Télécharger l'édition du jour
Jour de Galop

JOUR DE GALOP

RAIMONDISSIMO !  Regarder la Breeders’ Cup ou pas ?  À vous de décider (2/2)

Courses - International / 03.11.2016

RAIMONDISSIMO ! Regarder la Breeders’ Cup ou pas ? À vous de décider (2/2)

 

 

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

 

Dans notre édition précédente, nous avons publié deux bonnes raisons de regarder la Breeders’ Cup en direct et deux bonnes raisons de rester au lit. Nous vous proposons la suite dans ce numéro, avec à nouveau deux arguments pour et deux contre.

Une histoire de programme. La formule sur deux jours de la Breeders’ Cup a vu le jour en 2007 à Monmouth Park. Ce joli hippodrome d’été, dans le New Jersey, n’était pas équipé pour courir fin octobre. Ce fut une catastrophe : mauvais temps, peu de public et le drame de George Washington (Danehill), mort en piste à l’issue du Classic. Une édition à oublier. Le passage de huit à onze courses a fait monter les enjeux de 140 à 147 millions de dollars. Mais la moyenne par course est passée de 17,5 à 13,36 millions. Le gonflage de la Breeders’ à quinze courses – en 2011 à Churchill Downs et en 2012 à Santa Anita – a confirmé que "quand c’est trop c’est trop". Les enjeux furent de 161 et 148 millions mais la moyenne par course était tombée à 10,7 et 9,8 millions. La Breeders’ Cup a désormais trouvé son équilibre, avec un programme de treize courses. Les paris furent de 159 millions à Santa Anita en 2014 et 156 millions à Keeneland en 2015. Chaque course génère environ 12 millions de dollars alors qu’on était tombé à 17,5 (- 32 %).

Bonne excuse numéro un : trop des courses tue la course. La première bonne excuse pour rater la deuxième journée de la Breeders’ Cup est un acte presque militant, une forme de contestation silencieuse, en réaction à la banalisation de l’événement. Cette manifestation est née pour être aux courses ce que le Super Bowl est au football américain ou les World Series au baseball.

Mais au fil du temps, son originalité et le goût du défi ont commencé à s’estomper. À présent, il y a une course pour chaque catégorie, ce qui altère le challenge. Aux heures de gloire du concept, on avait assisté aux victoires hors normes d’Arazi (Blushing Groom), Johannesburg (Hennessy) et Wilko (Awesome Again) dans le Juvenile ou de Sheikh Albadou (Green Desert) dans le Sprint. Dans le Classic, le seul européen à avoir battu les américains sur le dirt reste Arcangues (Sagace) mais Sakhee (Bahri) et Giant’s Causeway (Storm Cat) sont passés très proches du triomphe.

La Breeders’ Cup, c’était nous  – les européens plus les anglais ante-Brexit – face à eux, les Américains ! C’était à nous de nous adapter, tout en découvrant leurs petites pistes et le dirt. Chaque victoire, dans un contexte aussi difficile, comptait double.

Serait-il imaginable de supprimer deux courses inutiles, comme le Filly & Mare Sprint et le Turf Sprint. J’ai dit inutiles ? En effet, si une pouliche est assez bonne, elle peut courir le vrai Sprint. D’ailleurs leur taux de réussite avant la création du Filly & Mare Sprint n’est pas mauvais, avec deux victoires – Desert Stormer (Storm Cat) en 1995 et Safely Kept (Horatius) en 1990 – et sept deuxièmes places. Le Sprint sur le gazon est un autre sport, surtout à Santa Anita, sur la piste "downhill". La première règle du bon parieur est que sur ce parcours, il faut faire confiance aux chevaux qui ont déjà gagné, ou bien couru, dans une telle configuration. C’est une affaire de spécialistes, c’est-à-dire le contraire de l’esprit des Breeders’ Cup. Bon courage Karar (Invincible Spirit), il va falloir courir contre les statistiques !

Si on fait sauter le Filly & Mare Sprint et le Turf Sprint, et qu’on le remplace par le très beau Distaff de Songbird (Medaglia d’Oro), le résultat sera une belle suite de huit courses, sans temps d’arrêt, comme à la grande époque.

