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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

TRIBUNE LIBRE - Jean-Claude Rouget a raison au sujet des handicaps

Courses / 15.01.2017

TRIBUNE LIBRE - Jean-Claude Rouget a raison au sujet des handicaps

 

Par David Powell

À six années d’intervalle, en 2011 et en 2017, Jean-Claude Rouget a exposé son avis sur les courses à handicap. Un avis que je partage et qui va dans le sens des deux populations qui financent les courses et que nous cherchons à recruter ou au moins conserver : les joueurs et les propriétaires. Il est vain de répéter qu'il faut savoir vendre notre produit, quand il s'agit de la pomme pourrie des handicaps; quand nous aurons un bon produit, ce sera sans doute plus facile : voir Le Trot...

Pourquoi ne pas essayer une année expérimentale sans handicaps ? Dans l’édition du 13 janvier 2017 de JDG, Jean-Claude Rouget a dit : « Les handicaps se remplissent toujours. On pourrait ne proposer que cela et les courses se rempliraient. Mais je parle là d’un point de vue sportif, pas sous l’angle du jeu. Forcément, à partir du moment où le système fait espérer à tout le monde qu’il est possible de battre l’autre cheval parce qu’il rend 5 kilos, cela attire le client. Le trot s’en sort bien sans handicap. Pourquoi nous, au galop, sommes-nous obligés de faire des handicaps ? (…) Si l’on propose une année expérimentale sans handicap, avec à la place, des courses à conditions par tranche de gains, les entraîneurs vont regarder dans quelle course leur cheval rentre, engager et courir. C’est obligé. Je ne dis pas qu’il faut supprimer tous les handicaps. Laissons les Quintés. Mais tous les petits handicaps ne servent à rien. Les entourages ne veulent pas les gagner pour ne pas prendre trois kilos. À juste raison, puisque l’on prend la pénalisation avec moins d’argent au bout. J’ai deux ou trois chevaux par an qui remportent un Quinté et ils gagnent plus d’argent que de bons éléments que j’entraîne, qui sont en 42 de valeur, ne peuvent être victorieux dans un Quinté à cette valeur et doivent gagner leur vie dans des petites courses à conditions. »

Nous avons publié, pour la première fois en 2012, l'article suivant nommé "Revenons aux fondamentaux," où tout est dit en ce qui concerne la formule à adopter pour sortir de cette addiction absurde aux handicaps : il suffirait d'avoir le courage de tout changer en une fois, sur une année. Car, en ayant mis depuis longtemps le doigt dans cet engrenage infernal des jeux du hasard, on nous emmène, sous l'égide du PMU et avec la complicité active d'Equidia, tout droit à une délocalisation complète des courses françaises.  S'il n'y a plus de sélection pour l'élevage, il n'y a plus de justification pour le coût (exorbitant) d'organiser des courses sur notre sol ... Freddy Head l'a si bien dit, après la bérézina du week-end de l'Arc : "Nous organisons des courses pour des mauvais chevaux, il ne faut pas s'étonner si l'on fait entraîner les bons chevaux ailleurs". Voici les principaux points de l'article de 2012.

Les handicaps gangrènent le marché. « Je crois aussi qu’il faut cesser les lapalissades concernant les chevaux "qui font la recette" : le programme, c’est la règle du jeu, et si les mauvais chevaux font la recette, c’est qu’on a édifié un programme pour eux : si la règle était différente, les bons chevaux feraient la recette.

Il ne faut pas non plus se focaliser sur le cycle court, sur l’âge des chevaux : le fait de durer, ce n’est pas un défaut. Ce n’est pas pour cela qu’il n’est que peu intéressant d’acheter un yearling, mais plutôt parce que l’espérance de gains n’est pas proportionnelle à la qualité des chevaux. C’est le système des handicaps qui gangrène le marché des jeunes chevaux, et non la durée de leur carrière. Au contraire, un propriétaire s’attache bien plus à un cheval qui lui gagne plusieurs courses, et cela par son mérite, qu’à un cheval qui gagne une fois par an, lorsque c’est son tour parce qu’il a "retrouvé son poids". Nous voulons attirer une nouvelle classe de propriétaires français : ce sont en général des gens qui ont réussi dans leur métier, et ceci par leur mérite, et on peut concevoir que le système de triche inhérent aux handicaps leur répugne… D’éliminer les chevaux par leur valeur handicap est un système subjectif, contraire à celui, objectif, de la sélection qui est le sens même des courses et de l’élevage, et je pense donc à écarter. De toute manière, si le programme ne permet plus de rentabiliser ces non-valeurs, ils seront réformés naturellement, par la loi du marché. Si l’on veut sortir du cercle vicieux engendré par la "dépendance" sur la prolifération des handicaps, il faut tout reprendre à zéro : tant qu’il y aura autant de handicaps, ils continueront à fausser la donne pour toutes les autres courses. Il faut également savoir que le système des handicaps, qui pousse à "faire le tour", nourrit les argumentaires des opposants aux courses hippiques. Les parieurs ont le sentiment d’être dupés et l’ensemble des publications hostiles au sport hippique y font référence. C’est le cas de l’article absolument indigne "Les mille et une combines des paris hippiques" publié le 17 décembre sur le site du journal Le Point, auquel j'allais répondre puis laissai tomber en voyant qu'il n'était pas paru sur la version papier : j'étais navré de constater que sur le sujet des handicaps, j'aurais bien été obligé de donner raison à cette journaliste mal informée ou de mauvaise foi... »

