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RAIMONDISSIMO ! - Le classement des étalons de première production : la revanche des petits ?

Institution / Ventes - Élevage / 03.12.2016

RAIMONDISSIMO ! - Le classement des étalons de première production : la revanche des petits ?

RAIMONDISSIMO !

Le classement des étalons de première production : la revanche des petits ?

 

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

 

Dans le classement des étalons européens 2016, douze des vingt premiers ont commencé à faire la monte pour 10.000 (euros ou livres sterling) ou moins. Plus de la moitié des dix derniers Champion First Season Sires officiaient dans ce même segment du marché, bien loin de l’élite. L’élevage du pur-sang anglais est devenu une vraie industrie, avec ses règles, son marketing et ses spécialistes. Vous aimez ou vous n’aimez pas, mais comme disait un ami : « Il n’y a que les saumons qui nagent en remontant le courant et ils finissent toujours par mordre à l’appât»

 

Au départ, ce n’était pas gagné ! L’histoire de l’élevage est pleine de chefs de race ayant démarré petitement. Mr Prospector (Raise a Native) a débuté à 7.500 $ la saillie en 1975. On connaît la suite… Invincible Spirit (Green Desert) est lui aussi un cas intéressant. C’est l’étalon qui a marqué un tournant dans l’histoire de l’élevage commercial. Pour ses débuts au haras en 2003, il fut syndiqué en 45 parts, dont 24 conservées par l’Irish National Stud. Le cheval venait de terminer sa carrière sur une victoire dans la Sprint Cup (Gr1) à 5ans. Lauréat de Listed à 2ans, sans mention black type à 3ans, il a gagné un Gr3 sur le sprint à 4ans. Il avait un pedigree intéressant – sa mère Rafha (Kris) ayant gagné le Prix de Diane (Gr1) –, mais, à 10.000 €, il n’était pas évident qu’il pût trouver sa place. Un étalon qui avait fait ses débuts comme "père de sprinters", à 8.000 livres irlandaises, Danehill (Danzig), fut sacré Champion Sire en 2005. C’est-à-dire l’année où les premiers Invincible Spirit sont passés aux ventes.

 

Le casse du siècle. La foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit… mais dans l’élevage tout peut arriver. Invincible Spirit a remporté le titre de Champion First-Season Sire, avec à la clé un chiffre record de 36 gagnants, dont 28 sur les îles britanniques. Ses débuts brillants ont fait monter son prix de saillie à 35.000 € en 2007. Ce départ en trombe a aussi provoqué une resyndication en 90 parts. Les premiers actionnaires ont eu droit à deux parts. Beaucoup d’entre eux ont décidé d’en vendre une. Le cheikh Mohammed en a acheté vingt-quatre. Invincible Spirit officie désormais à 120.000 €. Le cas d’Invincible Spirit prouve que, parfois, intérêt commun et intérêt particulier peuvent aller de pair.

 

Acclamation, la révélation. Mais la liste des Champion First-Season Sires nous offre bien d’autres contes de fées. Acclamation (Royal Applause) était un bon sprinter, comme il en existe beaucoup sur le marché. Gagnant de Gr2, issu d’une origine intéressante mais pas exceptionnelle, il a débuté à 10.000 €, ce qui n’était pas un cadeau vu son curriculum vitae. Les résultats de ses premiers 2ans, en 2007, ont poussé la famille Cashman, qui gère Rathbarry Stud, à le proposer à 35.000 €. Une décennie plus tard, il est encore très populaire. Cette année, 61 yearlings d’Acclamation ont été vendus, à une moyenne de 69.426 Gns, c’est-à-dire 85.000 €. Presque trois fois le prix de la saillie.

L’ascension d’Acclamation s’inscrit dans un contexte particulier. Celui de la forte demande en poulains précoces sur le marché britannique. D’après le Stallion Book de Weatherbys, Acclamation est en concurrence avec quatre de ses fils : Dark Angel, Equiano, Harbour Watch et la dernière recrue, Mehmas.

