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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Mettre les femmes en selle : juste une question de poids ?

Courses / 07.02.2017

Mettre les femmes en selle : juste une question de poids ?

Par Pierre Laperdrix

À partir du 1er mars, les femmes jockeys vont bénéficier d’une décharge de 2 kilos dans 90 % des courses mixtes disputées en France. France Galop a choisi de faire un nouveau pas en avant, quelques années après la création de courses réservées aux femmes. Sur ce sujet, la France est même en avance sur l’Angleterre ! En effet, c’est seulement à partir de 2017 qu’est lancé outre-Manche un circuit de neuf courses réservé aux femmes jockeys, professionnelles et amateurs : the Silk Series.

La piste du circuit exploitée par l’Angleterre est une solution parmi d’autres. Mais elle ne permet pas de voir les femmes monter contre les hommes, comme le souhaite la réforme lancée par France Galop. Car l’esprit de la mesure française est bien le suivant : inciter les propriétaires et entraîneurs à utiliser les femmes jockeys en course en leur offrant un avantage. Ici, cet avantage est pondéral et doit permettre au cheval de réaliser une valeur supérieure de 2 kilos à sa valeur réelle s’il est associé à une femme.

Le bonus financier. Une autre piste incitative aurait été d’offrir un bonus financier. C’est-à-dire de majorer les gains obtenus par un cheval dans une course mixte si son entourage a fait appel à une femme. Mais, comme avec toute mesure attractive avec de l’argent à la clé, cela a un coût et, dans une situation financière où l’on parle d’une possible baisse des allocations pour les années à venir, ce type d’encouragement n’aurait sans doute pas été considéré comme essentiel.

D’ailleurs, combien pourrait-il coûter de proposer 10 % de majoration aux propriétaires sur les gains (primes comprises) si leur cheval est monté par une femme dans une course mixte ? En 2016, environ 210.000 €, soit l’allocation de quatre Quintés+, avec un calcul un peu "grossier".

Le détail de ce calcul :

Nous avons comptabilisé les allocations, primes comprises, remportées par des femmes figurant parmi les 400 meilleurs au classement de la Cravache d’or en 2016. Ce total monte à 4.251.429 €. Si seulement 50 % de ces gains ont été engrangés dans des courses mixtes, cette somme tombe à 2.121.714,5 €. Dix pour cent de ce total correspondent donc à 212.571,45 €.

Cela peut paraître dérisoire, mais n’oublions pas que ce chiffre pourrait être facilement multiplié par deux ou trois si une mesure incitative avec majoration des gains était en vigueur.

Certains pays ont fait le choix de ce bonus pour inciter les entourages à faire confiance à une certaine catégorie de jockeys, en l’occurrence des locaux s’agissant de courses à Hongkong ou au Qatar.

Le circuit féminin était-il suffisant ? La création de courses réservées aux femmes jockeys avait été une grande avancée en son temps. Mais les épreuves qui leur sont réservées sont souvent d’un niveau faible : réclamer, maiden pour 3ans en fin de saison ou course à conditions pour 4ans sur la descendante. Pour s’en rendre compte, voici les épreuves qui leur étaient destinées durant l’hiver à Deauville et à Pau.

Date                Conditions                                     Valeur des chevaux

7 décembre     E - à réclamer - 4ans et plus          26 à 38,5

19 décembre   G - à réclamer - 4ans et plus          15 à 33,5

26 décembre   F - à conditions - 3ans                   21,5 à 40

7 janvier          E - à conditions - 4ans                   21 à 39

17 janvier*      G - à réclamer - 5ans et plus          23,5 à 33

* Pau

Comme le montre cet échantillon hivernal, les courses pour femmes jockeys sont d’un niveau de base très faible. Et dans les courses à conditions, il y a de réels écarts de valeur. Une femme avec peu d’expérience placée sur un cheval en 25 de valeur va-t-elle progresser – même en n'affrontant que des femmes – si son partenaire est totalement surclassé face à des chevaux en valeur 35 et plus ? Pas certain...

