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AUX ORIGINES DE…  Olivier Corbière et Garde Royale, destins croisés à Nonant-le-Pin

Courses - Élevage / 04.03.2017

AUX ORIGINES DE… Olivier Corbière et Garde Royale, destins croisés à Nonant-le-Pin

AUX ORIGINES DE…

Olivier Corbière et Garde Royale, destins croisés à Nonant-le-Pin

Par Adrien Cugnasse

Olivier Corbière nous a quittés le 5 octobre 2016. Il était l’une des personnalités de la région de Nonant-le-Pin. Son destin d’éleveur a été étroitement lié à celui de Garde Royale (Mill Reef), un cheval qui a été élevé dans son haras, avant de devenir étalon national au Pin. L’histoire de Garde Royale, comme celle d’Olivier Corbière, sort des sentiers battus. Pour le cheval, comme pour celui qui l’a élevé, les débuts ne furent pas aisés. Malgré un contexte difficile, ils ont su se distinguer au meilleur niveau.

Une dynastie d’éleveurs.  Le haras de Nonant-le-Pin a fait son entrée dans la famille Corbière à la fin des années 1860. Ces terres ont vu grandir de nombreux lauréats classiques depuis cette époque. Roi Hérode, élevé pour le compte d’un éleveur sans sol, fut exporté en Irlande en 1910. Cet étalon, par l’intermédiaire de Mumtaz Mahal, que l’on retrouve chez Northern Dancer, est présent dans presque tous les pedigrees du monde. Lorsque Olivier Corbière reprend les rênes du haras dans les années 1980, ce dernier est dans une situation difficile. Malgré des moyens limités, il a régulièrement élevé de bons chevaux (dont certains pour des éleveurs sans sol), comme Robin des Prés (Cadoudal), Corscia (Nickname), Robin des Champs (Garde Royale), Saônois (Chichicastenango) et Storm of Saintly (Saint des Saints). Ces quatre derniers descendent de Garde Royale, un étalon qui a laissé une trace tenace en France.

Un poulain de grande naissance. Garde Royale a été élevé au haras de Nonant-le-Pin par la famille Corbière, pour le compte d’Ella W. Wetherill. Son père, Mill Reef (Never Bend), fut l’un des compétiteurs marquants du siècle dernier avant de devenir un grand étalon. Royal Charter, le propre frère de Garde Royale, a lui aussi produit des gagnants de Groupe sur les obstacles. Right Away (Right Royal V), sa deuxième mère, avait gagné la Poule d’Essai des Pouliches. Il s’agit de la famille d’Ampola (Pavot) qui a donné de très nombreux gagnants, dont les étalons Makfi, Authorized, Green Dancer (le père de Cadoudal), Dream Well et Grey Dawn II. La carrière de Garde Royale a été perturbée par des problèmes de santé. Il n’a pas couru à 2ans. Après avoir débuté par une deuxième place à la fin du mois d’août de ses 3ans, il a gagné le Prix du Saint-Laurent (2.400m, le 22 septembre) et s’est classé quatrième du Prix du Conseil de Paris (Gr2). À 4ans, sous l’entraînement d’André Fabre, Garde Royale s’est imposé dans le Prix Jean de Chaudenay (Gr2) et dans la Coupe (Gr3). À l’âge de 5ans, en 1985, il est entré au Haras national du Pin, à quelques kilomètres de son lieu de naissance.

Des débuts discrets au haras. Intégrer la fonction publique n’a jamais été un bon moyen de devenir un étalon influent. Garde Royale, malgré son origine avantageuse, ne présentait pas un palmarès capable d’attirer de bonnes juments, en particulier pour le plat. Et pourtant, il s’est révélé un reproducteur très efficace. On peut même dire que Garde Royale a remarquablement réussi, car il a produit à haut niveau, alors qu’il a sailli une jumenterie hétérogène et plutôt orientée obstacle.

