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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Peut-on éviter les fractures spontanées en course ?

Courses / 05.02.2017

Peut-on éviter les fractures spontanées en course ?

Par le docteur Tamara de Beauregard

Clinique équine de Meslay-du-Maine

Les fractures spontanées en course sont-elle évitables ? Tamara de Beauregard, vétérinaire à la clinique équine de Meslay-du-Maine, apporte des éléments de réponse. Avant d’identifier les facteurs de risque et de préconisation en matière de travail pour diminuer leur fréquence (deux volets que nous vous proposerons dans nos prochaines éditions), elle s’intéresse à l’identification précoce de ces fractures.

Les blessures orthopédiques sont communes chez le pur-sang ou galopeur de course. Elles sont sources de pertes économiques, mais représentent également de durs moments émotionnels pour les personnes gravitant autour du cheval. Même si en France, l’importance du bien-être animal n’a pas atteint celle qu’elle a depuis de nombreuses années au Royaume-Uni, la tendance mondiale est plutôt à en faire une préoccupation majeure du milieu hippique.

La France est très en retard sur les études portant sur la morbidité (le fait d’être atteint d’une pathologie) et la mortalité du galopeur à l’entraînement ou en course. Le Horse Betting Levy Board au Royaume-Uni a investi des ressources considérables ces dernières années pour tenter de diminuer la fréquence de ces blessures. Les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon financent eux aussi de nombreux groupes de recherche qui publient des études de haut niveau scientifique international pour diminuer ces incidents.

Depuis le début de l’histoire des courses, mais particulièrement en 2016, de grandes épreuves, largement médiatisées, en plat et en obstacle, ont été le théâtre de blessures orthopédiques fatales.

En mai 2006, le gagnant du Kentucky Derby et grand favori de la Triple couronne Barbaro subissait une fracture catastrophique d’un boulet postérieur (canon et première phalange) durant les Preakness Stakes. Pris en charge par un des meilleurs, sinon le meilleur, chirurgien orthopédique équin mondial, Dean Richardson, au New Bolton Center, le cheval a subi avec succès une arthrodèse du boulet. Il a néanmoins dû être euthanasié pour fourbure des 3 autres membres en janvier 2007. Toute l’Amérique se passionnait alors pour ce cheval et cette équipe filmés quasiment 24h/24.

 

Malgré les progrès colossaux réalisés ces 30 dernières années en chirurgie équine, certains cas de fracture ne peuvent être sauvés, même avec un budget illimité et les meilleurs soins du monde.

Mieux vaut prévenir que guérir. Contrairement aux idées reçues, 75  % des fractures du boulet sont des fractures spontanées et ne sont pas associées à une chute ou une interférence avec un autre cheval.

Les fractures des os formant l’articulation métacarpophalangienne (boulet), c’est-à-dire le canon ou condyle métacarpien III (ou métatarsien III), la première phalange (P1) et les deux os sésamoïdiens proximaux représentent les fractures les plus nombreuses chez le cheval d’obstacle et le cheval de plat respectivement.

 

Afin de limiter les accidents fatals secondaires aux fractures du boulet, trois axes peuvent être suivis en parallèles :

  • Ces fractures, dites "stress fracture", peuvent souvent être prévenues par leur identification précoce. Mais est-ce toujours possible et comment ?
  • L’épidémiologie de ces fractures et l’étude des accidents en course et à l’entraînement nous permettent-elles de déterminer des facteurs de risques ?
  • L’étude de la réponse de l’os équin à l’entraînement nous permettra-t-elle à l’avenir de les diminuer en adaptant les programmes d’entraînement et de repos ?

Nous répondrons à ces différentes questions en nous basant sur des études scientifiques internationales.

Première partie

L’identification précoce des fractures

  1. « Le cheval s’est cassé le membre en mettant le pied dans un trou » :

Jusqu’aux années 2010, les fractures de P1 étaient encore considérées comme purement traumatiques (un incident unique). Depuis, l’évolution des techniques d’imagerie a mis en évidence qu’elles appartiendraient également au groupe des stress fractures dans certains cas.

Les fractures de condyles métacarpiens (canon) sont largement acceptées comme stress fracture et l’IRM, le scanner et des études post mortem comprenant un grand nombre de cas l’ont confirmé.

  1. Qu’est-ce qu’une "stress fracture" ?

On distingue les fractures traumatiques aiguës (incident unique, comme une fracture d’épaule sur un obstacle) des fractures de "fatigue" qui sont le stade terminal d’une série d’événements cycliques et contraignants sur l’os.

