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LE SPORT PAR LE TEMPS - Quel est le véritable chrono d’Arrogate dans la Pegasus World Cup ?

Courses / 06.02.2017

LE SPORT PAR LE TEMPS - Quel est le véritable chrono d’Arrogate dans la Pegasus World Cup ?

 

Le samedi 28 janvier s’est disputée à Gulfstream Park la première Pegasus World Cup (sur 1 mile 1/8 en dirt). Beaucoup de bien a été dit sur ce Gr1 doté de 12 millions de dollars, et ce à juste titre. Pourtant, durant la semaine qui a suivi l’événement, de nombreux débats ont concerné le temps brut réalisé par le vainqueur, Arrogate (Unbridled’s Song).

Par Bruno Barbereau, éditorialiste à Jour de Galop et animateur de Horse Racing Chrono

https://twitter.com/HorseRacingChro

Les particularités du parcours. L’hippodrome de Gulfstream Park est le type d’ovale que l’on retrouve très souvent aux États-Unis. La piste en dirt se trouve à l’extérieur et mesure environ 1.815m (source Google Earth). Le parcours qui nous intéresse, le 1 mile 1/8 dirt, soit 1.810m, comporte deux tournants. Le poteau de départ et celui d’arrivée sont les mêmes et se trouvent à 100m avant le premier tournant. Sur ce tracé, les places à la corde ont un rôle primordial. À ceci, il faut ajouter que les stalles de départ sont placées à un peu plus de 20m avant l’emplacement exact du départ. Il s’agit donc d’un départ lancé. La deuxième particularité de ce parcours est que le chronomètre se déclenche après la ligne de départ. Toutes ces conditions spécifiques auront animé le débat sur le temps réel qu’a mis Arrogate pour boucler son parcours.

 

Les lanceurs d’alertes. C’est Bruno de Julio, un clocker réputé aux États-Unis, qui, dès le lundi matin suivant la course, a attiré l’attention de Craig Milkowski, spécialiste des speed figures pour Timeform US. Son verdict, après plusieurs chronométrages de l'épreuve, était sans appel. Le temps brut publié samedi soir après la course, de 1’47’’61, par Trakus, chronométreur officiel de l’hippodrome de Gulfstream Park, lui semblait très douteux. Après plusieurs tentatives, il obtenait un temps brut de 1’46’’90 avec une variation maximum de quatre centièmes. Suite à cette annonce, tous les passionnés de speed figures lui ont emboîté le pas et chacun a tenté d’apporter des éléments afin d’approcher le plus possible la vérité.

La vidéo : au secours de l’analyse de la course. L’analyse d’une course via un logiciel éditeur vidéo est une méthode très fiable pour détecter les erreurs de chronométrage. Elle permet, avec une marge d’erreur assez faible, de vérifier les temps publiés dès qu’il peut y avoir un doute. Sur le parcours qui nous intéresse, l’examen aurait été très simple si le chronométrage commençait dès l’ouverture des stalles et si celles-ci étaient placées précisément sur la ligne de départ. Mais cela n’est pas le cas.

Un panel de quatre courses comme outil. Ce samedi 28 janvier, deux courses se sont déroulées sur le parcours (1 mile 1/8 dirt), les Poseidon Stakes et la Pegasus World Cup. Ces deux courses nous permettent d’avoir des éléments de comparaison utiles pour cette même journée. Afin d’avoir des mesures fiables et précises, et d’accumuler des données suffisantes, deux autres courses importantes entrent aussi en ligne de compte : les Sunshine Millions Classic Stakes disputés le 21 janvier 2017 et le Donn Handicap 2014 (Gr1) où Lea (First Samourai) a établi un record de la piste : 1’46’’86.

Le premier crash test. La première méthode est donc de chronométrer chaque course du poteau de départ au poteau d’arrivée (identique) et de comparer les temps obtenus avec les temps officiels publiés. La marge d’erreur est estimée à 5 centièmes de secondes.

                               Poseidon ST           Pegasus WC               Sunshine M                    Donn HD

Temps officiels        1'48''97                   1'47''61                       1'49''39                          1'46''86

Chrono vidéo          1'49''33                   1'46''88                       1'49''66                          1'47''20

Écart sec.                0,36                        -0,73                           0,37                               0,34

Immédiatement, une conclusion s’impose. Le chronométrage des Poseidon Stakes, des Sunshine Millions et du Donn Handicap est supérieur de 0,34 à 0,37 seconde par rapport aux temps officiels publiés, mais l’écart est quasiment identique. C’est une piste de réflexion très intéressante. Seule la Pegasus World Cup, avec un écart important et négatif de 0,73 seconde, pose un réel problème. À ce stade de l’analyse, on sait déjà que le temps brut d’Arrogate est obligatoirement faux.

