je peux dire merci à mon banquier qui m’a sauvé bien des fois. » L’intéressé appréciera !

Comme un déclic. François Nicolle est installé à Saint-Augustin, au lieu-dit L’Îlot, sur la propriété familiale, où son père entraînait avant lui. C’est à quelques kilomètres seulement de l’hippodrome de La Palmyre. La famille Nicolle a beaucoup compté dans la région de Royan. Léon Nicolle, le grand-père de François, maire des Mathes, a créé la station balnéaire de La Palmyre au début des années 1960, puis a imaginé l’hippodrome. Les pistes ont été construites par son fils, Pierre, qui avait pris sa succession à la tête de l’entreprise de travaux publics créée par le patriarche. Pierre qui, tout en exploitant les terres de la propriété familiale, avait converti son cheval de complet, Nymphor, en cheval de course… François, lui, a d’abord été gentleman avant de devenir permis d’entraîner, puis entraîneur : « J’ai eu ma licence d’entraîneur public en 1987. Auparavant, j’entraînais uniquement pour ma mère. Quand je me suis installé à mon compte, je pensais que tout était facile. J’avais une vingtaine d’années, j’étais seul dans ma forêt, je gagnais mes petites courses dans le coin, je ne savais même pas qu’Auteuil existait, et ça m’allait bien comme ça ! Puis Guillaume Macaire est arrivé, il nous battait régulièrement, alors il a fallu comprendre pourquoi. Et lui, il allait à Paris… Cela a certainement déclenché un truc. Je me souviens encore, il n’y a pas si longtemps, quand je sautais mes 3ans sur l’hippodrome… J’en avais cinq ou six. Guillaume, lui, en avait une trentaine, dont les mères avaient gagné un Groupe. Moi, j’avais des fils de placées à Jarnac. Tu vois ça et tu rentres chez toi, t’as pris un coup au moral. »

Si François a pris des coups au moral, il n’a pourtant jamais lâché l’affaire. Tout ce qu’il a gagné, il l’a systématiquement réinvesti dans ses installations : « C’est vrai, j’ai toujours cherché à améliorer l’outil de travail, car c’est fondamental. Je sais que j’ai des super pistes. De Bon Cœur n’a jamais sauté sur le gazon avant de débuter. Dalia Grandchamp, qui a fait des débuts fracassants sur le steeple dans le Congress, a elle aussi été dressée 100 % à la maison. Donc, dès que j’ai eu un peu d’argent, c’est passé dans le centre. Je dois refaire ma cheminée depuis cinq ans, mais cet hiver, on mettra encore un pull en plus car je dois construire un nouveau barn, et ça passe avant la cheminée ! Être sur un centre d’entraînement privé, c’est très agréable, parce que tu fais ce que tu veux. Mais cela coûte horriblement cher ! Je ne gagne pas d’argent avec les pensions. Je ne sais même pas si j’équilibre. Alors il est indispensable de gagner des courses et de vendre des chevaux. Je le regrette mais c’est comme ça. » Et si c’était à refaire, s’installerait-il entraîneur aujourd’hui ? « Je ne sais pas. Je suis atterré par la fermeture d’Enghien, et encore plus atterré que les jeunes ne se sentent pas concernés. C’est pourtant leur avenir qui est en train de se jouer. On ne sait pas où en sera l’obstacle dans deux, quatre, cinq ans ! Les jeunes feraient bien de se mobiliser, de se réveiller. Il faudrait un peu de solidarité. Que tout le monde du cheval, que ce soit les courses, les sports équestres, le loisir, aillent voir l’État et parle d’une même voix. Ce n’est pas dans ces conditions que nous serons peut-être entendus. »

Cher tracteur… François Nicolle a une marotte : l’entretien de sa piste. Si vous l’appelez le matin, il y a neuf chances sur dix que vous entendiez le moteur du tracteur, plutôt que la voix du patron. « Je connais parfaitement ma piste, je sais comment il faut la herser, et quand ce n’est pas moi qui le fais, ça m’énerve ! Et puis quand je suis dans mon tracteur en train de herser, je vois mes chevaux marcher, trotter, faire leurs galops de chasse. On voit beaucoup de choses depuis le tracteur ! » Il en a une deuxième : les paddocks. Les chevaux y passent du temps en liberté, parfois à plusieurs : « C’est un plus incontestable de pouvoir les lâcher au paddock. Surtout pour les chevaux anxieux, ceux qui ont tendance à faire des myosites facilement… Ils marchent, ils jouent, ils décompressent… C’est bon pour leur moral. Moi, j’ai tendance à toujours comparer les chevaux aux hommes. Alors si un bon environnement est important pour nous, c’est bien pour eux aussi. »

 

