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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

LES TROTTEURS AU GALOP - Trot et galop : une longue et belle histoire

Courses / 29.01.2017

LES TROTTEURS AU GALOP - Trot et galop : une longue et belle histoire

 

La France est probablement le pays hippique le plus complet en Europe, ayant des chevaux de premier plan aussi bien en plat et en obstacle qu’en trot. Les deux disciplines, galop et trot, sont des mondes différents et se côtoient de moins en moins en course, le nombre de réunions pluridisciplinaires s’étant réduit. Toutefois, des liens d’amitié et des passerelles existent. Nous vous en avons cité quelques-unes dans nos précédentes éditions. En voici d’autres, ainsi que les casaques historiques ayant brillé dans toutes les disciplines.

Bazire, Allaire, Guarato… Dans les années récentes, on peut notamment citer Jean-Michel Bazire, l’homme aux dix-huit Sulkies d’or. Le driver et entraîneur est un grand ami d’Arnaud Chaillé-Chaillé, chez qui il a des chevaux depuis une dizaine d’année. Il a ainsi remporté en tant que propriétaire le Prix Ferdinand Dufaure 2003 (Gr1) avec Ice Mood (Turgeon). Jean-Michel Bazire était aussi venu à Auteuil en avril 2015, pour soutenir le regretté Bonito du Berlais (Trempolino) lors du Prix de Pépinvast. Présent aux ordres, il avait longuement débriefé après la course avec Matthieu Carroux et nous avait alors dit : « Je suis un grand supporter de Bonito du Berlais. Je suis venu le voir aujourd’hui. C’était aussi l’occasion d’assister à une belle réunion de galop. J’avais un peu déserté Auteuil, mon emploi du temps ne me permettant pas souvent d'y venir. Cela fait dix ans que j’ai des sauteurs et j’en ai encore en association. Cela me faisait plaisir de connaître les sensations que Mathieu a pu avoir en course avec ce champion.»

Sébastien Guarato est quand à lui arrivé récemment dans le rang des propriétaires de galop. Il a actuellement un cheval à l’entraînement, Via Dolorosa (König Shuffle), chez Arnaud Chaillé-Chaillé, mais a aussi eu Play Off (Coastal Path) chez Philippe Cottin. Philippe Allaire a, lui, des intérêts au galop depuis de très nombreuses années, marchant dans les traces de son père, Pierre-Désiré Allaire. Père de Flavien Prat, Frédéric Prat a lui aussi eu des chevaux de galop… Il y en a encore de nombreux autres dont les noms apparaissent ou sont apparus dans la colonne propriétaire au galop : Thierry Duvaldestin, Franck Leblanc, Yves Dreux, etc.

 

Grenat, toque grenat ; bleue, toque bleu clair ; bleue, toque orange ; rouge, toque verte... Dans l’histoire, des grands propriétaires ont vu leurs couleurs briller aussi bien au galop (plat et/ou obstacle) qu’au trot. Récemment, on pense bien entendu aux couleurs de Gérard Augustin-Normand, qui ont passé le poteau en tête dans un Prix de Cornulier avec Quif de Villeneuve (Coktail Jet). Il faut évidemment citer les familles Dubois et Baudron, au palmarès impressionnant dans toutes les spécialités…

Dans les casaques historiques, impossible de ne pas évoquer l’écurie Wildenstein, la seule à avoir réussi à remporter le Prix de l’Arc de Triomphe (Peintre Célèbre, Sagace, All Along, Allez France), le Grand Steeple-Chase de Paris (Kotkijet) et le Prix d’Amérique (Coktail Jet et Kesaco Phedo).

