Télécharger l'édition du jour
Jour de Galop

JOUR DE GALOP

AUX ORIGINES DE - Network ou la mode du sang allemand sur les obstacles

Courses - International - Élevage / 26.02.2017

AUX ORIGINES DE - Network ou la mode du sang allemand sur les obstacles

AUX ORIGINES DE

 

Network ou la mode du sang allemand sur les obstacles

Le week-end dernier, en Irlande, Acapella Bourgeois et Ball d’Arc ont apporté deux Groupes supplémentaires au palmarès de leur père, Network (Monsun). Cet étalon fut l’un des précurseurs de la mode du sang allemand qui est aujourd’hui très présent des deux côtés de la Manche chez les sauteurs. Cette tendance, qui a vu le jour en France, semble partie pour s’installer durablement en obstacle.

Par Adrien Cugnasse

Les Haras nationaux, aujourd’hui disparus, ont importé plusieurs étalons allemands pour produire des sauteurs au début des années 2000. Les plus marquants furent Lavirco (Königsstuhl) et Network. Les victoires au niveau Gr1 de leur production ont lancé la mode des lignées allemandes, en France dans un premier temps, puis en Irlande et en Angleterre.

 

Une intuition française. Éric Hoyeau, le président-directeur général d’Arqana, nous a expliqué : « Au début des années 2000, j’ai effectué une mission de consultant pour le compte des Haras nationaux. L’objectif était de les aider à renforcer la qualité de leur offre de pères de sauteurs. J’ai entre autres proposé aux responsables de cette institution d’aller en Allemagne. À l’époque où il y avait encore des courses d’obstacles dans ce pays, j’avais plusieurs fois eu l’occasion d’y monter. Je pensais que certains courants de sang allemands, comme celui de Monsun, qui n’était alors qu’un jeune étalon, pouvaient potentiellement être intéressants pour produire des sauteurs. Dans ce pays, on trouve relativement facilement des chevaux bai foncé, avec de la tenue, du modèle, une bonne locomotion et des courants de sang compatibles avec l’obstacle. Je leur ai indiqué plusieurs chevaux, dont Network et Lavirco. Ma mission s’est arrêtée là. » François Gorioux, délégué national courses de l’IFCE - ex Haras nationaux – a précisé : « Network a intégré l’administration en 2002 et Lavirco en 2003 après avoir effectué six années de monte dans son pays d’origine. Lors de notre déplacement en Allemagne, à l’automne 2001, avec Philippe de Quatrebarbes, Michel de Gigou, Jacques Lauriot et Éric Hoyeau, nous avions vu d’autres chevaux, dont Surako [Le père de mère de Le Havre, ndlr]. Mes notes concernant Network étaient les suivantes : "Bai brun, bons tissus, grand cheval, fort massif épaule, de l’espèce, bien relié, légèrement panard de l’antérieur droit, du capot et expressif. Pas très ouvert, garrot prolongé, pourrait être plus armé, couvre du terrain". »

 

Le père de Sprinter Sacré. Outre son modèle, Network pouvait se prévaloir de plusieurs courants de sang éprouvés chez les sauteurs. Sa mère était une fille de Reliance, comme celle d’Oscar (un des bons étalons d’obstacle de Coolmore) ou celle de Village Star (le père de Kauto Star). On trouve aussi plusieurs black type en obstacle dans sa souche. François Gorioux nous a dit : « Les achats d’étalons étaient réalisés en concertation avec les éleveurs français. Ces chevaux allemands, outre leurs qualités de modèle et de tenue, offraient l’avantage d’apporter des courants de sang neufs. Network a débuté à Cercy-la-Tour et les éleveurs locaux ont immédiatement joué le jeu. Il a sorti des gagnants dès ses premières années de production et sa carrière était lancée. » La cote de Network sur le marché est notamment portée par les succès outre-Manche de Rubi Light, Saint Are, Adriana des Mottes, mais aussi et surtout de Sprinter Sacre, double lauréat du Queen Mother Champion Chase (Gr1). En France, les victoires de Rubi Ball dans le Prix La Haye Jousselin Gr1 (2 fois) et dans le Ferdinand Dufaure (Gr1) sont restées dans les mémoires. Network officie désormais au Haras d’Enki.