Bonne excuse numéro deux : où sont les européens ? La deuxième excuse pour rester sous la couette est liée à la faible participation européenne. Il ne s’agit pas d’une question de quantité mais de qualité. Ils sont 24, comme en 2014 à Santa Anita, mais 10 sont entraînés par Aidan O’Brien et un par son fils Joseph. Le reste de l’Europe n’a envoyé que treize partants. La Breeders’ Cup et les grandes épreuves de fin d’automne sont un baromètre sur la saison que l’on vient de vivre en Europe. En toute sincérité, l’année 2016 ne devrait pas rester dans les annales. Cette saison n’a pas été riche en moments inoubliables, exception faite des succès d’Almanzor (Wootton Bassett) à Leopardstown et Ascot.

La domination d’O’Brien trouve une suite logique dans son régiment envoyé aux États-Unis. Les autres manquent à l’appel. Pas de Fabre, pas de Royer Dupré et pas de Gosden. Deux Stoute, mais aucun Saeed bin Suroor, Appleby ou Varian.  Le virus qui a frappé Chantilly et Newmarket aura marqué 2016. Au point qu’après septembre, on a eu l’impression que les grandes écuries n’avaient qu’une seule envie : terminer la saison au plus vite pour se concentrer sur les 2ans.

Bonne raison numéro un : Found et California Chrome veulent leur place dans l’histoire. En éternel optimiste, j’ai décidé de laisser tomber ma petite idée de contestation et de profiter des côtés positifs que la Breeders’ Cup peut nous offrir. À minuit, au moment où se lancera le Filly & Mare Sprint, je ferai une pause avec des spaghetti alla carbonara… La première bonne raison pour prendre un très bon café qui nous fera tenir jusqu’à 1 h 35, c’est le Classic. C’est vrai, l’Europe n’est pas au rendez-vous. Mais la course est de toute beauté. California Chrome (Lucky Pulpit) peut y parfaire une saison parfaite – six victoires – et devenir le premier cheval à remporter le Classic dans la même année que la Dubai World Cup. Quatre chevaux ont gagné les deux : Cigar (Palace Music), Pleasantly Perfect (Pleasant Colony), Invasor (Candy Stripes) et Curlin (Smart Strike), mais lors de saisons différentes. Il ne s’agit pas d’un détail. La grande course inventée par le cheikh Mohammed laisse souvent des traces. Classic et World Cup, c’est faisable, World Cup et Classic, il faut le faire.

California Chrome va devoir se battre avec Arrogate (Unbridled’s Song), un 3ans qui a laissé une impression extraordinaire dans les Travers à Saratoga. Il devra aussi venir à bout de Frosted (Tapit) qui était imbattable dans le Dirt Mile mais qui tente le défi du Classic. Le meilleur cheval d’âge, le meilleur 3ans et le meilleur miler d’Amérique. Mis à part l’absence des européens, c’est une affiche de rêve.

Le Turf et le Mile sont aussi de haut niveau. N’oubliez pas que Found (Galileo) peut rentrer dans l’histoire comme la première gagnante de l’Arc de Triomphe capable de répéter dans le Turf, après avoir empêché Golden Horn (Cape Cross) de réaliser une telle performance. Et le Mile avec Tepin (Bernstein) et Alice Springs (Galileo) est aussi superbe, parce qu'un esprit dérangé n’a pas eu l’idée d’inventer un Filly & Mare Mile Turf …

Bonne raison numéro deux : redécouvrir les futures stars américaines. Ma deuxième bonne raison est d’admirer les 2ans américains que j’ai un peu négligés ces derniers temps. Et je ne suis pas le seul en Europe… Le Juvenile Fillies est très ouvert avec Union Strike (Union Rags), plaisante à Del Mar, qui sera opposée à la "Baffert" Noted and Quoted (The Factor). Christophe Clément a décidé de présenter la championne de la côte Est, Yellow Agate (Gemologist) pour la casaque du China Horse Club. Une victoire d’une pouliche de propriété chinoise était impossible à imaginer par le passé, même du temps des pères fondateurs ! Le Juvenile est un casse-tête. Mais j’ai noté sur mon cahier le nom de Gromley (Malibu Moon) qui défend la casaque de Jerry et Ann Moss. Il est entraîné par John Shirreffs et sa candidature a un peu de Zenyatta…

Enfin, chers amis, même avec beaucoup trop de courses inutiles, des jockeys américains vieux ou en manque d’inspiration, une équipe européenne trop "O’Brien", les excuses pour rater la Breeders’ Cup ne suffisent pas. On peut dîner dans un bon restaurant dimanche soir et payer l’addition avec les gains de la Breeders’ Cup…