Alec Weisweiller fait aussi partie de ces propriétaires ayant marqué l’histoire du trot et du galop. En obstacle, ses couleurs grenat ont brillé notamment dans la Grande Course de Haies d’Auteuil (Amati) et le Grand Steeple-Chase d’Enghien (Walladana). En plat, Alec Weisweiller a été mis à l’honneur avec Mât de Cocagne (Birikil), gagnant d’un Prix Ganay (Gr1), et il a conclu deuxième d’un Prix de Diane avec Cambrizzia (Cambremont) battue par Pistol Paker (Gun Bow) après une photographie qui a longtemps fait débat… Cambrizzia s’est classée troisième du Prix de l’Arc de Triomphe, devancée par Pistol Paker, deuxième, tandis que Mill Reef (Never Bend) s’imposait par trois longueurs. Au trot, Alec Weisweller a remporté le Prix d’Amérique avec Éléazar, et il a aussi eu le champion Tony M, deux fois deuxième de l’Amérique, dont un derrière Toscan, un représentant du comte de Montesson.

La transition est donc toute trouvée. Le comte Pierre de Montesson a été l’une des figures du trot, aussi bien en piste que du côté des institutions. Président de la Société d’encouragement du cheval français (Secf, désormais LeTrot), il a contribué à la modernisation des courses. À Vincennes, ses couleurs ont brillé avec Toscan, mais aussi avec Une de Mai, la jument la plus connue du trot. Elle n’a jamais remporté le Prix d’Amérique, y jouant de malchance en 1972, mais elle a décroché cinq éditions du Critérium de Vitesse et a battu, aux États-Unis, le champion Nevele Pride, réputé invincible. Citons aussi Elpénor, ou encore Jardy, représentant de Daniel Wildenstein. Qui dit Montesson dit Coudraies, et donc la plus grande famille d’obstacle du monde : Katko (Carmarthen), Kotkijet (Cadoudal), Kotkikova (Martaline), Katenko (Laveron), Kotkieglote (Poliglote), Kobrouk (Saint des Saints), Katkovana (Westerner)… Liste non exhaustive…

Enfin, il faut citer la marquise de Moratalla. Au trot, ses couleurs ont brillé avec les champions Remington Crown, gagnant du Prix de Paris et de l’Elitloppet (Grs1), et Potin d’Amour, deuxième du Prix d’Amérique 1989, intercalé entre Queila Gédé et Ourasi. En obstacle, citons The Fellow (Italic), Ucello II (Quart de Vin), Ubu III (Maiymad), First Gold (Shafoun)… En plat, The Wonder (Wittgenstein), Chargé d’Affaires (Kendor), Chineur (Fasliyev), Corre Caminos (Montjeu), Tin Horse (Sakhee)…

 

Bianca Verga, la flambeuse qui a failli réaliser le doublé Arc-Amérique

 

Daniel Wildenstein est le seul propriétaire qui a gagné l’Arc de Triomphe et le Prix d’Amérique, respectivement avec Peintre Célèbre (Nureyev) en 1997 et avec Coktail Jet (Quocky Williams) en 1996. Mais avant lui une autre casaque était déjà passée très proche de l’impossible doublé. C’était celle de la Razza Ticino de Bianca Verga. Elle avait triomphé à Longchamp en 1961 avec Molvedo, le champion issu de la première génération de Ribot (Tenerani), dix ans après la deuxième place de Scotch Thistle (Scotland) dans le Prix d’Amérique 1951 remporté par un autre américain d’Italie, Mighty Ned (Volomite). Madame Verga et son mari, Egidio, propriétaires d’une grosse entreprise de chaussures, avaient choisi de rentrer par la grande porte dans les courses en achetant l’élevage – haras et jumenterie – de Nobile Giuseppe de Montel, le propriétaire et éleveur d’Ortello (Teddy) qui, en 1929, fut le premier gagnant italien de l’Arc de Triomphe.

San Siro, plus qu'un hippodrome. À cette époque, à la fin de la seconde guerre mondiale, San Siro était le point de rencontre de tous ceux qui comptaient à Milan. Un peu de noblesse, une forte bourgeoisie commerciale qui a fait la fortune de la ville lombarde, des industriels... Se retrouver à San Siro les dimanches au galop était un rendez-vous impossible à manquer. À l’hippodrome on s’amusait, on discutait d’affaires, on rencontrait des gens et on flambait, ce que Bianca Verga aimait a la folie.

