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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Christophe Soumillon n’est pas rassasié

Courses / 15.02.2017

Christophe Soumillon n’est pas rassasié

Par Adeline Gombaud

Mardi dernier, Christophe Soumillon était à Chantilly où il a réalisé un coup de trois. Il s’apprêtait à rejoindre Cagnes-sur-Mer, après avoir fait un passage à Pornichet la veille, et avant de rejoindre Dubaï jeudi. Quand, en fin d’année dernière, il avait annoncé vouloir s’attaquer au record de Pierre-Charles Boudot, il n’avait pas menti ! De ses espoirs pour 2017 en passant par des sujets plus institutionnels, il s’est confié. En commençant par Thunder Snow, le 3ans de Godolphin qui vient d’impressionner à Meydan…

 

Thunder Snow, l’aisance et la vitesse

 

« Thunder Snow m’avait déjà beaucoup impressionné à Saint-Cloud quand il avait gagné le Critérium International. Il dégage une grande facilité dans ce qu’il fait, et il est doté de beaucoup de vitesse. J’étais presque surpris d’apprendre qu’il allait courir à Dubaï, car je pensais qu’il serait conservé pour les classiques européens. En revanche, je n’avais pas de doute sur le fait qu’il s’adapte au sable. À Saint-Cloud, il avait gagné en terrain pénible, et il a l’action pour se sortir de ce type de pistes. Dans les UAE 2.000 Guineas, nous avons vraiment gagné facile ! Il a gambadé ! Je pense qu’il devrait courir l’UAE Derby, le jour de la World Cup, puis son entourage décidera ce qu’il fait avec lui. J’imagine que ce sera l’Europe ou les États-Unis. J’avais gagné l’UAE Derby avec Mubtaahij en 2015, et il avait ensuite couru le Kentucky Derby. Les deux chevaux ont des points communs, mais Mubtaahij n’a pas autant de physique que Thunder Snow. À Churchill Down, il n’avait ni le bon numéro de corde, ni la vitesse de base suffisante pour se retrouver bien placé. Or c’est primordial dans cette course. Je pense que Thunder Snow a plus de vitesse que lui. »

Monter pour Godolphin, une question d’opportunité

 

« Quand j’ai monté Thunder Snow en novembre dernier, cela faisait très longtemps que je n’avais pas monté pour Godolphin ! Je me demande même si la dernière fois, ce n’était pas lorsque j’avais 17 ans… On m’avait proposé de travailler pour eux, à l’époque où l'entité avait une base à Évry avec David Loder. Mais Cédric Boutin avait estimé que je n’étais pas assez mature. C’était la bonne décision, car la base française n’a pas perduré, et de mon côté, j’ai eu la chance de travailler ensuite pour de grands professionnels. Pour Thunder Snow, ce fut une question d’opportunité… Saeed bin Suroor souhaitait un jockey "local" pour monter le cheval à Saint-Cloud. Moi, je n’avais pas d’engagements pour Alain de Royer Dupré ou Jean-Claude Rouget. Il faut peut-être y voir un signe du destin… Cet hiver, à Meydan, il m’a demandé de monter certains chevaux. Je l’ai fait quand j’étais disponible. Il se trouve aussi que nous n’avons pas les mêmes cartouches que les années passées avec Mike de Kock. La raison ? Je pense que c’est avant tout une question de niveau. Ce sont des chevaux qui viennent majoritairement d’Amérique du Sud et ils sont en dessous des meilleurs. Et puis la quarantaine qu’ils subissent en Afrique du Sud est très contraignante…

Cette année, il est possible que je monte pour Godolphin au coup par coup, des chevaux comme Thunder Snow évidemment, s’il court les Guinées par exemple. Mais je souhaite avant tout me concentrer sur la France. »

Le compétiteur

« Oui, battre le record qu’a établi Pierre-Charles est un challenge qui me motive beaucoup. Il y a quelques années que l’on avait envie de tenter un tel record avec mon agent, Pierre-Alain. Mais comme je passais tout l’hiver à Dubaï, c’était compliqué. Cette année, c’est un peu différent. Ma femme, Sophie, attend notre troisième enfant et je n’avais pas envie de passer plus de deux mois loin de la maison. Mes deux autres enfants ont grandi, ils sont scolarisés et ils ne peuvent pas m’accompagner comme c’était le cas auparavant. Alors j’ai demandé à Mike de Kock de faire des allers-retours. Cela me permet de monter à Cagnes par exemple, un meeting où je n’étais pas allé depuis des années… Cela se passe bien, même s’il faut un peu de temps pour récupérer la clientèle. Je pense que le record de Pierre-Charles peut être battu. C’est en tout cas un défi qui m’amuse beaucoup ! Je suis avant tout un compétiteur. »

Plus en forme qu’il y a quelques années

 

« Certains disent que courir après un record est une bêtise, que cela nous fatigue beaucoup. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes des sportifs, que nous faisons un sport exigeant, fatiguant ! Pierre-Charles a monté entre 1.300 et 1.400 courses en 2015, 1.500 l’an dernier, et il ne semble pas exténué. Il faut se connaître. Nous avons fait beaucoup de progrès sur la diététique par exemple, et je pense que je suis plus en forme qu’il y a quelques années… Il ne faut pas oublier non plus que l’on ne peut pas se permettre de louper des montes. Je connais beaucoup de chevaux de Gr1 qui ont débuté en province, donc ces réunions sont importantes aussi. Je vais essayer de battre ce record, mais en restant dans les limites du raisonnable : bien sûr que je ne vais pas aller monter des non-chances le dimanche sur des hippodromes dangereux… Dans ce métier, dès que l’on monte moins, on perd des clients. C’est ainsi. »

