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Jour de Galop

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RAIMONDISSIMO ! Comment battre les japonais chez eux ?

Courses - International / 24.11.2016

RAIMONDISSIMO ! Comment battre les japonais chez eux ?

 

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

La Japan Cup est devenue une course impossible à gagner pour les européens. La traversée du désert a commencé en 2006, avec le triomphe de Deep Impact (Sunday Silence) après son Arc catastrophe. Et depuis la troisième place de Ouija Board (Cape Cross) derrière le champion et Dream Passport (Fuji Kiseki), aucun cheval du Vieux Continent n'a figuré dans le tiercé gagnant. Dix ans de défaites, c’est beaucoup trop… Fort de ce constat, j’ai décidé de préparer un petit manuel en sept chapitres, « Comment battre les japonais chez eux », avec la collaboration de mes deux compatriotes, Luca Cumani et Lanfranco Dettori, c’est-à-dire les derniers à avoir gagné la Japan Cup avec un cheval entraîné en Europe, Alkaseed (Kingmambo). C’était en 2005. Luca Cumani plaisante en résumant : « Gagner la Japan Cup est assez simple. Il faut avoir le meilleur cheval, en grande forme, le meilleur jockey et un peu de chance. » Facile comme bonjour !

Chapitre numéro un : avoir le bon cheval avant tout

Le niveau de la compétition dans la Japan Cup n’est plus le même que dans les premières éditions. Luca Cumani explique : « Un cheval comme Jupiter Island, qui avait gagné en 1986, ne serait pas compétitif de nos jours. Déjà, en 1997, quand j’ai eu mon premier partant, Mons, qui était un honnête cheval de Gr2 en Angleterre, j’avais compris qu’il fallait mieux pour gagner. Et en plus, il y a 20 ans, l’Europe avait encore certains avantages par rapport au Japon. » C’est-à-dire ? Luca Cumani ne joue pas la langue de bois… « Le galop japonais a progressé sur deux niveaux. Le premier est celui de l’élevage. Il suffit de regarder le programme d’une journée de courses, avec une attention particulière sur les origines, pour le comprendre. Les achats haut de gamme ont produit des résultats remarquables. Le second est, d’après moi, encore plus important. Les Japonais ont beaucoup voyagé et donc beaucoup appris. Il y a vingt ans, ils avaient encore un vrai retard dans l’entraînement et le savoir-faire avec les chevaux. À l’époque de Mons, ils les traitaient comme des animaux sauvages. Maintenant, les entraîneurs sont des vrais professionnels de haut niveau et le personnel aussi. »

Chapitre numéro deux : avoir le meilleur jockey

Les jockeys visiteurs ont remporté douze des premières 17 éditions de la Japan Cup et deux des dernières 18… Une différence de réussite flagrante. Luca Cumani analyse : « Le jockey était l’un des avantages pour les étrangers. Le niveau des pilotes au Japon était médiocre. Dans la phase finale, un Européen ou un Américain, sans rien inventer, pouvait gratter deux ou trois longueurs à ses confrères japonais. Les jockeys japonais ont beaucoup progressé. Ils se confrontent au quotidien avec Christophe Lemaire et Mirco Demuro, pendant des mois avec d'autres top riders comme Ryan Moore, Andrea Atzeni ou Christophe Soumillon. Ils ont appris en regardant Olivier Peslier. Ce n’est plus l’époque où ils avaient Yutaka Take d’une part, et des douzaines de mauvais jockeys de l’autre… »

Lanfranco Dettori a aussi sa théorie : « J’ai un record intéressant : trois victoires dans la Japan Cup, toutes acquises par un nez. Et pourtant ce n’est qu’avec Singspiel, en 1996, que j’ai battu un jockey japonais. En 2002, sur Falbrav, j’avais embêté Corey Nakatani. Bon, c’est vrai qu’il est d’origine japonaise, mais après la course, il ne m’a plus parlé pendant des mois, même si on était potes à l’époque de l’apprentissage et des mes séjours en Californie. En 2005, avec Alkaased, j’ai fait pleurer Christophe Lemaire. Je ne peux pas dire que j’ai piqué les bonbons à des enfants… La Japan Cup est une course assez spéciale, avec dix-huit partants, et cela se joue toujours sur des détails. »

Chapitre numéro trois : se déplacer avec le cheval idoine

Luca Cumani a un avis tranché sur ce point : « L’Europe ne peut pas gagner la Japan Cup avec des chevaux un peu justes pour les Grs1. Highland Reed, Found, Golden Horn, pour n’en citer que trois, auraient gagne à Tokyo. » Lanfranco Dettori surenchérit : « Les allocations de l’Arc de Triomphe, des Champion Stakes et de la Breeders’ Cup Turf pèsent lourd. Si vous avez un vrai cheval de Gr1, l’objectif sera de gagner l’une de ces courses. Il y a dix ans, la différence entre la Japan Cup et les autres grandes épreuves était plus importante. »

Donc, pour être compétitif à Tokyo le dernier dimanche de novembre, il faut renoncer à quelque chose. Luca Cumani explique : « La fraîcheur est très importante. On ne peut pas chasser tous les lièvres à la fois et avoir un cheval au top en fin de saison. La Japan Cup était la sixième course pour Alkaased. J’avais fait l’impasse sur l’Arc parce que je voulais abattre mes cartes dans les conditions idéales, c’est-à-dire sur un terrain léger et un parcours corde à gauche. »

