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Jour de Galop

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RAIMONDISSIMO !  L’incroyable première saison en compétition des produits de Frankel

Courses - Élevage / 14.12.2016

RAIMONDISSIMO ! L’incroyable première saison en compétition des produits de Frankel

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

En français Mi Suerte peut se traduire par Mon Destin. C’est aussi le nom d’une pouliche née au Japon en 2014. Et le destin d’une pouliche par Frankel, issue d’une gagnante de Gr1 nommée Mi Sueno (c’est-à-dire Mon Rêve), elle-même fille de la lauréate de Gr1 Madcap Escapade (c’est-à-dire Folle Escapade), n’est autre que gagner un Gr1. Elle va tenter cet exploit dimanche matin à Nakayama. Si elle y parvient, Mi Suerte offrira à son géniteur, Frankel, une conclusion en fanfare pour la première année de compétition de ses produits.

Frankel, aux portes d’un coup de deux historique. Mi Suerte fut importée in utero au Japon, après l’acquisition de sa mère pour 1.900.000 $, au mois de novembre 2013, chez Fasig-Tipton.

Katsumi Yoshida a décidé de présenter la pouliche dans les Asahi Hai Futurity Stakes (Gr1), la course de référence du programme japonais pour les 2ans. Cette épreuve n’a pas été gagnée par une femelle depuis 1980. Si Mi Suerte s’impose, Frankel deviendra le troisième étalon à gagner les deux Grs1 pour les 2ans du programme nippon, après Deep Impact (Shonan Adela & Danon Platina, en 2012) et King Kamehameha (Rose Kingdom & Apapane, en 2009). Le sire de Juddmonte est en effet déjà le père de Soul Stirring, la fille de Stacelita (Monsun), qui s’est imposée dans le Marcel Boussac japonais. Mais les statistiques de Frankel au pays du soleil levant seraient alors totalement hallucinantes. Pour s’imposer dans les deux épreuves de prestige réservées aux 2ans, Deep Impact avait pu compter sur une génération de 151 produits et King Kamehameha sur 185… Or Frankel ne compte que 6 chevaux à l’entraînement au Japon !

Mieux que son père. Les débuts des premiers produits de Frankel ont été l’un des faits marquants de la saison 2016. Il n’y a que deux catégories de personnes qui peuvent se lamenter de ses résultats : les mécontents chroniques et ceux qui sont tombés dans le piège pour éléphants endormis préparé par les bookmakers. Ces derniers l’avaient proposé favori à 4/5 en tant que Champion First Season Sire après les premiers succès de ses rejetons. Soul Stirring a donné à son père sa première victoire de Gr1 et elle est devenue sa sixième lauréate de Groupe après, dans l’ordre chronologique, Fair Eva, Queen Kindly, Toulifaut, Frankuus et Mi Suerte. Six gagnants de Groupe en première saison, c’est exceptionnel. C’est même fort probablement un record pour un étalon stationné en Europe : je n’ai pas trouvé mieux dans mes archives. Son père, Galileo, a eu sa meilleure saison avec les 2ans en 2015, quand il a donné sept lauréats de Groupe (Minding, Ballydoyle, Deauville, Johannes Vermeer, Port Douglas, Coolmore et Recorder). Cette année, Galileo est nettement en tète au classement des pères de 2ans en Europe, avec cinq gagnants de Groupe (Churchill, Rhododendron, Waldgeist, Capri et Promise to Be True), à égalité avec War Front (Danzig). Cinq gagnants, c’est un de moins que son fils. Frankel est donc le leader mondial sous cet angle statistique.

Le meilleur est à venir ? Frankel connaît une incroyable réussite au niveau des gagnants de Groupe par partants (14,63 %). Pour ce critère, Galileo est à 6,94 % et War Front à 10,64 %. Frankel a pu compter sur 108 chevaux de 2ans, dont une bonne dizaine n'est pas encore déclarée à l’entraînement. Il a donné 41 partants, dont 18 ont remporté une victoire (15 entraînés en Angleterre, 2 au Japon et une seule, Toulifaut, en France). "Bobby", comme il est surnommé à Banstead Manor Stud, a donné huit chevaux avec un Racing Post rating supérieur à 100 et 23 sont à plus de 80. Un bon gagnant de maiden, en qui on peut voir un sujet d’avenir, bref un cheval de Groupe en puissance, mérite une valeur de 80 à sa première victoire. Frankel, lui, avait décroché 95 en débutant, en battant Nathaniel (Galileo). Mais on le sait bien, les cracks sortent souvent du lot dès le départ. Sans trop nous perdre dans les statistiques, on peut dire que plus de la moitié des Frankel vus en piste nous ont "vendus du rêve" et qu’on peut raisonnablement espérer en revoir un nombre important dans les courses de Groupe l’an prochain.

