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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Pierre-Charles Boudot - Les coulisses d’un record

Courses / 18.01.2017

Pierre-Charles Boudot - Les coulisses d’un record

Avec 300 succès en 2016, Pierre-Charles Boudot a décroché la Cravache d’or, mais aussi les records de France et d’Europe au nombre de victoires pour un jockey. Avec son agent, Hervé Naggar, "PC" a refait avec nous le film de son année 2016. Était-ce prémédité ? Quels étaient leurs réels objectifs ? Ils nous ont tout raconté et emmenés dans les coulisses de "leur" record.

Jour de Galop. – La 300e victoire de l’année est arrivée le 22 décembre à Marseille-Vivaux à l’issue d’un coup de quatre. Dans quel état d’esprit étiez-vous à ce moment-là ?

Pierre-Charles Boudot. – Une fois le record d’Europe atteint, chaque victoire n’était que du bonus. Les derniers jours de décembre ont été intenses et cela aurait été dommage de ne pas faire ce beau score de 300. Mais si nous avions fini l’année à 298, cela aurait été très bien aussi ! Atteindre les 300, c’était vraiment la cerise sur le gâteau. Mais le mois de décembre a été vraiment dur... Il fallait réussir à en gagner 19. Hervé avait senti que cette 300e pouvait intervenir à Marseille et il s'était déplacé.

Hervé Naggar. – Pour cette réunion de Marseille, je trouvais que cela sentait bon... Nous avions eu les montes que nous souhaitions. Alors j’ai pris mon billet d’avion et j’y suis allé en me disant : "On ira dîner chez Michel ensuite". Heureusement que nous avons fait la 300e à ce moment-là, car je ne sais pas où nous aurions été la chercher sinon !

Pierre-Charles Boudot. – Il restait une réunion à Deauville, mais sans que nous puissions y avoir une première chance.

Hervé Naggar. – Et à ce moment-là, nous étions allés dans nos derniers retranchements. Je savais qu’obtenir 19 victoires en décembre ne serait pas si facile. Ma crainte, c’était de finir à 298, par exemple, et d’avoir finalement un petit goût d’inachevé dans une année qui est totalement extraordinaire. Décembre a vraiment été un mois douloureux ; c’est celui que j’ai le moins bien vécu. Alors qu’en fait, si Pierre-Charles avait juste battu le record de France, nous aurions été les rois du monde.

Exergue : « Décembre a vraiment été un mois douloureux ; c’est celui que j’ai le moins bien vécu. Alors qu’en fait, si Pierre-Charles avait juste battu le record de France, nous aurions été les rois du monde. »

Ce cap des 300 victoires était-il planifié de longue date ?

Pierre-Charles Boudot. – Pas du tout ! C’est devenu un objectif en toute fin de saison seulement.

Hervé Naggar. – Le cap des 300, nous y avons pensé très tard. C’est grâce à ces trois mois exceptionnels, septembre, octobre et novembre, avec 101 victoires, que nous avons pu penser atteindre les 300 victoires. Sans les quatre victoires à Vivaux du 22 décembre, il aurait été difficile d’atteindre les 300. J’étais content que Pierre-Charles puisse arrêter. C’était notre dernier objectif et nous l’avons atteint.

 

Le tableau de marche de Pierre-Charles Boudot en 2016

Mois                Montes     Cumul    Victoires      Cumul    Moy/mois    Vict/monte (mois)            Vict/monte (année)

Janvier            65              65           16                 16           16                 24,6 %                               24,6 %

Février             97              162         26                 42           21                 26,8 %                               25,9 %

Mars                122            284         24                 66           22                 19,7 %                               23,2 %

Avril                 131            415         22                 88           22                 16,8 %                               21,2 %

Mai                  130            545         17                 105         21                 13,1 %                               19,3 %

Juin                  126            671         20                 125         20,8              15,9 %                               18,6 %

Juillet               154            825         31                 156         22,3              20,1 %                               18,9 %

Août                154            979         24                 180         22,5              15,6 %                               18,4 %

Septembre      141            1120       30                 210         23,3              21,3 %                               18,8 %

Octobre           153            1273       38                 248         24,8              24,8 %                               19,5 %

Novembre      160            1433       33                 281         25,5              20,6 %                               19,6 %

Décembre       97              1530       19                 300         25                 19,6 %                               19,6 %

Lorsque la saison 2016 a débuté, quels étaient vos objectifs ?

Hervé Naggar. – En début d’année, nous n’avions aucun objectif précis. La preuve, en janvier, Pierre-Charles a attaqué l’année tranquillement, avec 65 montes pour ce mois-là. Il a remporté seize courses en janvier. C’est un bon mois, mais sans rien de particulier à noter.