En réaction à l’entraînement (hauts pics de tensions répétitives sur l’os), l’os va subir avec le temps des dégâts microscopiques qui vont s’accumuler sur des zones de "stress concentration" (zones précises où les forces se concentrent). Des microcracks se développent alors dans ces zones. Le collagène se détache de la portion minérale de l’os et les fibres de collagène se cassent. Avec le temps et les contraintes, ces microcracks s’étendent et peuvent faire coalescence pour former des macrocracks qui dégénèreront en fracture. Certains microcracks, au contraire, n’évolueront jamais, d’autres cicatriseront. La cause de ceci est encore inconnue.

 

  1. Comment les détecter ?

Il est parfois possible de les détecter lorsqu’elles sont encore au stade primitif ; on les nomme alors fractures unicorticales (un seul côté de l’os) ou incomplète, ou encore fêlure.

 

Une étude anglaise (Ramzan 2015) sur 45 pur-sang de plat présentant une fracture incomplète du condyle métacarpien (canon) confirme les faits suivants (présents dans la majorité des articles) :

  • 22 % chevaux n’avaient pas encore couru (dont 8 étaient des 2ans).
  • Les boulets antérieurs sont majoritairement représentés (77,8 %).
  • La boiterie à l’apparition des signes cliniques est de grade 4/10 en moyenne après un travail ou une course.
  • 4 cas ne sont boiteux que montés
  • 3 cas développent une boiterie très marquée mais de courte durée immédiatement après une course ou un travail.
  • Il n’y a pas d’effusion synoviale (molette) ni de douleur à la palpation flexion.
  • Aucun signe clinique ne permet de localiser la boiterie au boulet.
  • Dans 23 % des cas, la fracture n’est pas visible à la radiographie. Une anesthésie diagnostique permet de la localiser au boulet.
  • Dans 77,8 % des cas, une projection radiographique spécifique permet de mettre la fracture en évidence.

Si la radiographie n’est pas concluante, une IRM, un scanner ou encore une scintigraphie (moins spécifique) peuvent être réalisés. Si ces moyens ne sont pas disponibles, les radiographies sont refaites 10-14 jours plus tard.

 

Sans le signe d’appel "boiterie", il est donc impossible de passer aux étapes diagnostiques. La première difficulté est de ne pas passer à côté de cette boiterie qui peut être parfois fugace.

  1. Que faire une fois la fracture incomplète détectée ?

En fonction de la gravité, le vétérinaire conseillera la pose d’une vis ou un traitement conservatif.

 

  1. Combien de chevaux courront à nouveau et combien récidiveront ?

Si les propriétaires décident de traiter, le pronostic est excellent (> 90 %) dans cette étude. D’autres études sur de plus petits nombres montrent également de bons pronostics.

Les chevaux courent à nouveau au bout d’un temps médian de 259 jours (140-421).

Sur les 30 chevaux qui ont couru à nouveau, 5 (16 %) ont récidivé avec une fracture incomplète (4, dont un qui n’avait eu que 6 semaines de repos) et une fracture complète (un cheval lors de sa sixième course post-traitement). L’apparence radiographique de la première fracture ne permet pas de déterminer la récidive.

En conclusion, les fractures incomplètes du canon sont diagnostiquables dans de nombreux cas, même sans IRM ou scanner. Certains signes radiologiques prodromaux pour P1 ont aussi été mis en évidence, mais l’IRM et le scanner semblent plus sensibles et spécifiques.

  1. Pourra-t-on un jour détecter les sujets à risque avant l’apparition du moindre signe clinique ?

Environ 200 canons de chevaux euthanasiés en course ont été récupérés au Royaume-Unis. Les canons ont été examinés à l’IRM et au scanner.

Le scanner montre des zones très spécifiques de densité osseuse augmentée chez les chevaux fracturés.

IRM : la mesure de l’épaisseur de l’os sous chondral pourra être prédictive du risque de fracture.

Ceci reste à un stade expérimental et il faudra des nombres plus importants de membres étudiés avant que ces tests soient parfaitement opérationnels. Alors, les chevaux de valeur à risque pourront être arrêtés avant même que la fracture n’apparaisse.

Bibliographie

RAMZAN (2015) Unicortical condylar fracture of the TB fetlock : 45 cases. EVJ

RAMZAN (2010) Clinical and imaging features of suspected prodromal fracture of P1 in 3 TB racehorses. EVJ

SMITH (2014) Are there radiologically identifiable prodromal changes in TB racehorses with parasagittal fractures of P1. EVJ

PARKIN (2006) Catastrophic failure of the lateral condyle of the 3rd metacarpus/ metatarsus in UK racehorses- fracture descriptions and pre-existing pathology. Vet J