Le trot, pour réchauffer l’hiver. San Siro – n’oubliez jamais, pour un vrai Milanais, tous les autres champs de courses, même Ascot, sont des bleds – avait un seul point faible. Après le Premio Chiusura, début novembre, ce merveilleux club fermait ses portes et il fallait attendre le jour de San Giuseppe – le 19 mars – pour y revenir. Bianca Verga ne pouvait pas attendre autant de temps. Surtout, les dimanches d’hiver sans courses lui paraissaient longs et fades sans le plaisir d’aller à l’hippodrome pour un pari un peu piquant, du genre à faire trembler les bookmakers. Le trot s’est imposé comme une bonne solution.

Le rêve d’Amérique. La saison du trot prenait le relais une fois la fin de celle du galop. Et il y avait le rêve d’aller à Paris défier les Français dans le Prix d’Amérique et revenir avec la caisse. Pour les propriétaires et les éleveurs du galop italien, le trot était un sport de paysans. Les gens du trot étaient "quelli dei birroccini", c’est-à-dire ceux des charrettes. Bianca Verga n’était pas si snob. Le dimanche après-midi, elle aimait bien aller chez les trotteurs, prendre son déjeuner, avoir un partant dans la bonne course de la journée et faire peur aux bookmakers. C’est pour cela qu’au même moment où elle développait la Razza Ticino, en cherchant à donner du souffle à quelques grandes souches du Nobile de Montel un peu fatiguées, elle avait décidé d’acheter quelques trotteurs pour se faire plaisir. Son choix s'était porté sur Schotch Thistle, l’un des bons d’une super génération américaine, celle de Hot Moon et Rodney, deux chevaux qui ont marque l’élevage du standardbred.

Un américain grand comme un français. Il fut acheté et confié à Orlando Zamboni, il Signor Orlando, mon professeur privé d’histoire du trot français. Un grand monsieur et un grand professionnel, qui m’avait tout appris sur la grande époque du vieux Vincennes, quand les trotteurs français étaient, aux yeux des Italiens, des monstres. Scotch Thistle était un américain grand comme un français, un cheval capable de s’équilibrer dans la descente et d’avaler la côte, comme on disait alors. Il fut malchanceux de tomber sur un autre américain bâti pour Vincennes, Mighty Ned. Gagnant en 1949, Mighty Ned avait déjà entamé sa carrière d’étalon. Le prince Alexandar Finn, le maître venu de Russie, pensait que ses vieilles jambes pouvaient tenir après une saison à la campagne. Scotch Thistle a terminé deuxième en soulageant les dirigeants qui n’avaient peut-être pas dans les caisses assez d’argent pour payer les paris de Bianca Verga. Il est ensuite devenu un bon étalon.

Molvedo, un Arc en argot milanais. Dix ans plus tard, Molvedo a permis à la Razza Ticino de réaliser son fait d’armes en remportant l’Arc 1961, après le Grand Prix de Deauville. Sur la côte normande, madame Verga avait éprouvé le personnel de l’hippodrome qui eut toutes les peines pour trouver l’argent nécessaire au paiement de ses tickets gagnants et à ceux de ses amis. Au moment de la remise de trophées à Longchamp, madame Verga avait dit en pur argot milanais à Marcel Boussac : « Se voeur tuta sta gent, mi voeuri duma respira un poeu ». C’est-à-dire : « Mais que me veulent-ils, je me sens mal et j’ai besoin de respirer ».  La Razza Ticino a cessé d’exister dans les années 1980, avant la mort de madame Verga, même si le haras existe encore. Sur une partie de ses herbages où gambadait jadis Ortello, le premier lauréat italien de l’Arc, se sont développés des trotteurs classiques, les "OK" élevés par la famille Branchini. Et sur une petite partie, on élève encore des pur-sang. L’histoire continue.