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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Une nouvelle forme de prohibition

Institution / Ventes / 23.02.2017

Une nouvelle forme de prohibition

Sociologue et chercheur associé au Centre Max Weber de l’Université Lumière-Lyon II, Jean-Pierre Martignoni-Hutin vient de publier : « Néo-prohibition, jeux, liberté ». Sa théorie est limpide : longtemps, pour empêcher les gens de jouer de l’argent, on les a culpabilisés moralement ; désormais, on les traite de malades ! Voici quelques extraits de cet article, reproduits avec l’autorisation de l’auteur… et sans langue de bois !

Myard aime sa liberté ; moins celle des autres !

« Certaines propositions des députés Myard/Juanico sur les jeux de hasard et d’argent apparaissent très liberticides. [Elles] apparaissent comme des mesures liberticides disproportionnées, notamment celle de vouloir identifier de manière exhaustive les clients de la Française des jeux et du PMU [un citoyen devra montrer sa carte d’identité pour jouer au PMU, à l’Euro Millions ou gratter un ticket, ndlr]. »

Les parieurs seraient-ils des terroristes ?

« Ces mesures viseraient à lutter contre le jeu excessif, le jeu des mineurs, les interdits de casinos, le financement du terrorisme, le blanchiment d’argent, les mouvements de capitaux, la circulation de cash, etc. Diantre ! À qui fera-t-on croire que Tracfin et la CNS ont besoin de ces mesures pour lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. À qui fera-t-on croire que la Sous-direction des Courses et Jeux a besoin de cette usine à gaz pour empêcher les interdits de jeu (qui sont avant tout des interdits de casinos) de continuer à jouer chez les revendeurs FDJ et dans les cafés PMU ? »

S’inspirer du lobbying positif mené par les producteurs de vin

« Il faut désormais s’interroger pour savoir si l’État ne s’engage pas – doucement mais sûrement – dans une néo-prohibition qui ne veut pas dire son nom, aussi bien en matière de jeux que de tabac. Les producteurs de vins, d’alcool et de spiritueux ont mieux su lutter contre « ce principe de précaution exacerbé », cette hygiénisation de la vie sociétale qui empoisonne les Français tout en les culpabilisant. Le slogan (l’abus d’alcool est dangereux pour la santé : à consommer avec modération) apparaît comme un slogan aimable, bienveillant – responsable mais raisonnable – et respectueux des libertés.

Cette lutte a payé. Les gazettes annoncent que « le vin retrouve les faveurs des jeunes Français ». Et pourquoi pas madame Touraine ! Côtoyer Bacchus avec modération est certainement meilleur pour la santé que de boire du Coca ou des boissons énergisantes. Le très sérieux journal Les Échos – le quotidien de l’économie – précise que le gouvernement est même prêt à « réformer la vente d’alcool ». Mieux, brisant le tabou de la loi Évin, vieille de vingt-quatre ans, l’exécutif « ne ferme pas la porte à une évolution de la publicité sur l’alcool ».

Il faut dire que les parlementaires se sont mobilisés et notamment les sénateurs. Outre qu’ils apprécient les bons crus, servis quotidiennement pour pas cher au restaurant du Palais du Luxembourg, les ouailles de Gérard Larcher savent que dans les 35.500 communes françaises, il y a de nombreux "terroirs" qu’il faut préserver, développer. Ce dont semble se moquer la ministre Marisol Touraine, qui ignore sans doute également que la France, troisième exportateur de vin derrière l’Espagne et l’Italie, est désormais talonnée par le Chili qui a une « véritable politique d’Etat en faveur du vin ». Les opérateurs de jeux, et notamment les casinotiers, feraient bien de s’inspirer du travail de "lobbying positif" mené par les producteurs de vin et la filière vinicole. »

Un catalogue de mesures sociétales liberticides

« Ne nous y trompons pas : si une majorité de Français sont en colère, ce n’est pas seulement à cause des multiples scandales (politiques, financiers, fiscaux, sexuels… affaire DSK), ce n’est pas uniquement du fait de l’incapacité des politiques à traiter des "vraies" questions (chômage, délinquance, violence, grand banditisme, pouvoir d’achat, inégalités, immigration, épargne, retraite, santé, pollution, qualité des aliments…), c’est aussi à cause de toutes ces mesures sociétales liberticides qui pourrissent leur vie au quotidien (la dernière en date étant la vignette anti-pollution à coller "d’urgence" sur les voitures). »

À propos du jeu des mineurs…

« La "socialisation ludique primaire" spécifique aux jeux d’argent, ça existe et cela concerne les enfants, les adolescents, les jeunes adultes, dont certains seront de futurs joueurs. Et tant mieux pour la FDJ, le PMU, les casinos et les opérateurs de jeux en ligne, sinon, à terme, il n’y a plus de joueurs. Cette éducation ludique précoce n’est pas forcément malsaine. Elle peut apprendre à certains jeunes à devenir des joueurs responsables, en dissuader d’autres qui vont se brûler les ailes et ne joueront plus du tout. En outre, il y a parfois (comme l’ont montré nos études de terrain) transmission ludique intergénérationnelle de la passion pour les courses, les chevaux et les paris hippiques dans les familles de turfistes, et cela dès le plus jeune âge. »

Une politique publique ne se résume pas à renforcer l’arsenal juridique

« Pour conclure, nous voudrions rappeler aux politiques, qu’une politique publique ne se règle pas uniquement à coup de mesures liberticides, fiscalistes, règlementaires, sanitaires et policières. Dans ce domaine des jeux d’argent, comme dans de nombreux autres secteurs, la France doit rester un pays de liberté, sans être un pays d’anarchie.

Actuellement, à notre connaissance, l’Hexagone est loin d’être une jungle ludique, un tripot à ciel ouvert. Les contraintes et réglementations sont multiples, très contraignantes, surtout pour les casinos et les opérateurs de jeux en ligne mais aussi pour les joueurs. Trop nombreuses, elles nuisent au développement de notre économie des jeux (gambling) et à notre rayonnement ludique à l’international. Mais Anne Hidalgo est contente, il n’y aura pas de casino prestigieux à Paris… il s’installera près de Madrid. »