Et d’une manière plus générale, les femmes vont progresser moins vite si elles n’ont l’occasion de monter qu’entre elles. C’est seulement dans un contexte de réelle concurrence, dans les mêmes courses que les hommes – qui sont toujours majoritaires dans les pelotons –, qu’elles vont pouvoir s’améliorer. Et, en cela, leur mettre le pied à l’étrier grâce à cette incitation créée par cette décharge de deux kilos est une bonne idée.

Les courses réservées aux femmes ont été une vraie avancée et elles sont utiles, comme les courses hivernales pour les jockeys et jeunes jockeys ayant gagné peu de courses. Mais il faut aller encore plus loin et la réforme de France Galop va dans ce sens en permettant la création d’opportunités et en incitant les professionnels à donner une chance aux femmes face aux hommes.

CE QU’ELLES EN PENSENT

Pauline Prod’homme : « Nous faisons le même métier »

Depuis l’annonce de la décharge de 2 kilos pour les femmes, Pauline Prod’homme avait fait savoir son opposition à cette réforme sur les réseaux sociaux. Entraîneur au côté de son père mais toujours jockey, elle nous a confié : « Je ne pense pas que ce soit une bonne idée car cela nous rabaisse. Je n’ai pas envie de dire que j’ai gagné car j’ai 2 kilos de décharge. Nous faisons le même métier que les hommes. Et puis le poids est un souci. Il y a autant de femmes qui vont au sauna que d’hommes. Chez les apprentis, la décharge devient énorme, 4,5 kilos ! Beaucoup risquent d’arrêter de monter en course. »

La jeune femme a surtout insisté sur la formation des jockeys : « Le problème semble être, à la base, celui de la formation des jockeys en France. À l’étranger, ce n’est pas pareil, c’est une vraie formation. Ici, nous avons l’impression que l’Afasec forme plus des cavaliers d’entraînement que des jockeys. Les élèves devraient être devant Equidia beaucoup plus souvent, le soir, à analyser les courses avec un ancien professionnel par exemple. À l’étranger ils le font, alors pourquoi pas nous ? En Angleterre, les femmes montent comme les hommes. Elles ont plus de métier. Leur position est meilleure. »

Michelle Paynes : « La mise en place d’une telle mesure en Australie donnerait aux femmes plus d’occasions de montrer leur talent »

Michelle Paynes est entrée dans l’histoire en devenant la première femme jockey à remporter la Melbourne Cup (Gr1), en 2015. Elle a été interrogée sur cette réforme française et a indiqué ne pas la trouver méprisante : « C’est un sujet sensible et une telle mesure avait été proposée en Australie. Beaucoup de femmes étaient mitigées sur ce sujet, car elles voulaient être considérées comme les égales des hommes. À mon avis, il y a une différence entre les hommes et les femmes. Instaurer cette décharge a un sens et donne une chance aux femmes de se montrer compétitives face aux hommes. Je pense que la mise en place d’une telle mesure en Australie donnerait aux femmes plus d’occasions de montrer leur talent, même si elles arrivent actuellement à tirer leur épingle du jeu dans certains états. »

Jacqueline Freda : « À partir d’un certain nombre de victoires, il faut qu’elles montent à poids égal avec les hommes »

Par Adrien Cugnasse

Jacqueline Freda a remporté la Cravache d’or italienne en 1995, ce qui est certainement un cas unique dans une grande nation hippique. Non issue du sérail, elle fut pendant une décennie un des meilleurs pilotes italiens. Elle est lauréate d’épreuves black types des deux côtés des Alpes.