Les entraîneurs ont la pression. Entraîner un fils de Frankel est un privilège. Mais parfois, les professionnels ont vraisemblablement eu le trac. Et on peut bien les comprendre. Pendant l’été, en Angleterre, une victoire en débutant était presque obligatoire pour un fils de Frankel. Au point que les boîtes emails étaient encombrées d’alertes sur le sujet. Selon certains medias, même spécialisés, un Frankel devait à tout pris courir comme un champion. Impossible. Tous les étalons produisent des chevaux infirmes ou atteints de lenteur, ou plus simplement moyens, tardifs ou qui ont besoin d’une ou plusieurs courses pour apprendre leur métier. Un homme d’expérience comme David Elsworth avait remarqué cela avant de débuter son Swiss Storm (Frankel), un demi-frère de quatre chevaux de Groupe, en septembre. Le poulain, comme beaucoup de protégés d’Elsworth lors de leur première sortie, n’avait rien montré. Il avait broyé l’argent des parieurs crédules (à 4/5). Seize jours après, il a dominé, à 4/1, un bon lot à Newbury. Un entraîneur connu pour sa patience comme Luca Cumani avait décidé de mettre dans du coton, après des débuts gagnants et prometteurs, la bonne Aljezeera. La pouliche était « presque obligée de gagner une course de Groupe et celaa n’était ni assuré ni bon à ce point de sa carrière. »

Frankel est-il un étalon surestimé ? En septembre, quand la compétition pour les 2ans devient plus sérieuse, et après quelques défaites au niveau Groupe, on a même entendu que les Frankel ne progressaient pas après avoir débuté. Une théorie fantaisiste. Et les mécontents chroniques ont surenchéri : « Avec le book de poulinières qu’il a eu, Frankel n’a rien fait. C’est un étalon surestimé. » C’est vrai qu’aucun étalon n’a eu un carnet de bal plus excitant que Frankel lors sa première saison. Parmi ses 108 2ans, 77 sont issus de poulinières avec un Racing Post rating de 100 ou plus, 40 de poulinières avec 110 ou plus, 29 avec 115 ou plus. Vingt-huit mères de produits de Frankel ont gagné un Gr1, 26 ont produit un ou plusieurs gagnants de Gr1 et 3 ont les deux titres. C’est énorme, mais dans le même temps, cela ne garantit pas la réussite.

D’autres chansonnettes ont fleuri, sur un air qu’on avait déjà entendu quand les premiers Sea the Stars (Cape Cross) étaient partis en douceur… « Frankel ne produit que des pouliches, alors que les poulains sont bouillants et difficiles. » C’est vrai que 5 de ses 6 lauréats de Groupe sont des pouliches. Mais sur 18 gagnants, on compte 11 mâles. Sur 41 partants on trouve 28 poulains (68,2 %). Il faut donc lire les chiffres jusqu’au bout ! Les cinq Frankel ayant le Racing Post rating le plus haut sont des femelles, mais parmi les 23 à plus de 80, on trouve 16 mâles (69,5 %). Dans la catégorie des poulains ayant montré de belles choses pour l’an prochain, les mâles sont donc bien représentés.

C’est aussi une question d’entraînement. Frankel n’est jamais sorti d’Angleterre. Mais ce n’est pas une bonne raison pour dire que ses rejetons ne sont pas faits pour les courses françaises. Il y 21 Frankel en France, dont 10 chez André Fabre. Une gagnante (Toulifaut) sur 21 chevaux, c’est très peu. Mais seulement 7 ont été vus en piste, dont 5 Fabre. Par contre, les "French Frankel" ont laissé des impressions différentes de leurs équivalents anglais. Les Bobby de l’Hexagone sont plus posés, parfois même un peu endormis. Alors que chez eux, ils sortent des boîtes comme des diables. Outre-Manche, ils sont souvent prêts à se battre avec leurs adversaires et parfois même avec le petit bonhomme qu’ils portent sur leur dos. Il s’agit bien sûr de différences d’entraînement et d’objectifs. Encore quelques chiffres : John Gosden a déjà sorti 6 de ses 9 Frankel et il a gagné avec 5. Roger Charlton a eu 3 partants et 2 gagnants sur 5, et Richard Fahey a gagné (déjà au niveau Groupe avec Queen Kindly) avec 2 de ses 3 Frankel. En Irlande, 3 des 9 Bobby ont couru. Ils sont placés chez Aidan O’Brien (1), Dermot Weld (4), Ger Lyons (2) et Jim Bolger (2).

