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Jour de Galop

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PEGASUS WORLD CUP - Qui veut gagner des millions ?

Courses - International / 14.01.2017

PEGASUS WORLD CUP - Qui veut gagner des millions ?

PEGASUS WORLD CUP

Qui veut gagner des millions ?

 

Breaking Lucky (Looking at Lucky) est le dernier concurrent à avoir décroché une place au départ de la Pegasus World Cup, la course la plus dotée au monde, le 28 janvier à Gulfstream Park (États-Unis). Elle s’annonce comme un duel au sommet, avec les champions California Chrome et Arrogate. À quinze jours du départ, trois propriétaires ont déjà perdu 1 million de dollars.

 

 

Douze places sold out. La Pegasus World Cup est une épreuve dotée de douze millions de dollars. Elle a été inventée par l’Américain Frank Stronach. Lors de la création du concept, il a mis douze places sur le marché, à un million de dollars l’unité. Elles ont été vendues en quelques jours. À moins de deux semaines du Jour J, on peut donc dire que Stronach a gagné son grand pari. Le règlement permet aux souscripteurs de revendre, louer ou partager l’engagement avec des associés. C’est exactement ce qui s’est passé dans les dernières semaines. Gunpowder Farm, le propriétaire de Breaking Lucky, a par exemple trouvé un accord avec West Point et Reeves Racing, ces derniers ayant acheté une place au mois de mai.

 

Un gentlemen agreement autour d’Arrogate. Khalid Abdullah a le cheval pour la Pegasus World Cup, avec Arrogate (Unbridled’s Song), le lauréat de la Breeders’ Cup Classic. Mais le Prince n’avait pas investi dans l’une des douze places lors de leurs mises sur le marché au mois de mai. Un accord a donc été trouvé avec Coolmore, qui avait l’engagement… mais pas le cheval ! On ne connaît pas le montant de la transaction, mais il est difficile d’imaginer le prince Abdullah et le groupe irlandais discuter le prix comme dans un souk. Il s’agit plus probablement d’un gentlemen agreement entre ces deux puissances de l’élevage mondial (et ce n’est pas le premier).

 

Keen Ice et les associés d’un jour. Coolmore a battu "un autre vendeur d’engagement". En effet Jerry Frankel et son frère Ronnie avaient pensé à Juddmonte pour revendre leur ticket, en réalisant une plus-value au passage. Mais ils ont dû changer d’objectif. Ils ont alors trouvé un accord avec Donegal Racing, propriétaire de Keen Ice (Curlin). Jerry Frankel a laissé entendre que l’accord – dont on ne connaît rien – n’est valable que pour la Pegasus World Cup. Dès lors, on peut tout imaginer… Il faut savoir que la distribution de l’allocation est assez particulière : sept millions de dollars au gagnant, 1,750 million au deuxième, un million au troisième et 250.000 pour tous les autres partants. Chaque propriétaire a aussi droit à une part des profits générés par la course (droits télévisés, entrées payantes…), soit approximativement 150.000 $. Si Keen Ice termine troisième, comme dans la Breeders’ Cup, il remboursera son engagement et ses associés d’un jour auront donc droit à un petit bénéfice (150.000 $). Cela donne déjà un point de départ pour tenter d’imaginer le montant de la transaction entre Jerry Frankel et Donegal Racing…

 

La formule Wolf. Jack Wolf, le propriétaire de Starlight Racing et par ailleurs PDG de la Pegasus World Cup, a inventé une autre formule. Il a créé un syndicat, Starlight Pegasus Partners, pour vendre des parties de l’engagement à des associés. Ils auront droit à un strapontin, mais c’est mieux que rien ! Le cheval qui défendra les couleurs de Starlight Pegasus Partners est Neolithic (Harlan’s Holiday), un 4ans placé de Gr3 et gagnant par neuf longueurs d’une course à conditions lors de sa dernière sortie.