Le travail est le même, mais avec un autre matériel. L’époque des cinq 3ans par an est révolue. François Nicolle en rentre une trentaine tous les ans, et dans la sellerie, les plus grandes casaques se côtoient. « Mon travail n’a pas changé. Simplement, j’ai un autre matériel. J’ai le nombre et la qualité, aussi bien au niveau des papiers que des modèles. Alors forcément, c’est plus simple. Pourquoi ces grands propriétaires sont-ils venus chez moi ? C’est à eux qu’il faudrait le demander. Moi, je ne peux que les remercier ! Je ne suis pas un entraîneur de propriétaires. Je ne sais pas me vendre et je n’aime pas ça de toute façon. Ils ont dû regarder les résultats et voir que ce n’était pas si mal, ils ont dû aimer les installations ou la façon de travailler. Je ne sais pas, mais ils ont dû trouver certaines qualités au travail effectué. David Powell a été l’un des premiers avec qui cela a fonctionné. Je m’entends très bien avec lui et surtout, j’apprends beaucoup à son contact. Notre métier, c’est cela, c’est apprendre tous les jours, même au bout de trente ans. Si j’ai un regret, c’est de ne pas avoir franchi le pas quinze ans plus tôt. Je veux dire, de ne pas avoir eu cet effectif-là plus tôt. Pour réussir, il faut pouvoir faire un vrai turn-over dans l’effectif, et toujours rentrer des poulains. Et quand tu en rentres une trentaine chaque année, forcément tu as plus de chance d’en avoir quelques bons ! »

« Si De Bon Cœur était une femme ? Ça serait ma femme ! » Dans le lot des 3ans, cette année, il y avait une certaine De Bon Cœur. Fille de Santa Bamba, qui l’a privé de ses premiers succès de Groupe… « Quand elle est arrivée au printemps en provenance du haras de Saint-Voir, elle faisait déjà des choses peu communes. Elle allait aussi bien que les mâles. Puis elle a un peu travaillé dans les boulets, alors j’ai conseillé à Jacques Détré et à Nicolas de Lageneste d’être patients avec elle. Ils l’ont été et ils en sont récompensés aujourd’hui. C’est un avion. Je n’ai jamais eu un cheval comme elle. Carlita du Berlais était très bonne aussi, mais elle, c’est encore autre chose. Elle est d’une gentillesse, d’une facilité à entraîner… Tout est simple avec elle et elle ne sait pas ce qu’est un coup de cravache. Elle n’a jamais eu une course dure non plus. Il faut remettre les choses dans le contexte : elle n’avait que deux courses dans les jambes avant le Cambacérès ! Plus elle va courir et plus elle va prendre de la maturité. Et en plus, elle saute le steeple comme une reine ! Mais bon, on va suivre la filière classique sur les haies à 4ans. Pour le steeple, on a le temps… » Et si De Bon Cœur était une femme… « Ça serait MA femme ! Elle ne pourrait être bien qu’avec moi, évidemment ! »

La Grande-Bretagne possible avec Alex. Alex de Larredya, lui, c’est différent. La classe, il l’a aussi, mais il est aussi un peu plus fragile que la pouliche. « L’an dernier, je l’avais mis sur le steeple. Mais bon, il a des petits problèmes de dos, et en steeple, il était toujours obligé d’aller devant et avait tendance à se mettre à plat. Il n’est pas dit qu’il ne retourne pas en steeple, mais ce n’est pas ce qui est prévu pour le moment. C’est un cheval qui a beaucoup de fond et qui est capable d’une accélération à la fin. Il n’est pas impossible qu’il aille en Grande-Bretagne. Anthony Bromley m’a parlé d’une course le 18 décembre… Cela fait plaisir à Simon Munir de voir son cheval courir en Grande-Bretagne, et nous, nous sommes là pour faire plaisir au propriétaire. Alors, s’il peut aller là-bas et en plus, s’il peut gagner, on ne va pas s’en priver. » La course en question pourrait bien être le Long Walk Hurdle, un Groupe 1 sur 5.000m à Ascot…

Farlow de retour à l’entraînement

Gagnant du Prix Murat (Gr2) en 2013, Farlow des Mottes (Maresca Sorrento) a connu des ennuis de santé depuis le printemps 2014, et après un retour l’hiver dernier à Pau, il est de nouveau resté sur la touche le reste de l’année. François Nicolle nous a donné de ses nouvelles : « Le cheval est revenu à la maison il y a trois jours, après avoir passé trois mois au haras de Malleret, aux bons soins d’Alexandra Lafféa. Il est magnifique et n’a plus mal nulle part. Je réessaie avec lui une dernière fois. Il devrait effectuer sa rentrée à Pau cet hiver, puis nous verrons comment cela se passe. »