Pierre-Charles Boudot. – En début d’année, nous n’étions pas partis sur un objectif particulier. Même décrocher la Cravache d’or n’en était pas un. La preuve, c’est que j’ai monté à Deauville en début d’année, puis je suis parti en vacances quelque temps. Ce n’est pas le programme de quelqu’un qui cherche à engranger le maximum de victoires en début d’année !

 

À la fin du premier trimestre, Pierre-Charles compte 70 victoires et vous ne parlez toujours pas de Cravache d’or ?

Hervé Naggar. – Février a été un bon mois et Pierre-Charles s’est fait plaisir en battant le nombre de victoires à Cagnes. Début mars, nous en sommes à 42 gagnants et savons que le début de saison est bon. Mais nous savons aussi pertinemment que Christophe Soumillon a déjà été capable de gagner 43 courses en un mois. À ce moment-là, nous souhaitons juste continuer sur cette lancée, sans se fixer d’objectif. Mars se passe et les résultats continuent à être bons, avec, à la fin du mois, 50 victoires d’avance sur Christophe ou Maxime Guyon. Cela commence à devenir sérieux. Nous avons matière alors à se retrouver dans l’emballage final. Nous n’avons pas parlé de Cravache d’or à cette époque, car nous savons que les équilibres sont fragiles.

 

Quel a finalement été votre premier objectif en 2016 ?

Pierre-Charles Boudot. – Le premier vrai objectif, ce fut d’atteindre le cap des 100 victoires en mai. C’était pour battre le record établi par Ioritz Mendizabal.

Hervé Naggar. – Cela n’avait jamais été fait. C’était un jeu interne entre nous et, toute l’année, nous nous sommes fixé des petites balises comme cela. Cela ne changeait rien à mon travail ou à celui de Pierre-Charles. À la fin avril, nous nous disions simplement : "Ce serait sympa de terminer Cravache d’or". Mais c’est vrai que le premier objectif que nous nous sommes vraiment fixé, c’était de battre la date à laquelle Ioritz avait eu son centième gagnant.

Cette centième victoire a pourtant mis du temps à arriver...

Pierre-Charles Boudot. – Mai a été mon plus mauvais mois. J’ai eu un vrai coup de mou et cette centième victoire s’est fait attendre. J’ai passé huit jours sans gagner ! Finalement, j’ai gagné ma centième à Deauville avec Craven’s Legend.

Je me souviens bien de ce coup d’arrêt en mai, alors que j’ai totalement oublié les dix jours sans gagner à la suite du meeting de Vichy, en juillet. Mais dans ces "périodes creuses", je n’ai jamais perdu confiance et nous n’avons jamais changé nos méthodes de travail avec Hervé. Il ne sert à rien de se mettre une pression inutile dans ces moments-là.

 

Une fois ce cap des 100 victoires dépassé, Pierre-Charles compte 105 victoires fin mai. Vous commencez à penser sérieusement à la Cravache d’or, ou à un record ?

Hervé Naggar. – En mai, avec une moyenne de vingt victoires par mois, nous nous disions alors que nous étions capables, si nous tenions cette moyenne, d’aller chercher le record de France de Christophe Soumillon qui était de 228 victoires. Et c’est en juin qu’aller chercher cette première marque est devenu un objectif.

Pierre-Charles Boudot. – Une fois la 100e atteinte, tout a continué à s’enchaîner naturellement. La Cravache d’or est devenue un objectif à partir du moment où nous avions une bonne avance.

Les records battus par Pierre-Charles Boudot en 2016

 

Atteindre les cent victoires le plus tôt en une saison en France

Réalisé le 15 mai à Deauville avec Craven’s Legend – précédemment détenu par Ioritz Mendizabal

Record de France du nombre de victoires

Réalisé le 16 octobre à Chantilly avec Saphirside – précédemment détenu par Christophe Soumillon avec 228 victoires

Record d’Europe du nombre de victoires

Réalisé le 24 novembre à Chantilly avec Ambivalence – précédemment détenu par Peter Schiergen avec 271 victoires

Record de France du nombre de victoires dans les handicaps

96 – précédemment détenu par Olivier Peslier avec 56 succès en 1996

À vous écouter, on a l’impression que rien n’était planifié et que les choses se sont tout simplement enchaînées au fil des victoires...

Hervé Naggar. – C’est cela ! Au fur et à mesure que la saison avançait, nous nous sommes placé des repères. Et les marques que nous avons cherchées à atteindre sont venues naturellement, les unes après les autres. Mais rien n’était prémédité. Les mois de juillet et août ont été extrêmement bons, mais nous étions toujours à la recherche du record de France à cette époque. Après, nous nous disions que ce serait extraordinaire de faire bien mieux. Mais il fallait être capable d’augmenter notre moyenne d’alors.