 

Des négociations secrètes. California Chrome (Lucky Pulpit) et Arrogate sont logiquement archi-favoris. Cette course avec un jumelé assuré ne devrait pas, en principe, laisser de place à l’inattendu sur le plan hippique. Mais en ce qui concerne le commerce des places au départ, la créativité était à l’œuvre et les formules se sont multipliées. Les stakeholders, c’est-à-dire les souscripteurs d’un engagement, ne veulent pas révéler les conditions de vente ou de location. Mais en lisant entre les lignes, on comprend les bases des négociations. Les souscripteurs demandent 60 % des gains, alors que les propriétaires dépourvus d’engagement veulent une répartition 60/40 à leur avantage. Ron Paolucci, le propriétaire de War Story (Northern Afleet), un hongre de 5ans sur la montante, a laissé entendre qu’il ne toucherait rien si son cheval ne se classe pas dans les trois premiers (le troisième recevra 1,150 million de dollars).

 

Perdre en 2017 pour espérer gagner en 2018. Quand la Pegasus World Cup fut lancée, à la mi-mai, Paul Reddam était le propriétaire de Nyquist (Uncle Mo), qui venait de se promener dans le Kentucky Derby (Gr1). Ce cheval paraissait destiné à la Triple couronne américaine. L’engager dans la course à douze millions était un choix plus que logique. Mais il n’a plus gagné ensuite et il s’apprête à entamer sa carrière d’étalon à Jonabel Farm, l’antenne de Darley au Kentucky. Paul Reddam a décidé alors de limiter les dégâts. Le 28 janvier, il sera représenté par Semper Fortis (Distorted Humor), un 4ans qui a pris des places au niveau Gr2. Le propriétaire connaît bien les règles du jeu et ne se fait pas d’illusions… Semper Fortis sera au départ avec un seul objectif : terminer sa course, permettant à son propriétaire de toucher les 250.000 $ plus le quota sur les revenus annexes, donc à peu près 400.000 $. C’est donc une perte de 600.000 $, mais avec, tout de même, un droit prioritaire sur les engagements 2018. La course sera fort probablement courue à Santa Anita et sur 2.000m, avec le possible ajout d’une épreuve sur le gazon. Frank Stronach a déjà discuté de ces points avec les stakeholders, qui ont aussi joué le rôle de consultants.

 

Les trois perdants. Si les douze places au départ ont été vendues, il ne devrait y avoir que neuf chevaux dans la course. Pendant quelque temps, il n’y avait même que huit candidats, mais Jim McIngvale a déboursé un million dans la perspective de courir Runhappy (Super SaverRunhappy (Super Saver). Le cheval étant parti au haras, McIngvale a racheté l’argentin Eragon (Offlee Wild). Un des trois investisseurs malheureux a réussi à vendre son ticket à Ron Winchell, le propriétaire de Gun Runner (Candy Ride). Le cheval, lauréat du Clark Handicap (Gr1) fin novembre, après sa deuxième place dans la Breeders’ Cup Dirt Mile (Gr1), est un candidat logique pour le million réservé au troisième. Mais, coup du sort : Gun Runner est entraîné à Fair Grounds, l’hippodrome de la Louisiane mis en quarantaine à la suite de plusieurs cas d’herpès équin. Le contrat de vente sera annulé si d’ici mardi 24 janvier la quarantaine n’est pas révoquée.

Les trois perdants sont, pour le moment, Ruis Racing, Rosedown Racing et un groupe d’associés qui comprend Earle Mack. Même si leur investissement d’un million de dollars va vraisemblablement partir en fumée, ils ont tous déclaré être prêts à s’engager pour la Pegasus World Cup 2018.