Le programme n’a pas suivi l’évolution de la race, il l’a anticipée. Pour la réforme du programme, voici ce que j'avais écrit à l'époque, avec quelques retouches car cinq années de dégringolade se sont écoulées : « Lorsque j’étais au bureau du Syndicat des éleveurs, nous avons élaboré une proposition allant dans ce sens, qui est restée lettre morte. Une bonne partie demeure d’actualité, sauf à remettre aussi en place ce qui a été démoli pendant la décennie qui vient de s’écouler. Cette proposition tient en trois chapitres, pour refaire un programme qui corresponde aux besoins de l’élevage :

  1. Redonner au programme dit "classique" sa vocation de sélection, et dans le sens voulu. Sa "réforme" en raccourcissant les distances, contrairement à ce qui a été avancé à l’époque, n’a pas "suivi" l’évolution de la race, mais au contraire a anticipé et cherché à influencer celle-ci en modifiant la règle du jeu en faveur d’origines où notre élevage est justement le moins bien armé. Il est parfaitement vain d’argumenter que le programme devait évoluer pour suivre les temps : le programme, c’est la règle du jeu de la survie dans notre mini-univers évolutionnaire, c’est le programme qui forge la race, et non la race qui détermine le programme… Le programme a été détourné de sa vocation première, subordonné aux programmes anglais et irlandais – c’est quand même un comble, nous avons les meilleures allocations et nous avons réussi à faire du programme français un circuit "bis" voire préparatoire aux classiques anglais et irlandais !
  2. Au quotidien, dans les courses "gagne-pain", arriver à un minimum de corrélation entre le niveau des chevaux et leur espérance de gains, afin de donner intérêt à produire de la qualité et non de la quantité : voilà ce qui peut inciter à acheter un yearling…
  3. Quelques suggestions pour améliorer "l’intendance", à savoir éviter les lots squelettiques ou par contre les éliminations. »

  1. Pour le programme classique

  • « Essayer de retrouver l’harmonie et le bon sens du programme d’avant 1986, où les préparatoires servaient vraiment, avec un point culminant dans les classiques, et notamment ré-avancer les Poules d’Essai mi-avril pour permettre une transition progressive avec le Lupin et le Jockey Club.
  • Recréer le Prix Lupin, sans toutefois lui donner une allocation qui en fasse un objectif, mais plutôt une étape entre la Poule d’Essai et le "Jockey Club", comme cela fut le cas pendant de longues années.
  • Remettre le Jockey Club sur 2.400m, car, comme prévu, il est devenu un "euroLupin", c’est-à-dire une préparatoire aux autres Derby européens… Dans la mesure ou ni le Jockey Club au rabais, ni le Grand Prix du 14 juillet n’ont pu s’imposer, il n’y a plus de Derby winner français, ce qui est préjudiciable.
  • Remettre le Grand Prix de Paris sur 2.000m fin juin, avec des allocations suffisantes – ou alors sur 2.800m, pour retrouver sa vocation initiale…
  • Redonner au Prix Eugène Adam son rôle de consolation, trois semaines après le Grand Prix, ne pas essayer à coups d’argent de lui donner un statut contre nature.
  • Remettre le Prix Jean Prat sur 1.800m pour qu’il redevienne une étape pour milers que l’on souhaite rallonger ; le jour du Jockey Club, il peut servir de tremplin au Grand Prix de Paris…
  • Recréer le Prix de la Salamandre, comme préparatoire au Grand Criterium.
  • Remettre le Grand Critérium sur 1.600m, le deuxième dimanche d’octobre, pour avoir un champion 2ans à nous.
  • D’une manière générale, redonner à notre programme de 2ans une raison d’être propre, ne plus le subordonner au programme anglais : le Prix Jean-Luc Lagardère est devenu un "Dewhurst bis", le Critérium International un "Racing Post Trophy bis", etc.
  • À l’automne, ne plus concentrer toutes les bonnes courses le week-end de l’Arc, qui devient indigeste, et ce qui désertifie les autres dimanches de Longchamp en suivant : les Grs1, et non les moindres, sont plutôt dévalorisés pris dans cette masse d’événements simultanés, et leurs vainqueurs bien moins médiatisés dans l’ombre de l’Arc… De dire que l’Arc entouré de quelques Groupes ne suffira pas pour faire venir la foule, c’est sous-estimer son impact. »

