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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Le poids des femmes

Courses / 31.01.2017

Le poids des femmes

Le poids des femmes

Lors de son Conseil d’administration de lundi dernier, France Galop a validé ce qui avait été l’un des engagements personnels d’Édouard de Rothschild à son arrivée à la tête de l’Institution : les femmes bénéficieront d’une décharge de deux kilos dans toutes les courses où elles monteront avec les hommes, que ce soit chez les amateurs ou chez les professionnels, en plat comme en obstacle. L’idée est d’encourager les professionnels à faire appel aux femmes en leur accordant cet avantage. C’est une nouvelle étape pour les femmes jockeys et les cavalières après, en 2016, la création d’un Quinté réservé uniquement aux femmes. Même au sein de notre rédaction, cette mesure divise. Alors, pour ou contre la décharge de deux kilos pour les femmes ?

 

Plus qu’une décharge, il faut de la confiance

Par Anne-Louise Echevin

En politique, on entend souvent le terme de "discrimination positive", ce qui est en soi-même un oxymore : la discrimination est, par définition, quelque chose de négatif. Accorder deux kilos aux femmes dans les courses face aux hommes rentre dans ces considérations : on reconnaît ici que la femme n’est pas l’égale de l’homme dans notre sport. Certaines sont pour, d’autres non, comme Pauline Prod’homme l’a dit sur les réseaux sociaux récemment : « Une décharge pour les femmes serait vraiment les rabaisser, nous faisons le même métier. »

En sport, la femme n’est l’égale de l’homme qu’à cheval. Physiquement, sur la force, la femme n’est pas l’égale de l’homme. C’est acquis : les hommes concourent d’un côté, les femmes de l’autre. Selon une étude publiée en 2010, la championne de tennis Serena Williams arriverait, face aux hommes, aux environ du 640e rang mondial de l’ATP, le plus optimiste des experts consultés estimant que la championne serait au 550e rang mondial. La même année, quand on demandait à Serena Williams si elle battrait un homme, elle-même disait : « Peut-être quelqu'un bien en dehors du top 100 ! Je pense que les tennis sont incomparables entre hommes et femmes. Les hommes sont beaucoup trop forts. J'ai même du mal contre mon partenaire d'entraînement, pourtant il n'est pas pro, même s'il pourrait l’être. Comparer le jeu des femmes et des hommes, c'est comme comparer les pommes aux oranges. »

Mais il y a le facteur cheval. Aux Jeux Olympiques, l’équitation est le seul sport mixte. Femmes et hommes concourent à égalité. En CSO, Pénélope Leprévost peut regarder n’importe quel cavalier droit dans les yeux et sa technique est l’une des meilleures du monde. En dressage, Charlotte Dujardin survole sa spécialité. Ce sont deux exemples parmi d’autres. À cheval, hommes et femmes ont donc montré être à égalité. Et si cette égalité est acquise, elle était historiquement improbable. L’équitation était traditionnellement un sport d’hommes, de militaires. Avec la modernisation des transports, elle a peu à peu disparu. Et ce sont les femmes qui ont sauvé l’équitation, tout en la transformant en profondeur, pour arriver au spectacle que nous avons désormais devant les yeux. Je ne tombe pas ici dans le cliché qui veut que les femmes soient plus douces et comprennent mieux l’animal et que les hommes sont des brutes tout en force et sans aucune finesse : le sexisme ne doit exister dans aucun des deux sens. Je parle ici d’une technique d’équitation qui a évolué, qui s’est adaptée.

Mais en course ? L’équitation reste un sport physique. Contrôler un cheval de dressage ou de C.S.O. n’est pas si facile que cela en a l’air. Mais la course représente une équitation totalement différente, certains vous diront même opposée. La course hippique n’est pas que question de force, mais il en faut pour contrôler un pur-sang lancé à pleine vitesse et ensuite pour le porter dans la ligne droite.

Donnons donc la parole aux femmes et prenons l’avis d’Hayley Turner, gagnante de la July Cup (Gr1) avec Dream Ahead et des Nunthorpe Stakes (Gr1) avec Margot Did : « La grande majorité des filles ne sont tout simplement pas assez bonnes. C’est dur, mais c’est ainsi. Les femmes ne sont physiquement pas aussi fortes que les hommes. Lorsque j’ai commencé, j’avais l’air horrible, les fesses en l’air, brassant l’air. À Newmarket, vous montez deux lots, vous allez au pas jusqu’aux pistes puis vous faites un canter sur Warren Hill, soit huit cents mètres et votre cheval n’a pas le temps de se mettre à tirer. La condition physique est aussi un problème. J’étais mauvaise jusqu’à ce que je sois envoyée à La Nouvelle Orléans pour travailler chez Michael Bell. Vous montez sept lots, les uns après les autres, sur une piste plate. Il y a du trafic partout, votre cheval est en éveil. Vous êtes physiquement sollicitée. Lors de ma première matinée à l’entraînement, mon septième cheval a secoué la tête et je suis tombée, j’étais épuisée. La condition physique est la clé. (…) Ici [en Angleterre, ndlr], vous avez besoin de force parce que les hippodromes sont souvent avec des ondulations et il vous faut de la force juste pour équilibrer votre cheval. Les femmes peuvent s’en sortir jusqu’à un certain point mais il arrive un moment, lorsque cela devient vraiment difficile, où leurs faiblesses ressortent. » À force d’entraînement, cela n’a pas empêché Hayley Turner de remporter deux Grs1, "étrangement" tous deux sur le sprint, soit un effort intense et brutal, mais non prolongé. Coïncidence ou non… Dans la July Cup, le plus difficile pour Dream Ahead avait été de trouver le passage et Hayley Turner avait dû changer de ligne. Une fois le jour trouvé, Dream Ahead avait accéléré tout seul, sans un coup de cravache et sans être vraiment sollicité. Dans les Nunthorpe, Hayley Turner a par contre montré être capable de solliciter sa pouliche jusqu’au bout…