 

Quand le passé inspire le futur. Le patron de la Pegasus World Cup aura aussi son partant, le gagnant de Gr2 Shaman Ghost (Ghostzapper). Mais même si le cheval termine parmi les derniers, Franck Stronach est déjà gagnant. Il a réinventé le concept même de l’organisation d’une course. Il a remis au goût du jour les défis de la préhistoire du sport hippique : « Mon cheval battra le tien. On fait un pari ? » Avec une idée venue du passé, il a bâti un concept pour l’avenir. C’est du Stronach tout craché.

 

 

Un succès public déjà garanti

La Pegasus World Cup est un succès auprès des grands propriétaires et Frank Stronach a gagné son pari de ce côté-là. Mais, pour qu’elle soit une complète réussite, il faut aussi que le public suive et adhère. De ce point de vue-là, la Pegasus World Cup s’annonce aussi comme un succès.

 

Des places à des prix exorbitants déjà sold out. Le public désirant des places dans les restaurants ou les différents bars de Gulfstream Park doit se dépêcher, car la plupart sont déjà vendues, et pas à de petits prix ! Ainsi, si vous voulez réserver une table au Ten Plams, avec vue imprenable sur la ligne droite et le premier tournant, il vous faudra ouvrir votre portefeuille ou sortir l’American Express (Platinium si possible). Les places au bar (550 $ par personne) sont toutes vendues. Les places du restaurant, contre la vitre, sont elles aussi sold out : ce sont des tables pour quatre à 3.060 $, soit 765 $ par personne… Et si vous n’êtes que trois, vous payez les quatre places malgré tout ! Les tables de six contre la fenêtre (4.590 $) et celles pour deux personnes (1.530 $) ont aussi été vendues. Vous pouvez cependant encore réserver des tables de quatre à l’extérieur – mais couvertes – pour 3.060 $ ou alors des tables pour quatre (2.460 $) ou six (3.690 $) au niveau supérieur du restaurant… où le meilleur moyen de voir la course sera de regarder les écrans ! Au Christine Lee’s Restaurant, avec vue imprenable sur la ligne d’arrivée, les tables sont vendues pour la modique somme de 500 $ par convive (quatre personnes minimum). Il reste encore des places, mais celles assises au bar (200 $ par personne) sont toutes vendues… Près de 50 % des offres disponibles pour assister à la course sont d’ores et déjà toutes vendues. Le forfait le moins cher coûte 130 $. On peut d’ailleurs toujours acheter un simple ticket d’entrée pour la modique somme de 100 $... Cela ne vous donne pas accès à grand-chose, même pas au parking si vous ne faites pas de réservation préalable. Vous souhaitez une place assise dans les tribunes pour plus de confort ? Impossible, elles sont déjà toutes vendues, à des prix allant de 180 à 255 $.

 

Le dernier match entre California Chrome et Arrogate, la meilleure des publicités. Il faut dire que Frank Stronach est un homme chanceux… La Pegasus World Cup sera la dernière occasion d’assister à un duel entre les deux chevaux stars des États-Unis : California Chrome, lequel rentre au haras après cette course, et Arrogate. Le représentant de Juddmonte, révélé lors de son succès dans les Travers Stakes (Gr1), a battu California Chrome lors de leur première – et jusque-là unique – rencontre, dans la Breeders’ Cup Classic (Gr1). Cette dernière épreuve a laissé de nombreuses personnes sur leur faim, car un grand nombre d’entre elles estiment que "Chromie" a avant tout été battu par la monte de Victor Espinoza, plus que par Arrogate. Le match retour dans la Pegasus World Cup est donc un vrai événement et il n’aurait pas eu lieu si Franck Stronach n’avait pas créé cette course.

Sur le papier, la course se résume d’ailleurs simplement à cela : un match entre les deux chevaux, et à ce souvenir des grands duels des courses américaines. Le public étatsunien est friand de ce type d’affrontements : toutes proportions gardées, cela rappelle le duel inventé de toutes pièces à Pimlico entre les deux monstres sacrés du turf américain qu’étaient Seabiscuit et War Admiral. Cela sonne aussi comme les grands duels de la boxe, pour lesquels les États-Unis se sont arrêtés le temps d’un combat : le plus récent, Floyd Mayweather contre Manny Paquiano, avait été le combat de tous les records et, à côté, les places pour la Pegasus World Cup sont très bon marché…

Oui, toutes les étoiles se sont parfaitement alignées pour que le public réponde présent...