 

Network, le cheval de course. Andreas Schütz fut l’entraîneur de Network. Il nous a expliqué : « C’était vraiment un très beau poulain, grand et fort. C’est la raison pour laquelle il n’a pas couru à 2ans. Ce n’était vraiment pas un précoce. Rapidement, à l’entraînement, il est sorti du lot et il faisait partie des chevaux que nous préparions avec des ambitions pour la saison classique. En course, il avait une grande action et de la générosité. Il fut l’un des bons sujets d’une très bonne génération de 3ans. Network avait gagné la préparatoire du Derby avec la manière et je l’estimais beaucoup. Ce fut la meilleure valeur de sa carrière. D’ailleurs, Andrasch Starke a hésité à le monter dans la grosse épreuve. Mais il a préféré un autre de mes pensionnaires, Samum (Monsun), qui s’est finalement imposé. Avant la course, la différence n’était pas énorme entre les deux chevaux. Network n’a pas été très chanceux dans le Derby [non classé, ndlr]. Le cheval s’est vite retrouvé devant dans une course qui est allée vite. Or ce jour-là, les quatre premiers sont venus de l’arrière. Il a ensuite eu un accident qui a perturbé la suite de sa carrière. Je pense qu’il n’a pas le palmarès en rapport avec sa qualité. Je suis persuadé qu’il aurait pu gagner au niveau Gr1 sans ce problème. Mais il n’en pas eu l’opportunité. »

 

Le derby allemand 2000

https://youtu.be/HqmPHr8sjfs?t=1m33s

 

Le miracle Monsun. Network est né en 2000, dans la première génération de Monsun. Avant de devenir l’étalon le plus cher en Europe, ce dernier a commencé par saillir des books très réduits. La qualité de sa production a commercialement remis en selle l’Allemagne. Cinq ans après sa mort, on dénombre 112 black type dans sa descendance. Ce double lauréat de l’Europa-Preis (Gr1) fut deuxième d’une grande édition du Derby allemand. Andreas Schütz a bien connu ses produits. Il nous a expliqué : « Monsun a été une véritable bénédiction pour ma carrière. J’ai entraîné plusieurs très bons produits de cet étalon, comme Samum (Derby allemand & Grosser Preis von Baden, Grs1) et Shirocco (Derby allemand & Gran Premio del Jockey Club, Grs1). Monsun a produit des chevaux qui vieillissaient bien, avec de la tenue, et qui allaient très bien dans le souple. Avec la maturité, ils étaient souvent capables d’aller en bon terrain. Les Monsun sont performants sur 2.000m/2.400m, voire plus. Ce sont des chevaux volontaires. Les mâles étaient aussi bons que les femelles. Même si Monsun a donné des gagnants à 2ans, dans l’ensemble ses produits avaient besoin de temps. » Holger Faust, du Gestüt Karlshof, a précisé : « Nous n’avons à ce jour pas d’étalon confirmé du niveau de Monsun. Mais, il est presque impossible qu’un de ses fils atteigne son niveau. C’était un étalon exceptionnel, largement au-dessus de son propre père, Königsstuhl [le seul lauréat de la Triple couronne allemande, ndlr]. Il est certainement le meilleur reproducteur de toute l’histoire des courses allemandes. Il faut voir ce que vont donner en plat ses derniers fils qui sont entrés au haras en Allemagne. »

 

 

Une grande génération. Le Derby allemand 1993 fut une grande édition. Andreas Schütz se souvient : « En course, Monsun était lui-même un bon cheval, dans une très bonne génération. Je l’ai vu courir à plusieurs reprises, car à l’époque j’étais l’assistant-entraîneur de mon père et Monsun courait contre nos chevaux. Cette année-là, notre meilleur pensionnaire s’appelait Kornado (Superlative) et il a ensuite gagné deux Grs1. C’était aussi la génération de Sternkoenig (Kalaglow), qui s’est lui aussi imposé au niveau Gr1. Mais la star de cette classe d’âge, c’était bien sûr Lando (Acatenango) qui a gagné le Japan Cup, le Derby allemand, deux fois le Grosser Preis von Baden, le Gran Premio di Milano, le Gran Premio del Jockey Club et le Preis der Privatbankiers Merck (Grs1). Lando était largement supérieur en piste, mais c’est Monsun qui a le mieux produit au haras. Monsun n’était pas un cheval très impressionnant en compétition. Il avait de la tenue et était à l’aise dans les courses avec du train. Néanmoins, il était courageux et gagnait souvent de peu. Il était souvent parmi les animateurs et déroulait devant grâce à sa tenue. Il a transmis cela. »