À la recherche du signal de départ. Pour comprendre comment on peut passer d’un écart positif quasiment constant de 0,35 seconde entre la vidéo et le temps officiel pour trois des quatre courses à un écart négatif de 0,73 seconde pour celle qui nous pose problème, la première solution consiste à faire défiler la vidéo en arrière en utilisant le temps officiel publié, afin de voir à quel endroit précis le chronométrage s’est déclenché.

 

Au moment où commence le chronométrage officiel de la course (sur la base des temps officiels), les concurrents des Poseidon Stakes, des Sunshine Millions et du Donn Handicap se trouvent déjà plus de deux longueurs après la ligne de départ.

Cette indication nous permet d’obtenir un élément précieux : le moment précis du parcours où se déclenche le chronométrage officiel de la course. Il intervient environ 0,35 seconde après la ligne de départ, quand les chevaux se trouvent déjà à plus de deux longueurs.

Les chevaux de la Pegasus viennent de sortir des stalles, sont encore dans la zone du run up et n’ont toujours pas franchi la ligne de départ…

À ce stade, on sait désormais qu’un seul temps brut officiel publié est faux. Il s’agit de celui de la Pegasus World Cup. L’écart important constaté suggère qu’Arrogate a peut-être battu le record de la piste. C’est pour cela que le sujet devient très délicat car il s’agit d’un Gr1 de très bon niveau et très médiatisé.

En prenant les mêmes paramètres que pour les trois autres courses, on obtient ce temps brut :

  • Arrogate : 1’46’’88 (chrono vidéo) – 0’’35 (déclenchement chrono) = 1’46’’53 (marge erreur 0,05 sec.). Soit le nouveau record de la piste !

Un chrono qui s’est arrêté bien après la ligne d’arrivée. L’erreur ne s’est bien sûr pas produite au départ. Les fractions de la course sont globalement bonnes jusqu’au trois quarts de mile malgré quelques petites subtilités. Il est possible que la marque des 1.600m comporte aussi une erreur. C’est la section des derniers 200m publiée le jour de la course (13’’71) qui attire l’attention. Elle notait une très nette décélération pour un cheval de ce niveau qui tient 2.000m.

La démonstration à partir de la vidéo avec une vue de biais n’est pas aisée mais il est cependant possible d’estimer le temps qu’a mis Arrogate pour parcourir les 200 derniers mètres. À partir des vidéos, on recherche la marque exacte des 200 derniers mètres. Pour cela on considère les 200 derniers mètres publiés et qui sont exacts dans trois de nos courses de référence en partant de la ligne d’arrivée et en remontant la vidéo en arrière.

 

On obtient désormais le résultat suivant :

  • Arrogate franchit les 200 derniers mètres en 12’’76 en non en 13’’71.

L’heure du bilan. Six jours après la course, Trakus a publié un nouveau temps brut concernant la Pegasus World Cup. Il est désormais de 1’46’’83. On peut penser que Trakus a tout simplement considéré le parcours partant précisément de la ligne de départ à la ligne d’arrivée. Dans ce cas de figure, le chronomètre ne se déclenche pas 0,35 seconde après le poteau. À noter aussi que le Trakus chart de l’épreuve place Arrogate en tête de la course d’une demi-longueur à la marque des 1.200m et l’on peut très fortement en douter. Les derniers 200m ont été ramenés de 13’’71 à 12’’97. Un point de vue qui semble politiquement correct et nous sommes plusieurs à penser que ces nouvelles données sont au-dessus de la réalité. La correction n’a été faite qu’à partir de la dernière section.

Cette erreur relance aussi le débat concernant l’existence d’une zone de run up avant le départ ainsi que le déclenchement officiel du chronomètre après la ligne de départ.

À partir des pointages. Il faut souligner l’importance de chaque dixième de seconde lorsque l’on sait qu’Arrogate boucle le parcours sur une vitesse moyenne de 61,16 km/h et qu’il progresse d’une longueur tous les 15 dixièmes de seconde. Sur la base de son temps brut, l’erreur initiale notait une performance 7 longueur et un quart au-dessous de la réalité.

Les nouvelles données permettent de réajuster le rating d’Arrogate lors de cette course à partir de son temps brut et ses temps partiels. Arrogate, désormais meilleur performeur sur le mile 1/8 dirt de Gulfstream Park, obtient une Timeform speedfigure de 139 (134 avant correction) identique à celle qu’il avait reçue lors du Breeders’ Cup  Classic.

Pegasus WC - Partiels

Trakus Officiel                  TimeForm US                H.R.C

1/4 Mile                              23,46                               23,39                             23,45

1/2 Mile                              46,14                               46,14                             46,14

3/4 Mile                              109,8                               109,7                             109,65

Mile                                    133,9                               134,09                           133,77

Final Time                           1'46''83                            1'46''53                          1'46''53