Chapitre numéro quatre : viser cette course

Le calendrier du galop ne se termine plus à la fin d’octobre. Il faut donc viser spécialement une course comme la Japan Cup. La réponse de Luca Cumani est précise : « Les Japonais ont trois grands avantages: le timing, le terrain et le fait qu’ils courent chez eux. Arriver avec un cheval au top à la fin de novembre n’est pas facile. Il faut donc travailler en finesse parce que le pur-sang a ses équilibres. Pour aller courir au Japon, il faut un cheval de terrain léger. Pas la peine de préparer un spécialiste du lourd ou de faire le déplacement avec l’espoir de trouver du souple. Le voyage et la quarantaine sont aussi un problème. C’est évident à dire, mais pour le Japon, il faut un cheval qui voyage bien et connaît son métier par coeur. Un 4ans est sans doute plus à sa place qu’un 3ans. »

Chapitre numéro cinq : l’interrogation de la distance

Sur ce sujet, nos deux professeurs de Japan Cup ont des opinions différentes. Luca Cumani plaide pour la tenue : « La Japan Cup se dispute toujours à un train soutenu, même si ce n’est plus comme dans les premières éditions quand, dans le premier tournant, le peloton était éparpillé sur 200m. Il faut avoir un "vrai 2.400m" pour s’en sortir. La piste de Fuchu a aussi une montée. Bon, il ne s’agit pas de Sandown, on peut la grimper sans piolet, mais cela donne un peu plus de sélection. »  Lanfranco préfère la vitesse : « J’ai gagné avec trois chevaux pour qui les 2.400m étaient un peu limite. Singspiel était mieux sur 2.000m que sur 2.400m. Sir Michael Stoute m’avait demandé de compter jusqu’à dix avant de lui demander l’effort. Je n’avais pas écouté les ordres ; j’ai compté seulement jusqu’à trois ! Falbrav était un cheval de 2.000m, avec la vitesse pour être performant sur 1.600m. Nous avons eu de la chance car, suite aux travaux à Fuchu, la Japan Cup se disputait à Nakayama et sur 2.200m. Avec 200m de plus, il n’aurait pas gagné. Avec Alkaased aussi, c’est la vitesse qui a fait la différence. J’avais pris un avantage grâce sa pointe et Heart’s Cry, un pur 2.400m, n’a pas réussi à revenir. »

Chapitre numéro six : l’importance du parcours

Un brin de chance est primordial pour gagner la Japan Cup. Après le succès d’Alkaased, sept gagnants se sont imposés avec une demi-longueur ou moins d’écart. Vodka et Gentildonnna, par deux fois, l’ont emporté d’un nez. Rose Kingdom a hérité de la victoire suite à la rétrogradation de Buena Vista (quelle mauvaise décision !). Seuls deux chevaux ont vraiment dominé la course : Epiphaneia, qui avait gagné de quatre longueurs avec un super Soumillon, et Deep Impact, lauréat de deux longueurs sur sa classe.

Il s’agit donc d’une course qui se joue sur les détails. Lanfranco Dettori explique : « C’est vrai, mais les commissaires ont les yeux bien ouverts. Par conséquence, les jockeys locaux sont toujours très corrects et les autres s’adaptent. Dans une Japan Cup, on peut avoir un coup de chance, mais il est très rare d’avoir une course cauchemar ou de finir battu suite à un mauvais coup. La ligne droite est assez longue et sélective. Chacun peut jouer sa chance. » Une bonne place à la corde est importante (mais trois des dix derniers gagnants avaient un numéro à deux chiffres). Dettori ajoute : « Sur ce point-là, je ne peux pas être catégorique ! J’ai gagné avec le 13 (Singspiel), le 14 (Alkaased) mais aussi avec l’as (Falbrav). »

Chapitre numéro sept : vers quel scenario cette année ?

L’heure est venue de remercier mes co-auteurs, et de se débrouiller seul avec ce chapitre de conclusion. L’Europe peut-elle briser l’écart ? Avant tout, l’Europe, ce n’est que – excusez-moi, les amis allemands – Erupt (Dubawi). Iquitos (Adlerflug) est un spécialiste du terrain lourd (même s’il a neigé, la piste devrait être au mieux souple…) et Nightflower (Dylan Thomas), pour son deuxième essai dans la Japan Cup, doit progresser d’une dizaine de livres sur sa forme saisonnière pour jouer un rôle.

Erupt a des points communs avec les derniers gagnants européens de la Japan Cup :

- il adore le terrain bon léger (mais sur ce point, attendons de voir l’état de la piste après la fonte de la neige !) et il a déjà gagné un Gr1 corde à gauche ;

- la Japan Cup sera sa sixième sortie saisonnière (exactement comme pour Alkaseed et Falbrav) ;

- sa dernière sortie remonte à six semaines (comme Alkaased, qui avait couru les Champion Stakes) ;

- il vient de gagner les Canadian International Stakes (comme Singspiel).

Ce sont des détails, peut-être, mais la Japan Cup est une course de détails et j’en ai même trouvé un assez important. Erupt était sixième pour son premier essai dans la course, il y a douze mois. Un seul 3ans européen, Le Glorieux (Cure The Blues), sous la férule de Robert Collet et avec le regretté Alain Lequeux, a gagné à Tokyo. C’était en 1987. Le protégé de Francis-Henri Graffard a mûri et, tout compte fait, cette édition n’est pas beaucoup plus relevée. Enfin, pourquoi pas ? Je miserai sur lui les quelques euros que j’avais gagnés lors de sa victoire à Woobdine…