 

La montée en puissance du sang allemand sur les obstacles. Trois des quatre étalons les plus utilisés outre-Manche sont des fils de Monsun et ils officient sur le marché de l’obstacle. En 2016, les étalons nés en Allemagne, mais stationnés en France, ont sailli plus de 500 juments. Les lignées les plus présentes outre-Rhin (Königsstuhl, Surumu, Big Shuffle) sont présentes dans le pedigree d’une quarantaine de sires officiant en France en 2017.

 

LE TOP 4 DES ÉTALONS ANGLO-IRLANDAIS EN 2016

Classement selon le nombre de saillies en Grande-Bretagne et en Irlande

Étalon                                                         Père                  Saillies 2016

Soldier of Fortune                                   Galileo              304

Getaway                                                    Monsun            299

Ocovango                                                 Monsun            274

Shirocco                                                    Monsun            248

 

Fidèles à leur programme de sélection. En Europe, l’Allemagne est le dernier pays à avoir conservé le système de sélection basé sur la tenue, tel qu’il a prévalu partout ailleurs pendant longtemps. L’objectif est de gagner le Derby, sur 2.400m, et les courses de vitesse pour les 2ans ne sont donc pas une priorité. Pour justifier cette fidélité à ce mode de sélection historique, Holger Faust nous a dit : « Un grand nombre de courses de prestige à travers le monde se courent sur 2.000m, voire sur 2.400m et plus. C’est une grande chance pour nous, car beaucoup d’éleveurs, à l’échelle internationale, se privent de ces épreuves en se concentrant sur la vitesse et la précocité. » Comme à la grande époque des courses, où des passionnés faisaient courir sans grands objectifs commerciaux, le propriétaire allemand a peu d’espoirs de retour sur investissement : « En Allemagne, les courses, c’est un hobby. Vous n’avez aucune chance d’équilibrer les comptes avec les gains en course, et encore moins de faire des profits. Même si vous faites une bonne saison, par exemple en gagnant deux Groupes en ayant dix chevaux à l’entraînement, vous ne rentrez pas dans vos frais. Si vous avez la chance d’avoir un très bon cheval, vous pouvez vous en sortir en le vendant à l’étranger. »

 

L’élevage allemand est-il aussi performant que par le passé ? Holger Faust, explique : « Le nombre de juments et d’éleveurs a beaucoup baissé. Alors que nous avions 3.000 voire 4.000 mères par le passé, c’est à présent un peu plus d’un millier de juments qui sont saillies chaque année. Cette baisse a principalement affecté les petits éleveurs, ceux qui ont peu de moyens. Les grands haras n’ont pas quitté le bateau, si bien que la qualité de l’élevage allemand n’a pas baissé. Par le passé, nous avons eu des chevaux du niveau de Lando (Acatenango), qui a gagné la Japan Cup (Gr1), Star Appeal (Appiani II), qui s’était imposé dans l’Arc, ou Silvano (Lomitas), qui avait remporté l’Arlington Million (Gr1). Mais les meilleurs produits de l’élevage allemand de ces dernières années n’ont rien à envier à ces chevaux. On peut penser à Danedream (Lomitas), qui a battu le record de l’Arc avant de gagner les King George VI & Queen Elizabeth Stakes. Novellist (Monsun) a battu le temps record dans les King George. Protectionist (Monsun) a remporté le Melbourne Cup, tout comme Almandin (Monsun). Nous n’avions jamais connu de tels succès par le passé. »

 