 

D’Acclamation à Dark Angel. L’histoire d’Acclamation était un avant-goût d’une tendance qui allait s’installer dans le paysage de l’élevage européen. Celle de son fils Dark Angel marque un vrai tournant. En 2007, quelques semaines après sa victoire dans les Middle Park Stakes (Gr1), il fut annoncé qu’il allait démarrer sa carrière d’étalon dès l’âge de 3ans. Je me suis alors dit qu’il fallait être fou pour envoyer une poulinière à un cheval qui n’a couru qu’à 2ans, et ce d’autant plus que son pedigree n’était pas royal. Le Racing Post l’avait d’ailleurs décrit par ces quelques mots : « Cinquième produit ; demi-frère de Colleton River, gagnant sur 2.400m à 4ans ; Humbolt, multiple gagnant en Suisse de 3 à 6ans et d’un lauréat de trois courses en Yougoslavie ; mère inédite, fille de Night At Sea, une bonne gagnante de trois sprints à 2 et 3ans. » De plus, il fallait dépenser 10.000 € ! Le prix de saillie de Dark Angel est descendu à 7.500 € en deuxième saison et à 7.000 en troisième. Ensuite, le miracle est arrivé. Les fils de Dark Angel galopaient très vite, mais souvent pas très longtemps. Sur ses vingt gagnants de Groupe, seulement deux ont décroché leur titre sur le mile : Melesina, lauréate du Prix des Réservoirs, et Persuasive, qui a dominé les Atalanta Stakes (Gr3), avant de terminer deuxième dans les Matron Stakes (Gr1).

 

La montée en puissance du sang de Royal Applause. Pour envoyer une jument à Dark Angel, il faut désormais débourser 65.000 €. On peut aussi se rabattre sur ses fils Gutafain (12.500 €), Heeraat (4.000 £), Alehebayeb (5.000 €), Lethal Force (10.000 £) ou Markaz (6.000 €). En 2017, un événement va se produire. Les premiers 2ans de Lethal Force vont débuter. Ces poulains et pouliches descendent d’un arrière-grand-père, Acclamation, qui est né en 1999. Ils pourront donc croiser le fer en piste avec les rejetons de leur arrière-arrière-grand-père, Royal Applause. Du jamais vu ou presque !

 

Bien partir puis confirmer. Le titre de Champion First-Season Sire est de plus en plus convoité. Dans la liste des lauréats, on trouve Dubawi (Dubai Millennium), avec ses 34 gagnants en 2009, qui peut à présent rivaliser avec Galileo (Sadler’s Wells). On trouve aussi Iffraaj (Zafonic), celui qui a établi le record du nombre de gagnants pour un étalon débutant (38 en 2010). Ce dernier a démarré sa carrière à 12.000 €, avant de descendre jusqu’à 6.000. À présent, après 19 gagnants de Groupe en sept générations, il officie à 22.500 £. Certains ont eu des destins plus originaux. Sakhee’s Secret (Sakhee) va entamer sa troisième saison en Italie, où il a quand même été accueilli par les éleveurs.

 

QUELQUES EXEMPLES D’ÉTALONS AYANT CONNU UNE FORTE PROGRESSION DE LEUR PRIX DE SAILLIE

Étalon                       Père                       1re saison          Prix (en €)              Prix 2017 (en €)

Acclamation             Royal Applause     2004                  10.000                    30.000

Cape Cross               Green Desert          2000                  8.000                      50.000 (*)

Dansili                      Danehill                 2001                  8.000 (£)                65.000 (£)

Dark Angel              Acclamation           2008                  10.000                    65.000

Exceed and Excel    Danehill                 2005                  10.000                    50.000

Invincible Spirit       Green Desert          2008                  10.000                    120.000

Kendargent             Kendor                   2010                  1.000                      22.000

Kodiac                     Danehill                 2007                  5.000                      40.000

Kyllachy                   Pivotal                    2003                  7.500 (£)                15.000 (£)

Le Havre                 Noverre                  2010                  5.000                      60.000

Pivotal                      Polar Falcon           1997                  6.000 (£)                40.000 (£)

Siyouni                    Pivotal                    2011                  7.000                      45.000