Au sujet de son modèle, David Powell se souvient : « C’était un bai brun de taille moyenne, plus long que haut, avec une tête un peu quelconque mais assez expressive. Un peu dominé par son avant-main, mais sans faiblesse à l’arrière. Ses canons étaient plutôt courts. » Lors de ses premières saisons de monte, il a peu produit, donnant 22 poulains en 1986 et 4 en 1987. Sa saison la plus fournie, en 1995, comptait 44 foals. En 1985, pour ses débuts au haras, à défaut de beaucoup saillir, il avait néanmoins reçu la confiance de plusieurs bons éleveurs comme la famille Corbière, Bertrand de Taragon, Susie Pelat ou Patrick Champion. Ce premier essai comptait notamment Sudaka, gagnante du Prix Cléopâtre (Gr3). Conçue l’année suivante, Danaé de Brulé a gagné le Grand Prix de Vichy (Gr3).

La révélation Carling. Née en 1992, Carling (Garde Royale) a gagné trois courses à 2ans, dont le Prix des Réservoirs (Gr3). L’année suivante, elle s’est imposée dans le Prix de Diane Hermès et dans le Prix Vermeille (Grs1), des victoires très éloignées du registre où est attendu un étalon des Haras nationaux. Corine Barande-Barbe, son entraîneur, nous a expliqué : « Carling avait de la vitesse et de la tenue. C’était une jument très lutteuse, très généreuse, avec beaucoup de personnalité. Elle pouvait aller dans tous les terrains, et pas uniquement en terrain souple. Ce n’était pas une grosse jument, mais elle marchait très bien. Elle avait une belle épaule, de la profondeur et elle était assez longue. » Lors de cette même saison de monte 1991, Garde Royale a donné Callisthene, né chez Olivier Corbière et lauréat du Prix de Boulogne (Listed), sous l’entraînement de Jean-Pierre Gauvin. Ce dernier nous a confié : « Callisthene a gagné au niveau Listed et aurait certainement pu aller plus haut, mais il a été exporté. Du même élevage, celui d’Olivier Corbière, j’ai entraîné la mère de Storm of Saintly. Garde Royale a transmis du cœur, de la dureté, de la robustesse, de la polyvalence… et tout simplement de la qualité. Ses produits n’étaient pas forcément tardifs et assez régulièrement, on en voyait qui faisaient des performances pendant la deuxième partie de leur saison de 2ans. »

Un étalon national à l’arrivée des Oaks d’Epsom. Deux ans plus tard, Garde Royale produit Gazelle Royale. Plutôt née pour l’obstacle, car issue d’une grande famille de sauteurs (Grivette, Royaleety, Mésange Royale…), elle s’est pourtant révélée à haut niveau en plat chez John Hammond. L’entraîneur nous a confié : « Je l’ai achetée alors qu’elle était à l’entraînement chez Jean Pfersdorff. Elle venait de gagner son maiden. La pouliche a couru quatre fois pour une victoire et deux places à 2ans. À 3ans, elle s’est classée troisième du Prix Saint-Alary (Gr1). Cette année-là, les Oaks (Gr1) semblaient accessibles. Elle a décroché la deuxième place à Epsom. La pouliche a ensuite couru sous les couleurs de Katsumi Yoshida. Elle a décroché plusieurs accessits au niveau Groupe, dont une deuxième place dans le Prix Vermeille et une troisième place dans le Grand Prix de Saint-Cloud (Grs1). Elle était légère mais athlétique, avec de la tenue et du braquet pour une petite pouliche. En course, elle était dure et pouvait aller dans le souple. J’aimais bien la production de son père, Garde Royale. »