Avec Jean-Claude Rouget, une relation de confiance désormais bien établie

« Jean-Claude Rouget m’a sorti la tête de l’eau quand j’ai perdu mon contrat avec le prince. Au début, nos rapports n’étaient pas forcément très faciles. J’ai du caractère, lui aussi, et cela entraînait des frictions. Mais il a mis les points sur les i, et nous avons commencé à nous comprendre. La confiance s’est instaurée, aujourd’hui, nous travaillons sur le long terme, et cela porte ses fruits. On peut même dire que nous avons une relation privilégiée, car nous partageons autre chose que les courses. En tant que jockey, on ne se lasse pas de tels résultats ! J’espère qu’il continuera longtemps à dénicher de bons chevaux grâce à son œil avisé, et nous, ses jockeys, pourrons parachever son travail sur la piste. »

Almanzor, le cheval hors du commun

 

« Almanzor est vraiment un cheval d’exception. Il a marqué les courses, et pas seulement au niveau national. Il sera très attendu cette année, évidemment, et de très beaux challenges nous attendent avec lui. Oui, c’est un cheval hors du commun. Pour moi, ses deux victoires en Grande-Bretagne et en Irlande ont été aussi impressionnantes l’une que l’autre. À chaque fois, c’étaient des lots compliqués ainsi qu'un long déplacement. Et à chaque reprise, il a montré une telle aisance… C’est vrai qu’après l’Irlande, j’ai dit qu’il pouvait courir l’Arc. C’était un feeling… Le cheval continuait à allonger ses foulées après le poteau, comme il l’avait fait dans le Jockey Club, et pour moi, il peut tenir 2.400m, surtout à Chantilly, qui est un parcours plus coulant qu’à Longchamp. Après, j’ai compris la décision de Jean-Claude de rester sur son programme initial. Il a eu raison car le cheval a gagné à Ascot ! Peut-être que ne pas courir l’Arc à 3ans l’a aussi préservé. »

Une année en demi-teinte pour Son Altesse l’Aga Khan

 

« L’année, pour le prince, a été en demi-teinte. Nous avons connu pas mal de déceptions, mais cela fait partie à la fois de l’élevage et des courses. Toute l’équipe, que ce soit au haras ou avec les entraîneurs, se remet en question pour passer ce cap. Cette année, nous avons gardé des chevaux comme Vazirabad et Zarak qui devraient être capables de gagner leurs Grs1. Nous espérons aussi avoir des 2ans solides et de qualité. »

Moins deux kilos pour les femmes : que vont y gagner les courses ?

 

« Au sujet de cette décharge accordée aux femmes, la question que je me pose est la suivante : quel intérêt pour les courses ? Comprenez-moi bien, je ne suis pas contre les femmes dans les courses, je ne suis pas machiste. Mais on fait un métier de compétition, où naturellement, la sélection s’opère. Va-t-on accorder une décharge aux jockeys n’ayant pas gagné quinze courses ? Dans les sports automobiles, est-ce que le pilote le moins rapide part en première ligne ? J’ai monté avec des femmes comme Chantal Sutherland et Hayley Turner, et je peux vous assurer qu’elles n’avaient pas besoin de décharge pour gagner. En France, les filles ont un niveau correct, mais loin d’être exceptionnel. J’ai peur qu’avec cette mesure, beaucoup de filles de l’étranger viennent s’installer en France, et si c’est le cas, cela sera beaucoup plus compliqué pour les Françaises ! Je pense aussi aux handicapeurs, aux parieurs… Cela va largement compliquer leur travail et leur façon de faire le papier. Donc oui, je me demande ce que cette mesure va apporter aux courses. Je pense que les dirigeants auraient pu nous consulter avant de prendre cette décision. »

Inquiet pour l’avenir des courses

 

« Cela fait cinq ou six ans que l’Institution nous promet qu’elle va redynamiser les courses, les rendre plus visibles, faire venir des jeunes sur les hippodromes… Elle a lancé des dispositifs très coûteux, comme les EpiqE Series, et je n’ai pas vu le résultat qu’on attendait. La multiplication des courses avec les réunions du Chili, de Tanzanie et de je ne sais où ont fait beaucoup de mal. Les parieurs n’ont pas envie de jouer sur ce genre de courses. Ils n’ont de toute façon plus le temps de faire le papier comme à l’époque où il y avait une ou deux réunions l’après-midi. J’ai l’impression que nous sommes vraiment sur une pente dangereuse. Regardez aujourd’hui à Chantilly : les courses commencent à midi, et il y a douze personnes dans les tribunes, dont plus de la moitié qui travaillent dans les écuries ! J’ai peur pour l’avenir. Va-t-on finir par courir à huis-clos ? Tous les autres sports connaissent une vraie dynamique, et nous sommes à la traîne… Il y a aussi le problème de la restauration sur les hippodromes. Est-ce normal que dans le pays de la gastronomie, on mange aussi mal sur nos champs de courses ? »