Soldier Hollow         Singspiel                2008                  6.500                      25.000

Wootton Bassett     Iffraaj                     2012                  6.000                      20.000

Zoffany                    Dansili                    2012                  7.500                      35.000

(En gras les étalons stationnés en France. (*) Ne fait plus la monte)

 

Le cas particulier de la France. Le Havre (Noverre), Siyouni (Pivotal) et Wootton Bassett (Iffraaj), les trois jeunes lions de France, ne rentrent pas dans la catégorie des bébés étalons, même si les deux derniers sont fils de Champion First-Season Sires. Les statistiques de la première génération livrent un verdict assez clair. Le Havre, proposé à 5.000 € en 2010, fut très soutenu par Gérard Augustin-Normand. Il a donné 94 produits lors de cette première génération. En 2013, il fut représenté (selon France Galop), par 31 partants et 10 gagnants. Siyouni, en 2014, a sorti 14 gagnants pour 33 partants et 73 produits, alors que son prix de saillie, au départ, était de 7.000 €. Wootton Bassett, quant à lui, a eu 17 2ans nés en 2013, avec cinq gagnants sur neuf partants. Son prix de saillie n’était que de 6.000 €.

Les éleveurs et les haras français ont une approche très différente de celle de leurs confrères d’outre-Manche. Leur programme est moins axé sur la précocité à tout prix. Dès lors, un étalon doit faire ses preuves avant de gagner la confiance du marché. Trente gagnants en première saison c’est bien, mais cela ne suffit pas. Les statistiques sont un outil de travail très important, mais elles peuvent parfois se transformer en poudre aux yeux.

 

L’effet classique. Reprenons les jeunes lions, leurs statistiques et, bien sûr, leurs tarifs. Siyouni a multiplié son prix de saillie par six et demi. Il officiera à 45.000 € en 2017. Sa génération 2016 compte 99 produits selon France Galop. Leurs éleveurs ont payé 20.000 € sur la base du tarif 2015. Au moment de leur choix, en début d’année, Ervedya avait déjà gagné le Prix de Cabourg (Gr3) et elle s’était classée deuxième du Prix Marcel Boussac (Gr1). Mais la pouliche princière n’avait pas encore gagné la Poule d’Essai des Pouliches, les Coronation Stakes et le Prix du Moulin de Longchamp (Grs1). Le Havre peut compter sur 101 yearlings, fruits des croisements réalisés en 2014, quand il officiait à 7.000 €, quelques mois avant le doublé Poule d’Essai – Prix de Diane décroché par Avenir Certain. Ses produits 2016 sont au nombre de 125 et les éleveurs ont payé la saillie 20.000 €. Sept ans plus tard – avec l’aide d’une championne comme La Cressonnière –, le prix de Le Havre sera de 60.000 €.

L’impact d’Almanzor sur la popularité de son père, Wootton Bassett, ne se sentira qu’en 2017, quand les éleveurs payeront 20.000 € pour une saillie. Les 42 yearlings et 35 foals qui gambadent actuellement dans les paddocks sont issus de saillies à 4.000 €. Une aubaine ! Les 22 Wootton Bassett adjugés aux ventes des yearlings cette année ont réalisé une moyenne de 33.000 €, soit huit fois le prix de saillie.

 