Lorsqu’on lui demande son avis sur le dispositif mis en place par France Galop, Jacqueline Freda explique : « Cela me choque. Il y a 6 mois, un journaliste américain m’a contactée pour le même sujet. Il m’a demandé ce que je pensais d’une éventuelle décharge accordée aux femmes. Les courses, ce n’est pas qu’une question de force. Si une fille a le mental, la volonté et le talent, elle peut faire carrière. En compétition, la force, c’est le cheval. C’est sa qualité qui doit faire la différence mais pour cela, il faut ne pas avoir fait d’erreur dans le parcours. J’ai battu des grands jockeys à la lutte parce que mon cheval avait encore des réserves pour le combat final. Il avait été préservé pendant le parcours. Un jockey qui ne compte que sur sa puissance va arriver en fin de course avec un cheval fatigué. Une décharge à vie va cantonner les femmes à monter les petites catégories. Cela peut être utile pour le départ, pour les aider à se lancer. Mais comme pour les apprentis, à partir d’un certain nombre de victoires, il faut qu’elles montent à poids égal avec les hommes. Si on veut devenir jockey, il faut avoir les capacités d’un jockey. Une femme jockey, cela n’existe pas. Par contre certaines femmes deviennent jockey et leur sexe ne compte plus. C’est un sport qui est réservé aux champions et tout le monde ne peut pas faire du haut niveau. On peut aimer un sport mais si les capacités ne sont pas là, il faut rester chez soi ou faire autre chose. Regardez Julie Krone aux États-Unis. Elle a fait une carrière de haut niveau, remportant notamment une épreuve de la Breeders' Cup et les Belmont Stakes. »

Un cas qui n’a pas fait école. Face aux hommes, en une décennie, Jacqueline Freda a décroché plus de 1.000 victoires en plat et la Cravache d’or. Elle avait devancé, à la fin d’une saison mémorable, son confrère Maurizio Pasquale. La pilote a monté plus de 100 gagnants à deux reprises, avant de raccrocher ses bottes après dix saisons. « Pour réussir à dominer le classement italien, j’avais deux contrats de première monte à la fois, pour la Scuderia AJB et la Dormello Olgiata [l’écurie fondée par Federico Tesio, ndlr]. On peut dire que sur le moment, ça a fait beaucoup de bruit, mais ma Cravache d’or n’a pas créé d’engouement chez les filles en Italie. Je n’ai pas été la première femme à passer professionnelle en Italie. D’autres ont suivi, mais elles furent peu nombreuses. Je pense que cela vient du fait que c’est un métier très difficile. Une vie de sacrifice. Je ne sortais pas, je ne faisais pas la fête, je n’allais pas en discothèque. C’est une existence que peu de jeunes femmes acceptent de mener. »

Des courses aux sports équestres. Jacqueline Freda, née à Paris et fille du grand metteur en scène Riccardo Freda, a quitté la France pour l’Italie à l’âge de 4ans. C’est la passion du cheval qui l’a menée jusqu’aux courses hippiques. « J’ai débuté dans les sports équestres, en C.S.O. et en C.C.E. J’avais un pur-sang anglais mais il s’arrêtait tout le temps. Mon coach m’a alors suggérer de l’utiliser en course. Je connaissais mal le galop et pour tout vous avouer, je n’aimais pas ça. Mais sur les conseils de mon professeur d’équitation, même si j’étais réticente, j’ai suivi l’enseignement du légendaire Piero d'Inzeo [champion d’Europe, quatre Grands Prix d'Aix-la-Chapelle, six fois médaillé olympique, ndlr] qui m’a formée au galop. À l’époque, la formation dispensée par les militaires comme lui passait aussi par les courses. C’était très formateur car cela donnait du courage aux cavaliers, de l’aisance à cheval et le sens du train. J’ai donc débuté en obstacle et j’ai décroché la Cravache d’or chez les cavalières. J’ai par la suite remporté celle en plat. Je suis ensuite devenue jockey professionnel à la fin des années 1980. »

La vie après les courses. Jacqueline Freda, issue du milieu du cinéma, est retournée dans cette filière à la fin de sa carrière de jockey en devenant dresseur pour le 7e art. Ses pensionnaires sont d’anciens galopeurs qui s’illustrent ensuite dans la figuration ou les cascades. « Les pur-sang sont des chevaux fantastiques qui peuvent devenir d’excellents compétiteurs pour les sports équestres et de très bons sujets pour le cinéma. De toute manière, je ne sais travailler qu’avec eux ! En une saison en tant que jockey, on a la possibilité de toucher 1.000 chevaux. Dans les autres disciplines, il faut une vie entière pour accumuler une telle expérience. »