Pierre-Charles Boudot. – Tout s’est vraiment enchaîné naturellement, et en bien. Ce que j’adore, c’est que nous n’avons jamais couru après les buts.

 

Le record de France est finalement tombé très vite, courant septembre. Et vous avez alors visé le record d’Europe ?

Hervé Naggar. – Une fois encore, tout s’est fait par étape. Une fois le record de France décroché, nous avons pensé au record suivant, celui d’Europe. Mais cela n’a été envisagé que tard dans l’année, avec ces mois de septembre, octobre et novembre qui ont été fabuleux. Les moyennes de début d’année étaient bonnes. Mais nous n’étions pas sur une base qui permet de viser 300 victoires en se basant sur un premier trimestre avec 20 succès en moyenne par mois. Les derniers mois de l’année sont tellement exceptionnels qu’ils ne sont pas planifiables. Fin octobre, quand nous en sommes à 248 succès, nous savons qu’avec une moyenne de 20 victoires par mois, nous pouvons dépasser le record de Peter Schiergen.

Pierre-Charles Boudot. – Ces trois mois de septembre, octobre et novembre ont été fous ! Cette période nous a permis de terminer l’année très fort, de pousser un peu plus les records et de voir plus loin, jusqu’à cette 300e de Marseille-Vivaux.

 

Que retenez-vous de cette année 2016 ?

Pierre-Charles Boudot. – Aujourd’hui, je suis content d’aller aux courses, alors que j’avais connu une période difficile en 2015, durant laquelle je prenais moins de plaisir. J’avais pris un bon coup de massue avec Make Believe dans le Prix Djebel. Tout s’enchaînait, mais en mal pour moi et c’était vraiment difficile. Cela a été totalement différent en 2016.

Hervé Naggar. – Toute cette année 2016 n’a été que du plaisir. J’ai toujours dit à Pierre-Charles : "Chaque fois que tu obtiens une victoire dans une réunion, c’est un pas de franchi".

 

A-t-il fallu changer vos habitudes de travail pour atteindre un tel score ?

Hervé Naggar. – Nous n’avons pas changé notre manière de travailler et Pierre-Charles n’a pas non plus changé sa façon de monter. Les objectifs sont venus par étape et ils nous ont boostés. Nous avons été portés par beaucoup de gens. Mais rien n’était prémédité. C’est une somme de miracles terribles. Tout cumulé, c’est splendide. Mais en revenant sur terre, on peut se dire que ce n’est finalement qu’un gagnant par réunion qui amène à un tel score. C’est très peu en fait ; cela ne va pas si vite que cela.

Il faut accepter de faire son métier normalement et savoir se déconnecter de ce poids des records à atteindre que l’on veut te faire porter. En fait, il faut essayer de viser le poteau tous les jours, c’est tout.

Je ne veux pas que Pierre-Charles prenne les victoires pour des points. Il faut que la victoire reste quelque chose d’important. Il monte des chevaux pour des professionnels avant toute chose.

En mars et avril, Pierre-Charles montait des courses P.M.H. le dimanche. Quel en était le but ?

Hervé Naggar. – En début d’année, nous nous sommes amusés à aller dans des endroits plus exotiques, comme par exemple Lisieux ou Seiches-sur-le-Loir. Pour décrocher la Cravache d’or, c’était des victoires importantes. Mais nous n’étions pas dans l’optique d’objectifs chiffrés avec ces déplacements.

Pierre-Charles Boudot. – Nous avons fait cela surtout en début d’année. Sur des dimanches sans course plate en région parisienne.

Souvent, Pierre-Charles montait deux réunions dans la même journée. D’un point de vue logistique, avez-vous rencontré des problèmes ?

Hervé Naggar. – Effectivement, en 2016, Pierre-Charles a monté plus que les autres années et j’ai passé beaucoup de temps à organiser ses voyages. J’ai fait annuler un avion Deauville - Vichy pour causes d’intempéries. Nous avons aussi raté une première course à Lyon et le cheval que Pierre-Charles devait monter a d’ailleurs gagné. Mais par rapport au nombre de déplacements sur une année, c’est finalement minime. Nous avons eu beaucoup de chance sur ce point.

 

Avez-vous manqué beaucoup de journées pour des mises à pied ?

Pierre-Charles Boudot. – Sur l’année, j’ai écopé de six jours de mise à pied. Quatre pour un kilo en trop à Pornichet… En juin, j’avais eu une mise à pied de six jours qui a été ramenée à deux jours, ce qui m’a permis de monter le Prix de Diane, dans lequel je suis tombé... Ensuite, j’ai eu deux jours de mise à pied aux Sables d’Olonne qui ont été retirés en appel. Dans le Diane, je m’en sors bien. Cette chute aurait pu être bien plus grave et, dans ce cas, j’aurais pu ne remonter qu’en septembre. Il faut aussi de la chance.