Sir Prancealot plus fort que Frankel ? L’étalon de première production le plus attendu en 2016 était Frankel (Galileo). Il est troisième dans le classement par les gains et neuvième par les gagnants. On reparlera de lui plus tard, mais cette semaine, il faut s’occuper de Sir Prancealot (Tamayuz). Ce dernier était loin du titre avant le meeting de Royal Ascot avec cinq gagnants. Il en a ajouté 27 à son palmarès. Il a encore quelques semaines pour augmenter son score de 32 gagnants, dont deux en France, Asfaar et Terrific Feeling. Sir Prancealot était lui-même passé deux fois par la France – deuxième du Papin et quatrième du Morny – au cours d’une carrière longue : six courses, 121 jours et 6.600m. Il fut un bon 2ans précoce. Au moment de son achat yearling pour 140.000 € chez Goffs, le modèle avait primé sur un pedigree honnête, sans plus, çà et là, du black type "vite et précoce". Le travail de Tally-Ho Stud, déjà couronné par la réussite de Kodiac (Danehill) et du Champion First-Season Sire 2014 Zebedee (Invincible Spirit), a encore une fois prouvé toute son efficacité. Au niveau du prix Tally-Ho a fait preuve de sagesse. Sir Prancealot a débuté à 6.000 € avant de descendre à 5.000 €. Il officiera à 8.000 € l’an prochain. Comme dans le cas de tous les jeunes étalons, après la première saison (106 produits de 2ans), les éleveurs préfèrent attendre les résultats. Cette année, Sir Prancealot n’avait que 40 yearlings aux ventes, dont 34 adjugés à une moyenne de 20.843 €. En 2015, 75 lots ont trouvé preneurs à une moyenne de 28.803 €. Encore une fois, le marché du pur-sang anglais prouve qu’il est une véritable foire aux rêves. Les yearlings d’un étalon première production ont plus d’appeal que ceux d’un autre qui a déjà prouvé qu’il était capable de produire avec de la vitesse.

 

LE CLASSEMENT EUROPÉEN DES ÉTALONS DE PREMIÈRE PRODUCTION

Étalon                Prix 2013 (€)     Père                       Gagnants   Partants Gains

Sir Prancealot    6.000                 Tamayuz                32               75          608.463 £

Dragon Pulse     6.000                 Kyllachy                22               46          420.610 £

Excelebration    22.500               Exceed and Excel  19               60          260.927 £

Sepoy                15.000 £            Elusive Quality      19               49          264.177 £

Foxwedge         7.500 £              Fastnet Rock          17               46          267.107 £

Mayson             8.000 £              Invincible Spirit     17               48          418.457 £

Power                12.500               Oasis Dream          17               41          383.085 £

Requinto           5.000                 Dansili                    17               32          248.763 £

Bated Breath     8.000 £              Dansili                    16               49          301.975 £

Frankel              125.000 £          Galileo                   16               35          479.526 £

Helmet              10.000               Exceed and Excel  16               52          593.211 £

Elzaam              4.000                 Redoute's Choice   15               35          249.363 £

Harbour Watch 7.500 £              Acclamation           15               74          324.103 £

Native Khan      privé                  Azamour                14               20          397.915 £

Born to Sea       10.000               Invincible Spirit     13               43          182.521 £

Casamento        5.000                 Shamardal              13               56          226.837 £

Rajsaman           4.000                 Linamix                  12               55          345.247 £

Jukebox Jury     5.500                 Montjeu                 11               29          69.814 £

Nathaniel           20.000 £            Galileo                   10               41          112.158 £

Rio de la Plata   7.000                 Rahy                      8                 25          133.308 £

 

La french touch. La France n’est pas autant touchée par cette obsession de la vitesse et des jeunes étalons. Rajsaman (Linamix) est le premier français dans le classement européen Champion First-Season Sire. Il occupe la huitième position par les gains, mais la vingtième par les gagnants (12). Rio de la Plata est vingtième par les gains et vingt et unième par les gagnants (8). Les premiers produits du gris (111) sont très bien partis. L’étalon de la Cauvinière occupe la cinquième place parmi chez pères de 2ans en France par les gains et la troisième par les gagnants, tout comme Sir Prancealot outre-Manche. La différence entre Rajsaman et Sir Prancealot est dans les chiffres. Au départ, la base des poulains à l’entraînement est presque la même : 111 pour les français, 106 pour l’irlandais. Mais Sir Prancealot compte 75 partants contre 55 pour Rajsaman. 42,67 % des Sir Prancealot ont gagné alors que Rajsaman est à 21,82 %. Peut-on pourtant dire que Sir Prancealot est un meilleur étalon ? Non. Les courses des 2ans en Angleterre et en Irlande sont un autre sport, qui n’est pas comparable avec ce qui se passe en France. Et nous, nous aimons bien la french touch… Rendez-vous l’an prochain !