  1. Pour le quotidien

  • « Une grande règle : simplifier les conditions. Plus il y a de lignes dans les conditions, moins on a de partants !
  • Quelle que soit la catégorie des chevaux, leur donner des chances de courir, mais il faut tout de même qu’il y ait un minimum de corrélation entre le niveau des chevaux et leur espérance de gains… qualité, et les clients à acheter des yearlings plutôt que des "réclamer", il faut un minimum de "justice" dans la récompense offerte – personne ne fait un croisement ou n’achète un poulain "parce qu’il a une tête à être bien pris handicap"… Il faut mettre fin à ce décalage qui s’est développé entre le programme des courses et les objectifs d’élevage.
  • Diminuer progressivement le rôle des handicaps pour en arriver à un par jour, qui peut servir de Quinté ou Pick 5, et ajuster les allocations à la qualité des participants – essayer progressivement de faire des gros handicaps dignes de ce nom, avec des chevaux de Listed en haut de l’échelle. « Je reviens sur cette suggestion, qui aujourd'hui me paraît inapplicable. Par exemple : avec une allocation de 42.000 ou 47.000 € en obstacle, on relève l'échelle de poids aux partants, pour faire rentrer des réclamers écrasés en bas de l'échelle, de ce fait on enlève toute chance aux bons chevaux de la course. Ce n'est pas normal... dans la mesure ou le programme est conçu pour faire de ces handicaps un passage obligé (comme cela on pourra dire qu'ils "font la recette"), et qu'ils sont décapités par cette politique, inutile de gaspiller une allocation de "luxe" : avec celle d'un prix de série, vous aurez le même nombre de partants, et au moins cela correspondra un peu à la valeur de la performance. Aujourd'hui, je serais plus radical : inutile de conserver même les gros handicaps si le système fonctionne par ailleurs, car mêmes rares, ils ne pourraient que le vicier. »
  • « Supprimer aussi les courses à alphabet, dont les conditions sont trop compliquées et dont la lettre ne correspond plus à la qualité du lot ». Cela, ils l'ont compris, avec un "remède" très français : superposer une usine à gaz à une autre, pour un résultat minimaliste, dont on se félicite....
  • « Les remplacer progressivement » aujourd’hui je ne dirais plus progressivement, mais tout de suite –  par : "Courses à conditions pour "n’ayant pas 10.000, 20.000, 30.000 €, etc., en victoires et places", qui constituent une protection de fait pour les chevaux ayant droit à la prime, car ils ne seront obligés de monter de catégorie que "50 % plus tard" : dès lors, nul besoin de courses "nés et élevés" ou dites "filière"…
  • Une vaste échelle de réclamers allant de 3.000 à 100.000 € de taux de réclamation, le réclamer devient donc un handicap où l’entourage du cheval est celui qui détermine son poids selon le prix qu’il l’estime : s’il surclasse son cheval, ce n’est plus le handicapeur qui l’a surestimé, mais lui-même – il n’a qu’à baisser le taux pour que le cheval trouve son niveau de compétence ; que l’allocation soit en relation avec le taux de réclamation, selon un barème à déterminer. »

  1. Pour l’intendance

  • « Pour les maidens et les courses d’inédits, les coupler par sexe le même jour et se donner l’option, s’il n’y a pas assez de partants, de les réunir en une seule épreuve, et utiliser l’argent pour en dédoubler d’autres lorsqu’on est trop nombreux – on devrait éviter ainsi les maidens à quatre ou vingt partants, et surtout les éliminations avec leurs effets délétères sur l’entraînement et pervers sur la politique d’engagements…
  • Il faudrait d’ailleurs garder une provision pour dédoubler en début et fin de saison – éviter "l’effet domino" des éliminations où l’on déclare un partant uniquement pour devenir prioritaire la prochaine fois.
  • Une allocation aux sept premiers des Listed-Races et des Groupes. De toute manière, lorsqu’on saura que pour un cheval un peu juste à ce niveau, il y a une vie en dehors de la voie des handicaps, on verra bien plus de monde tâter les courses black types sans crainte d’être massacré handicap sur une cinquième place un peu trop près des premiers… C’est la crainte de cela qui phagocyte les épreuves de prestige ! » On nous a répondu que c'est faux, que les handicapeurs font la part des choses, auquel je réponds : même si les entraîneurs avaient tort de penser comme cela, le fait même de leur perception donne tort à France Galop puisque le résultat est le même : on ne court pas.