 

 

La Pegasus World Cup, un modèle exportable ?

Frank Stronach a évoqué l’idée de créer une Pegasus World Cup sur le gazon dès 2018, une épreuve qui pourrait selon lui attirer plus de candidatures internationales. Les places pour la Pegasus World Cup, disputée sur le dirt, ont été logiquement achetées par des propriétaires américains, à l’exception de la multinationale Coolmore. Nous avons donc demandé à Pierre-Yves Bureau, manager des intérêts de l’écurie Wertheimer & Frère, et à Georges Rimaud, directeur des Aga Khan Studs en France, si ce modèle était selon eux exportable.

 

Pierre-Yves Bureau : « Dans les gènes et la culture aux États-Unis. » « Personnellement, je ne suis pas persuadé que ce type de course soit dans nos gènes comme elle peut l’être en Amérique. Déjà, au mois de janvier, en Europe, ce serait très compliqué à faire, ne serait-ce que pour des questions de météo. Il n’y a pas ce problème aux États-Unis, si on va courir à Gulfstream Park ou à Santa Anita. De plus, les propriétaires américains peuvent se permettre de courir un Gr1 à cette date, les chevaux ayant des courses toute l’année là-bas. Enfin, il y a numériquement plus de propriétaires aux États-Unis qu’en France pour ce type de défis. Évidemment, la dimension financière est importante. Ce type de compétition est dans la culture des Américains. De plus, ils ont la chance de tomber sur une très belle année, avec California Chrome et Arrogate. En France, c’est plus compliqué et j’ai du mal à croire que ce soit quelque chose d’applicable. Les premiers très bons chevaux sortent pour Dubaï. Si vous courez un Gr1 au mois de janvier, votre cheval n’est pas arrêté durant l’hiver afin de préparer cet objectif. En France et en Europe, nous avons un programme axé sur le printemps et l’automne. Les chevaux doivent donc se reposer. L’idée est amusante, mais il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte, dont le fait que la Pegasus World Cup est réalisée par une organisation privée, celle de Frank Stronach, et non par une institution. »

 

Georges Rimaud : « Ce qui tient nos courses, c’est l’élevage. » « J’ai l’impression que, sous cette formule-là, cela demanderait un peu de pédagogie dans notre pays. Si on regarde la liste des propriétaires français susceptibles de participer, il me semble difficile de remplir la course. Peut-être cela pourrait-il se faire à un niveau d’investissement différent. En ce qui concerne l’entreprise pour laquelle je travaille, je crois que nous n’avons pas le profil pour ce type de course, car nous sommes propriétaires et éleveurs. Nous courons pour "benchmarker" notre élevage. Après, si on connaissait tous les tenants et aboutissants, pourquoi pas ? Mais je n’ai pas l’impression que nous ayons le cheval pour cela. Par exemple, s’il y avait une course sur 3.200m de ce type, cela pourrait être intéressant pour un cheval comme Vazirabad, qui est hongre. Ce qui tient nos courses, c’est l’élevage. Donc courir un cheval sans certitude qu’il y ait de la valorisation pour l’élevage… Trouver des chevaux en France pour ce type de course, je pense que cela demanderait un peu de pédagogie, ou un cheval qui a déjà fait ses preuves et que l’on connaît bien. La Pegasus World Cup est sans doute un concept très américain. Ils sont habitués à ce genre de choses, aux duels, des épreuves avec des conditions parfois particulières… Cela a donné lieu à des histoires rocambolesques et très amusantes, auxquelles le public peut certainement se rallier. »