 

En 2016, Pierre-Charles a battu un record vieux de vingt ans. Il a remporté 95 handicaps – le record était détenu par Olivier Peslier depuis 1996 avec 56 succès dans cette catégorie. Y a-t-il une recette pour gagner autant de handicaps sur une année ?

Hervé Naggar. – Nous avons travaillé de la même façon et nous sommes restés fidèles aux entraîneurs qui nous font confiance, même s’il y avait parfois des montes qui semblaient plus sexys. En jouant les girouettes, on devient perdant sur le long terme. Nous avons eu beaucoup de réussite dans les handicaps. Il en faut beaucoup pour en gagner 95. La force de Pierre-Charles, c’est qu’il connaît ses chevaux. Alors quand ces derniers sont biens, il ne les "rate" pas.

Pierre-Charles Boudot. – Nous avons toujours travaillé comme cela. Nous montons pour les entraîneurs qui nous font confiance. C’est cet état d’esprit qui nous a permis de réaliser cette grande année 2016. Ce qui a été dingue en 2016 dans les handicaps, c’est que souvent, nous avions le choix entre quatre chevaux. Et très souvent, nous avons fait le bon.

Hervé Naggar. – Pour atteindre ce score de 300 victoires, il est obligatoire de gagner beaucoup de handicaps. C’est impossible de gagner 150 maidens dans une année.

Pierre-Charles Boudot. – Ma chance, c’est que lorsque je regarde une chose, je mémorise très vite. Je connais bien mes chevaux de handicap. C’est un long travail. Mais c’est important de connaître les spécificités de chaque cheval. Notamment pour les handicaps qui sont des courses qui se jouent au détail près.

La course qui démontre le mieux cela, c’est celle du 14 décembre à Deauville. Je montais Nalon et j’ai suivi Géonpi. Car ce dernier va toujours devant et je sais qu’il pousse toujours à gauche dans la ligne droite. J’avais donc replongé en dedans sachant qu’il allait ouvrir la corde. Je n’ai finalement pas gagné... Mais cette tactique m’a fait gagner des places à l’arrivée.

Quand je monte un cheval que je ne connais pas dans un maiden, j’aime bien regarder son pedigree et ses courses de références. Le pedigree est une indication qui compte et peut m’aider.

Comment expliquer qu’il ait fallu attendre le Prix Jean-Luc Lagardère pour que Pierre-Charles remporte son premier Gr1 ?

Pierre-Charles Boudot. – En 2015, nous n’avions pas spécialement de 2ans qui avaient des prétentions pour les classiques de 2016. Nous avons attendu et nous avons eu la chance de tomber sur deux bons 2ans en fin d’année, National Defense et Waldgeist, qui ont gagné leur Gr1.

Hervé Naggar - Les victoires dans les Grs1 sont implanifiables pour Pierre-Charles qui ne détient pas un contrat de première monte pour une casaque.

Pierre-Charles Boudot. – Et parfois cela se joue à peu de chose. Par exemple j’ai monté Spectre cette année. Elle a toujours très bien couru dans les Grs1 et a juste eu la malchance de tomber sur une génération de 3ans exceptionnelle. Et parfois des chevaux progressent aussi. Je pense à Volta qui a fait un vrai bond après sa victoire dans un maiden à Saint-Cloud, en début d’année. Elle est devenue une pouliche de Groupe, alors qu’elle n’avait pas été plus impressionnante que cela dans son maiden.

Vous êtes-vous déjà fixé des objectifs pour 2017 ?

Hervé Naggar. – Nous ferons moins de gagnants, c’est quasiment une certitude. Mais, en revanche, nous avons plus de chance de monter des chevaux de Gr1.

Nous n’allons pas faire différemment. Mais nous ferons moins dans la maximisation. Ce que nous avons fait en 2016 reste unique. Mais attention, cela ne veut pas dire que nous nous interdisons d’aller monter des réunions à Pornichet ou Lyon-La Soie par exemple. Comme les autres années, nous continuerons à aller monter un peu partout pour les professionnels avec lesquels nous avons l’habitude de collaborer.

En 2016, l’une des clés était de ne pas regarder ce que faisaient les autres. Il ne fallait pas se lancer dans un match permanent. Cette année, beaucoup de médias veulent lancer un match Boudot - Soumillon. Or, les courses ne sont pas une bataille navale. Nous ne nous battons contre personne !

Entraîneur oui, mais pas tout de suite

En août, à Deauville, vous nous aviez parlé de la possibilité de devenir entraîneur. Est-ce toujours d’actualité ?

Pierre-Charles Boudot. – Devenir entraîneur reste toujours un de mes projets, car l’entraînement me passionne. Mais je veux continuer de monter en course le plus longtemps possible. Si je peux rester jockey jusqu’à 40 ans, je le ferais.