Les handicaps sont un frein pour recruter des propriétaires. « En conclusion, donner une chance aux chevaux durs et réguliers de gagner plusieurs fois – un propriétaire s’y attache bien plus. Je pense qu’un des freins au propriétariat chez nous, c’est cette notion qu’il faut attendre "chacun son tour" pour gagner sa course, et surtout qu’il faut tricher pour ne pas l’attendre éternellement… Je le répète, pour un chef d’entreprise qui a réussi et qui a donc le goût de la compétition et qui croit à la réussite par le mérite, on est dans l’antithèse de ce qu’il attend d’un passe-temps. La généralisation des handicaps nuit aussi à la fluidité du marché des chevaux à l’entraînement. Un cheval qui n’a pas encore gagné "son" handicap a une valeur handicap, et donc vénale, basse, et lorsqu’il l’aura gagné, il vaut encore moins dans la mesure où l’allocation visée est encaissée et il faudra qu’il attende un an d'avoir "baissé" pour pouvoir en gagner un autre. Une grande gamme de réclamers, en revanche, rendra les transactions plus faciles et on hésitera moins à acheter un cheval, sachant qu’il y a également profusion d’opportunités pour le revendre. Il ne faudra pas hésiter à élargir la gamme – descendre jusqu’à des taux de réclamation de 3.000 euros par exemple, pour donner une chance – et peut-être une porte de sortie – aux chevaux de toute petite valeur – et à monter jusqu’à 100.000 euros pour l’exploitation de chevaux de bonne valeur, à la limite de la Listed. »

On peut générer du jeu sans handicap : regardez les programmes de Vincennes, neuf courses avec 14 à 16 partants chacune. Pour finir, je voudrais citer ce que j’ai écrit dans JDG en 2011, pour rebondir sur une autre excellente intervention de Jean Claude Rouget : « Jean-Claude s’interroge à juste titre sur le système même des handicaps, que j’ai dénoncé, il y a longtemps, en écrivant que c’était un cancer qui rongeait le programme français… Avec le recul, l’invention du Tiercé a sans doute été néfaste pour nos courses, car il a permis une dépendance sur un mode de jeu proche de la loterie. Maintenant, on nous répond que les handicaps font la recette, mais c’est comme un toxicomane qui est convaincu de ne pas pouvoir se passer de la drogue. Il y a bien d’autre programmes (très proche de nous, celui des trotteurs français !) où l’on génère du jeu sans handicap. Cette prolifération des handicaps sape et fausse tout le reste du programme, et jette un discrédit quotidien sur la régularité de nos courses, car personne n’est dupe. Il y a longtemps, aux États-Unis, on avait constaté la "loi du rendement décroissant" avec une augmentation intempestive de l’offre, et qu’une fois atteint un point de saturation, il était difficile de redonner l’appétit du jeu à un public repus. Car, c’est justement faute d’avoir su vendre la qualité de notre spectacle en promouvant les handicaps, que nous sommes réduits à compter sur la quantité.  Je suis d’ailleurs assez inquiet des jeux types "spot" proposés par le PMU. Cela met en avant le fait qu’il n’y a aucun effort à faire pour choisir son jeu, qui est basé sur ceux des autres joueurs. C’est exactement le contraire du message que l’on aurait dû faire passer depuis des années : que nous proposons un jeu "intelligent" sur un sport très exigeant. »

France Galop, pendant une décennie, a laissé le champ libre au PMU, qui désormais mène la danse : le PMU n’est plus le bras financier des courses, mais au contraire sa pub se targue de nous financer. Il ne sera pas facile de reprendre la main, et pour cela il faudra déjà être en mesure de proposer un produit "propre" et non une loterie non-stop que l'on peut obtenir à moindre prix aux Baléares ou au Chili ...

Il me semble que mes propositions de l'époque avaient le mérite d'être simples, pour certaines applicables aussitôt, et logiques, aptes à redonner à notre métier son aura de spectacle sportif légitime et incontournable. Maintenant, comme toute réforme ambitieuse, il faudra la volonté politique de l'entreprendre.