La confiance est la clé de tout. En trot, Helen Johansson a remporté le Prix d’Amérique. En trot monté, Nathalie Henry, a remporté six Grs1, dont deux Prix du Président de la République et deux Prix des Centaures. Camille Levesque s’est imposée au niveau Gr2 et Gr3 dans cette spécialité et s’est aussi classée deuxième du Prix de Cornulier avec Quarry Bay derrière Singalo, qui n’était pas le premier venu…

Le galop est différent mais, en obstacle, des femmes comme Nathalie Desoutter, Katie Walsh, Nina Carberry ou Lizzy Kelly ont déjà regardé les hommes droit dans les yeux. Hayley Turner ou Chantal Sutherland ont montré que les femmes étaient capables de briller au plus haut niveau en plat. Avec un bon cheval (Elliptique XX), Amélie Foulon est devenue la première femme à remporter une course de Groupe en plat en France (le Grand Prix de Vichy)…

Plus qu’une décharge, les femmes ont besoin de monter souvent en course, de se former sur le terrain – et pas uniquement entre elles –, elles ont besoin de la confiance des professionnels et elles ont surtout besoin de monter des premières chances pour réussir. Si les deux kilos en moins peuvent les aider à y parvenir, ce serait une première étape positive, sans être parfaite.

Vous avez dit parité ?

Par Adeline Gombaud

Certaines regretteront qu’en accordant une décharge de deux kilos aux femmes quand elles montent avec les hommes, France Galop a reconnu que les deux sexes n’étaient pas égaux sur un cheval. Je ne suis pas de cet avis. Le féminisme, ce n’est pas vouloir à tout prix l’égalité entre femme et homme. Pourquoi ne pas reconnaître que nous avons des particularités, que le nier ne fait pas avancer la condition de la femme… ni de l’homme. Une mesure rétrograde aurait été d’imposer la parité dans les courses, comme celle que défend une loi d’août 2014 dite de l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Cette loi comporte des avancées bien entendu, notamment sur le sujet de la protection des personnes victimes de violence. Mais la parité recherchée au sein des entreprises ou au plus haut niveau de l’État a ses limites : elle offre une caution à ceux qui affirment que telle ou telle doit son poste à son sexe plutôt qu’à ses compétences.

Arrêtons de nous voiler la face. À la lutte – je suis consciente que les 50, 100 ou même 200 derniers mètres de course ne conditionnent pas totalement le résultat de celle-ci ! –, une femme ne sera jamais l’égale d’un homme. C’est biologique. Regarder les temps réalisés par les athlètes sur 100m, les vitesses atteintes par les cyclistes sur piste, faites jouer Roger Federer face à Serena Williams. À niveau de compétence égal, l’homme sera devant la femme. On ne peut rien y faire.

L’équitation, sous toutes ses formes, permet aux femmes d’affronter les hommes. Chacun peut y exprimer ses qualités. Sens du cheval, tact, feeling… sont souvent des qualificatifs attribués aux cavalières. Là aussi, on tombe dans le cliché. J’ai vu des hommes bien plus fins à cheval que des femmes, j’ai vu des femmes bien plus fines à cheval que des hommes. Ces qualités ne sont pas pour moi liée au sexe, mais à la personnalité de chacun. Idem pour le sens tactique. En revanche, la puissance musculaire l’est, indubitablement. Alors oui, je considère que ces deux kilos d’avantage sont une avancée. Et j’espère qu’elle permettra à plus de filles de monter plus souvent. C’est bien là que sera le progrès.

Et dans les faits ?

Par Charlotte Rimaud

Au-delà des opinions de chacun, nous avons voulu revenir aux chiffres et faire une projection chiffrée des conséquences de cette mesure. Nous avons donc appliqué la décharge de deux kilos aux dernières courses montées par les deux femmes qui ont gagné le plus de courses en 2016 : Maryline Éon en plat et Nathalie Desoutter en obstacle.

 

L’échantillon. Les cent dernières courses premium montées par Maryline Éon et Nathalie Desoutter, premières femmes au classement des jockeys en plat et en obstacle en 2016.

La méthode. Dans ces cent dernières courses, nous avons supprimé celles réservées aux femmes. Pour chaque course face aux hommes, nous avons amélioré le résultat de son cheval de deux longueurs, en considérant que 2 kilos correspondent à 2 longueurs à l’arrivée (même si cela n’est pas parfaitement exact en fonction de la distance). Puis nous comparons les résultats sans et avec décharge de 2 kilos.

Plat : Maryline Éon

Sans décharge                      Avec décharge

Victoires            2                                           13

2e place             5                                           9

3e place             7                                           3

4e place             7                                           3

5e place             6                                           9

Non placée        56                                         46

Obstacle : Nathalie Desoutter                      

Sans décharge                      Avec décharge

Victoires            3                                           7

2e place             7                                           6

3e place             1                                           3

4e place             10                                         6

5e place             7                                           7

Non placée        18                                         17

Le bilan. Avec une décharge de 2 kilos, Maryline Éon aurait remporté 6,5 fois plus de courses et aurait été plus souvent dans l’argent (37 fois au lieu de 27). Quant à Nathalie Desoutter, elle se serait imposée 2,5 fois plus. La différence est moins flagrante qu’en plat, puisque Nathalie Desoutter serait rentrée une fois seulement de plus dans l’argent.

Ce que notre étude ne dit pas, c’est combien de courses elles auraient monté en plus grâce à cet avantage au poids ! Or, c’est bien là la finalité de cette mesure…