Télécharger l'édition du jour
Jour de Galop

JOUR DE GALOP

RAIMONDISSIMO !  Regarder la Breeders’ Cup ou pas ? À vous de décider (1/2)

Courses - International / 02.11.2016

RAIMONDISSIMO ! Regarder la Breeders’ Cup ou pas ? À vous de décider (1/2)

 

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

Treize courses de Gr1, c’est beaucoup, voire beaucoup trop, même pour le turfiste le plus gourmand. La Breeders’ Cup est devenue, au fil des décennies, plus écœurante qu’un Big Mac. C’est un super Big Mac farci avec du bon et du mauvais, et des saveurs qui se mélangent. Et pourtant, il est impossible de passer à côté de la Grande Bouffe version américaine. L’idée merveilleuse des pères fondateurs, c’est-à-dire créer un meeting avec tous les meilleurs chevaux du monde en piste, nous avait enthousiasmés lors de la première édition, à Hollywood Park, le 10 novembre 1984.

Ce jour-là, j’avais fait le voyage à Londres, avec séjour dans un hôtel équipé d’un poste de télévision, pour regarder cette fameuse Breeders’ Cup. Il fallait être très jeune et très fou pour aller voir la Breeders’ Cup à Londres…  Mais je l’ai fait, et en plus des images fanées proposées par la télévision, j’en ai gardé un souvenir : un pull en cachemire acheté grâce à la générosité d’un bookmaker, assez surpris quand il a découvert qu’un Italien était venu lui "piquer" Lashkari à 53/1…

Trente-deux ans après, il faut trouver les bonnes raisons pour s’installer dans son fauteuil et regarder les treize courses de la Breeders’ Cup, surtout quand elles se disputent en Californie avec huit (comme cette année) ou neuf heures de décalage. Un amoureux de courses (professionnel ou amateur) doit aussi trouver des bonnes raisons – disons des excuses – pour faire autre chose le vendredi et samedi soir de la Breeders’ Cup. D’où ma proposition de la semaine, que je vous servirai en deux épisodes : pourquoi regarder la Breeders’ Cup, et pourquoi la rater !

La première bonne raison pour préférer découvrir un petit restaurant est la faible présence française dans cette édition, mais cela fera l’objet d’un autre papier. En plus, à mes yeux d’Italien, ce n’est pas une excuse valable ! En suivant cet esprit cocardier, je n’aurais regardé qu’une édition de la Breeders’ Cup, celle que Darryll Holland avait jetée à la poubelle, en selle sur Falbrav dans le Turf.

Bonne raison numéro un : Songbird

Mardi, j’ai trouvé une excuse de travail pour rater le Gran Premio Orsi Mangelli, grand rendez-vous du trot milanais. Il y avait pourtant une pouliche exceptionnelle en piste. Unicka (Love You) a gagné sa batterie en trottant les 1.650m sur le pied de 1’11”5, et en finale, elle s’est promenée en 1’12”2. C’était du grand spectacle mais, après la fermeture de la glorieuse piste de trot de San Siro, me rendre à La Maura, un ancien terrain d’entraînement transformé en piste de trot avec une mini-tribune de 500 places, c’était trop demander à mon esprit 100 % milanais et à mon cœur d’ancien amoureux du trot.

Je ne veux pas trahir encore une fois une championne et c’est pour ca que j’attendrai avec patience les minuit trente-cinq, pour admirer une autre championne, Songbird (Medaglia d’Oro), au départ du Distaff. Mon canapé est beaucoup plus confortable que la tribune de La Maura et le rendez-vous avec Songbird, on ne peut pas le rater.

Elle peut devenir la troisième gagnante invaincue du Distaff après deux juments de légende comme Personal Ensign (Private Account), lauréate en 1988 à Churchill Downs, et Zenyatta (Street Cry) qui avait atomisé ses adversaires en 2008, à Santa Anita. J’ai eu le privilège d’assister à ces courses sur l’hippodrome. Personal Ensign, casaque Phipps, était déjà une championne à 2ans mais une fracture au paturon l’avait mise hors jeu avant la Breeders’ Cup. Avec des vis et des plaques de métal, elle est revenue à la compétition onze mois après, mais c’était un peu tard pour la Breeders’ Cup. À 4ans, elle a gagné six courses (dont cinq Grs1) avant le Distaff ou elle devait affronter Winning Colors (Caro), la dernière lauréate du Kentucky Derby. Personal Ensign était battue un mètre avant et un mètre après le poteau, mais sur la ligne, son nez était devant. J’ai pleuré comme un enfant et je pleure encore si je tombe sur la vidéo de la course. Zenyatta, c’était un peu ma découverte. Un de mes loisirs était de regarder et jouer sur les courses californiennes (eh oui, l’insomnie). J’étais tombé sur cette énorme pouliche le jour de ses débuts tardifs (le 22 novembre à 3ans) et je ne l’ai plus jamais quittée.

Songbird n’est pas Personal Ensign ni Zenyatta. C’est tout simplement la pouliche parfaite pour gagner sur le dirt. Son record parle de lui-même : onze courses, onze victoires, avec 60,5 longueurs d’avantage. Son succès le plus court est de trois longueurs et trois quarts. Elle a toujours dominé son sujet avec insolence, un clin d’œil à ses dernières performances vous en donne une idée : elle n’a jamais été plus loin que deuxième dans ses parcours. Quand une adversaire est venue la chercher, comme Carina Mia (Malibu Moon) dans le CCA Oaks (Gr1), Songbird l’a vite remise à sa place.