Peuvent-ils encore sortir des étalons ? Avec peu de juments à saillir, il est difficile pour un étalon d’émerger. Le nombre de mères s’étant effondré outre-Rhin, on peut se demander si l’élevage de ce pays pourra "sortir" de nouveaux étalons. Holger Faust nous a dit : « Sur un millier de juments allemandes, un quart vont à la saillie en France, en Irlande ou en Angleterre. Quand vous achetez un yearling en Allemagne, il a forcément été élevé dans un haras qui avait suffisamment de succès pour survivre à la crise. C’est donc un cheval qui a été bien élevé, car seuls les éleveurs compétents ont survécu. Une proportion élevée de poulains va donc en course, ce qui compense en partie le faible nombre de juments saillies par chaque étalon. C’est ce qui permet aux jeunes reproducteurs d’émerger, même si cela reste plus difficile qu’à l’étranger. À ce jour, le record du nombre de saillies en une saison pour un étalon stationné en Allemagne est de 140 mères. Il est détenu par Dabirsim (Hat Trick), lorsqu’il officiait au Gestüt Karlshof. En 2017, une poignée d’étalons vont saillir entre 80 et 100  juments, soit au total la moitié des mères disponibles. Il s’agit de Maxios (Monsun), Soldier Hollow (In the Wings), Isfahan (Lord of England), Lord of England (Dashing Blade) et Protectionist. Il en reste peu pour les autres. »

 

Les paradoxes de la filière hippique allemande

Alors que l’élevage allemand parvient toujours à sortir de bons chevaux, la filière de ce pays peine à sortir de la crise qui la traverse depuis longtemps. Les courants de sang allemands réussissent bien en obstacle, alors que cette discipline a disparu de ce pays… l’Allemagne des courses est pleine de paradoxes.

 

L’obstacle, c’est fini. Malgré la réussite des courants de sang allemands sur les obstacles, il ne reste aujourd’hui plus qu’une vingtaine de courses d’obstacles par an dans ce pays. Holger Faust nous a dit : « De manière totalement involontaire, les fils de Monsun produisent très bien pour l’obstacle. C’est d’autant plus inattendu que l’obstacle a quasiment disparu d’Allemagne. Par le passé, nous avions une course pour les sauteurs par réunion. Pour cause de désaffection des joueurs, elles ont été abandonnées. En Allemagne, absolument personne ne veut élever des chevaux d’obstacle. Les éleveurs ne veulent pas garder les juments qui présentent un pedigree avec des références pour l’obstacle. Ces mères sont vendues à l’étranger. »

 

L’élevage se maintient dans une filière qui va mal. Daniel Delius, de Turf Times, nous a expliqué : « Il faut du temps pour qu’un étalon émerge lorsqu’il est stationné en Allemagne. Monsun avait 12 ou 13ans lorsque les étrangers ont commencé à s’intéresser à lui. Heureusement, le niveau de la jumenterie est élevé, ce qui aide à compenser le petit nombre de juments. Il a plusieurs jeunes étalons intéressants en Allemagne, comme Pastorius (Soldier Hollow) ou Protectionist. Mais pour moi, le principal problème de l’élevage allemand c’est le renouvellement des générations. Les propriétaires de haras sont vieillissants. La filière survit grâce à une poignée d’investisseurs. Nous manquons de nouvelles têtes. Andreas Jacobs est le propriétaire du Gestüt Fährhof, mais aussi de Newsells Park en Angleterre et de Main Chance Farm en Afrique du Sud. Il nous faudrait cinq ou six investisseurs comme lui pour assurer l’avenir des courses en Allemagne. »

 

Il y a du monde aux courses, mais les gens ne jouent pas. Daniel Delius a précisé : « L’avenir des courses en Allemagne est très incertain. Un hippodrome comme Munich ne va avoir que sept réunions en 2017, à cause des finances. On ferme deux hippodromes cette année, Brême et Francfort. L’urbanisation rattrape les champs de courses. Et ce d’autant plus que les élus locaux ne voient pas l’intérêt de conserver un hippodrome pour seulement quelques réunions pendant la saison. La baisse du nombre d’épreuves et de champs de courses entraîne une réduction du nombre de personnes impliquées dans la filière. Ce ne sont pas les paris sportifs qui ont mis à mal la filière allemande, mais plutôt les bookmakers sur internet qui ont capté les parieurs et ne reversent rien à la filière. Et pourtant, il y a du monde aux courses. On peut avoir 10.000 spectateurs pour une journée de courses à Düsseldorf. Mais ils ne jouent pas. Ce sont des familles, qui peuvent éventuellement manger sur place, mais qui ne miseront pas plus de 10 € pour toute la réunion. » Pour conclure, Holger Faust nous a expliqué : « Nous avons un autre problème, c’est le manque de visibilité. Nous sommes absents des grands médias et nous n’avons pas une chaîne comme Equidia. »