Comme tous les étalons, Frankel a aussi rencontré des poulinières qui ne le méritaient pas. Le travail de sélection de l’équipe Juddmonte a été sévère et, comme l’avait expliqué Andrew Caulfied dans le TDN, l’idée de base était de proposer à Bobby un peu plus de vitesse et de précocité. C’est peut-être pour cela que ses pouliches ont plus brillé que les poulains. En outre, il faut considérer que les filles de Galileo lui sont interdites. Idem les Danehill. Avec les poulinières issues des fils de ce dernier, il engendre un inbreed 3 x 3.

En tant que membre fondateur du Frankel Fans Club – date de constitution le 13 août 2010, sous la présidence de Franca Vittadini –, je suis plus que satisfait des premiers fils de mon champion. Je n’aurais même pas rêvé de six gagnants de Groupe. Bien sûr, il ne produira jamais un cheval de sa classe. Mais d’ici 2050, aucun étalon n’y parviendra !

SEPT FRANKEL NON LAURÉATS DE GROUPE EN 2016 MAIS À SUIVRE EN 2017

Photo : Seven Heavens

puce SEVEN HEAVENS

Mâle de Heaven Sent (Pivotal) - Khalid Abdullah (John Gosden)

Il a complètement raté les Dewhurst Stakes. Mais il ne faut pas oublier ce qu’il avait montré lors de ses deux premières sorties. Le poulain, acheté pour 620.000 Gns, est né le 21 mai. Il est donc le dernier Frankel à avoir vu le jour dans l’hémisphère Nord. Il est un peu brutal mais, s’il arrive à canaliser sa force, il sera aussi très bon.

MIRAGE DANCER

Mâle de Heat Haze (Green Desert) -  Khalid Abdullah (Sir Michael Stoute)

Sa mère, Heat Haze – demi-sœur de Banks Hill –, n’a pas encore produit un vrai très bon cheval. Ce poulain, encore très vert, a compris ce qu’on lui demandait à 200m du poteau et s’est imposé sur sa classe dans un maiden correct, le 21 octobre à Doncaster. Il a déjà une cote dans le Derby (33/1).

ATTY PERSE

Mâle de Dorcas Lane (Norse Dancer) - Godolphin (Roger Charlton)

Ses débuts victorieux à Sandown, pour la casaque de l’éleveur Bjorn Nilsson, n’ont pas échappé à Godolphin. Il a été vendu rapidement. La ligne de cette course a ensuite répété. Sa mère était une bonne pouliche de niveau Listed-Gr3 sur 2.000,2.400m. Il est resté chez Roger Charlton et est proposé à 33/1 dans le Derby.

CRACKSMAN

Mâle de Rhadegunda (Pivotal) - Anthony Oppenheimer (John Gosden)

Il a le même éleveur et propriétaire que Golden Horn (Anthony Oppenheimer) mais aussi le même entraîneur et la même souche. Il s’est imposé en bon poulain dans un maiden sur 1.600m à Newmarket. Il fera sa rentrée sur 2.000m et à ce moment-là, on se posera les mêmes questions sur la tenue qu’à l’époque pour Golden Horn !

ALJEZEERA

Femelle de Dynaforce (Dynaformer) - Al Shaqab Racing (Luca Cumani)

Luca Cumani avait choisi, pour débuter sa pouliche, une course assez facile. Elle a gagné avec la manière. La mère, Dynaforce, après une troisième place dans le Romanet (Gr2 à l’époque), a quitté l’écurie d'André Fabre et a gagné les Beverly D Stakes (Gr1) sous la férule de Bill Mott.

LAST KINGDOM

Mâle de Compelling (Kingmambo) - Prince Faisal (André Fabre)

Il est tombé sur le gagnant de Groupe Mate Story (Makfi) lors de ses débuts à Clairefontaine, puis sur la bonne Senga (Blame), quatrième du Boussac. Il est encore maiden et pourra donc démarrer en souplesse sa saison de 3ans. Il est engagé dans le Derby.

SWISS STORM

Mâle de Swiss Lake (Indian Ridge) - Lordship Stud (David Elsworth)

Il a beaucoup appris après ses débuts et a ouvert son palmarès de plaisante manière à Newbury. Il vient d’une souche de vitesse et n’est pas engagé dans le Derby. Il fera plutôt – s’il prouve qu'il est assez bon – un cheval pour les Guinées.