Sa seule faiblesse, au niveau palmarès, est qu’elle a toujours battu ses petites copines de 3ans. Le Distaff lui demande de se confronter avec la vieille dame Beholder (Henny Hughes) et Stellar Wind (Curlin). Elle a tiré l’as à la corde, ce qui n’est pas trop favorable sur le dirt, mais il s’agit d’un détail. Songbird doit battre Beholder et égaler son exploit, en devenant la deuxième gagnante du Juvenile Fillies’ à remporter le Distaff. Pas d’excuses pour rater la course, que des bonnes raisons pour la regarder.

Bonne raison numéro deux : les jockeys français

Ce n’est pas de l’esprit cocardier, mais il ne faut pas rater la première journée de la Breeders’ Cup et regarder avec attention les trois jockeys français installés en Amérique, Julien Leparoux, Florent Géroux et Flavien Prat.

Julien Leparoux est bien un Français devenu jockey en Amérique, à l’école de Patrick Biancone. Il m’avait enrichi lors de ses débuts comme apprenti, à Saratoga, puis à Turfway Park, quand il suffisait de mettre de l’argent sur lui pour aller droit à la caisse. Il est devenu le plus fin jockey d’Amérique. Il a monté au moins une course de Breeders’ Cup tous les ans depuis 2006 et compte six victoires. Son carnet est assez léger vendredi, mais samedi, il montera la favorite du Mile, Tepin (Bernstein), Carina Mia, très en vue dans le Filly & Mare Sprint, et Classic Empire (Pioneerof the Nile), qui possède une toute première chance dans le Juvenile.

Florent Géroux est parti plus tard pour les États-Unis, après avoir appris son métier en France. Il s’y est fait un nom petit à petit, et il a monté sa première Breeders’ Cup en 2014, six ans après son départ de France. Coup d’essai, coup de maître, puisqu’il a gagné le Sprint avec Work all Week (City Zip). En 2015, il a remporté le Juvenile Fillies Turf avec Catch A Glimpse (City Zip) et le Turf Sprint avec Mongolian Saturday (Any Given Saturday). Il a trois montes le vendredi et trois le samedi, tous plus ou moins des outsiders, mais n’oubliez pas que Mongolian Saturday était à 16/1 et Work all Week à 19/1…

Flavien Prat effectuera ses débuts dans la Breeders’ Cup, mais il est très sollicité. Il a neuf engagements dont on détache Avenge (War Front) dans le Filly & Mare Turf, et Lord Nelson (Pulpit) dans le Sprint.

Bonne excuse numéro un : les jockeys américains

Le trio des Français en selle est une des bonnes raisons pour ne pas rater la Breeders’ Cup mais les jockeys sont un des points faibles du galop américain. Les deux concurrentes les plus en vue dans le Distaff – Songbird et Beholder – seront montées respectivement par Mike Smith (51 ans) et Gary Stevens (53 ans). Je ne suis pas un fan des jockeys qui montent avec la cravache et un biberon mais j’ai commencé à apprécier le galop américain à l’époque de Bill Shoemaker, Eddie Delahoussaye, Chris McCarron, Laffit Pincay et Angel Cordero… À chaque course, on avait droit à quelque chose de magique et le douzième jockey d’Amérique pouvait rivaliser avec les meilleures cravaches d’Europe. Dans mon cahier de souvenirs, j’ai gardé une interview avec Gianfranco Dettori qui, à la fin des années 80, avant sa retraite, avait suivi son fils pour quelques semaines. À son retour, il m’avait dit : « Écoute, face à ces jockeys, nous faisons figure d’apprentis. »

Les pilotes d’aujourd’hui n’ont pas la même classe. Javier Castellano, les deux Ortiz, Joel Rosario, Victor Espinoza ne sont mauvais mais n’ont pas la grande classe. Même eux, qui sont les meilleurs sur le marché, peuvent vous coûter une course. Et s’embêter pour une mauvaise monte, ce n’est pas amusant !

Bonne excuse numéro deux : le Dirt Mile

La deuxième bonne raison pour faire l’impasse sur la première journée est le Dirt Mile. Depuis sa création (2007), il n’a jamais offert de spectacle pour une raison très simple : le Mile sur le dirt aux États-Unis est une spécialité de second choix. Le palmarès du Dirt Mile est un mélange de chevaux qui n’avaient pas de tenue pour le Classic et pas assez de vitesse pour le Sprint. L’édition de cette année n’est pas différente. Il y a un favori à 10/11, Dortmund (Big Brown), qui n’est pas assez bon pour rivaliser avec California Chrome (Lucky Pulpit), Frosted (Tapit) et le jeune Arrogate (Unbridled’s Song), mais il peut devenir gagnant d’une course de Breeders’ Cup. C’est exactement le contraire du concept des pères fondateurs. Une course de Breeders’ Cup avec deux noms, sauf le Juvenile Fillies, c’est une bonne raison pour faire autre chose…