Un remarquable père de sauteurs. Dans le domaine où il était le plus attendu, l'obstacle, Garde Royale n’a pas déçu, bien au contraire. Il s’est révélé un père de très bons gagnants. Il est notamment le père des lauréats de Gr1 Nicanor (double lauréat à ce niveau), Royale Athenia (Prix Renaud du Vivier), Royal Rosa, Mésange Royale (Prix Alain du Breil) et Royaleety (Prix Cambacérès). Garde Royale est aussi le père des étalons Kapgarde et Robin des Champs (un élève d’Olivier Corbière), qui ont à leur tour donné des gagnants de Gr1 sur les obstacles. Ces deux chevaux ont été entraînés par Guillaume Macaire. Ce dernier nous a expliqué : « Je suis très attaché au sang de Mill Reef, qui était un cheval hors norme, capable d'accélérer quelles que soient les conditions de courses ou la distance. Il avait gagné et lutté face aux meilleurs à 2ans, avant de connaître la carrière classique qu’on lui connaît. À 3ans, il a gagné l’Arc, le Derby et les King George. Le tout dans une génération exceptionnelle. Mill Reef est le fruit d’un élevage, et même d’une époque, plus tournée vers la production de chevaux de course que de sujets de vente. Garde Royale était porteur de ce sang et il l’a diffusé avec succès en France. Son origine maternelle était également très intéressante, avec la présence de Right Royal. Garde Royale produisait volontiers de beaux poulains, importants et faits en montant. En revanche, lorsque je l’ai vu en vrai pour la première fois, j’ai été surpris, car il n’était pas très grand, ce qui n’est pas étonnant pour un fils de Mill Reef. Il officiait aux Haras nationaux, loin de toute idée de spéculation. Il était donc accessible à de nombreux éleveurs ruraux, y compris les moins argentés. Garde Royale a prouvé qu’il était améliorateur et cela me fait d’autant plus regretter l'éradication des Haras nationaux, dont la présence canalisait l’évolution des prix de saillie des étalons d’obstacle. Je fais partie de ceux qui regrettent la disparition de cet organisme, qui a mis au service des éleveurs des étalons comme Garde Royale, Pot d’Or, Carmarthen et bien d’autres. Avec Kapgarde et Robin des Champs, qui sont restés entiers, j’ai souhaité que l’élevage français puisse conserver la lignée de Mill Reef, dans le contexte de l’obstacle. » L’influence de Garde Royale est aussi très présente du côté des mères. On le trouve dans l’ascendance maternelle de plusieurs lauréats de Gr1, en plat comme en obstacle.

Pour retrouver l’histoire de Mill Reef et de sa production : http://jourdegalop.com/2016/08/aux-origines-de-la-fin-de-la-lignee-male-de-mill-reef/

LES GAGNANTS DE GR1 DONT LA MÈRE EST ISSUE DE GARDE ROYALE

Cheval                        Père                                          Meilleures performances    

Grande Haya            Solid Illusion                            Grand Prix d'Automne

Hippomène                Dream Well                              Prix Renaud du Vivier, Prix Cambacérès

Master Minded         Nikos                                        Queen Mother Champion Chase (x2) Champion Chase

Vision d’État             Chichicastenango                     Prix du Jockey Club, Prix Ganay, Prince of Wales’s Stakes, Hong Kong Cup

Princesse d’Anjou     Nononito                                  Grand Steeple Chase de Paris (x2), Prix La Haye Jousselin

Saônois                       Chichicastenango                     Prix du Jockey Club

Storm of Saintly        Saint des Saints                        Grand-Steeple Chase de Paris

Utopie des Bordes     Antarctique                               Prix Maurice Gillois

Un éleveur discret mais déterminé. La réussite de Garde Royale, c’est aussi celle d’Olivier Corbière. En juin 2012, suite à la victoire de Saônois dans le Prix du Jockey Club, Guy Thibault avait retracé l’histoire du haras de Nonant-le-Pin dans les colonnes de Jour de Galop. Et Olivier Corbière nous avait écrit (extraits) :

« Avec un peu de retard, je viens vous remercier très chaleureusement de votre article (...) retraçant le passé glorieux du haras (...) que j’ai malgré pas mal de difficultés réussi à maintenir à un niveau correct (...) Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais pensé élever un gagnant du Jockey Club (...) C’est le hasard de l’élevage et je ne me sens pas plus intelligent depuis cette victoire, mais je suis très heureux pour ma famille d’avoir pu élever le quatrième gagnant de cette épreuve né au haras.

J’ai toujours cru à cette souche des “S” que j’ai conservée depuis Skira et, au fil des croisements, elle s’est améliorée, tout en gardant sa rusticité (...) Je pense que Garde Royale, élevé par madame Wetherhill à Nonant-le-Pin, a bien amélioré cette famille (...) J’ai décidé de garder Saônoise malgré des offres conséquentes, car je pense qu’elle fera encore de bons chevaux avec des étalons plus cotés, et surtout parce que je l’aime bien depuis qu’elle est devenue la Reine du haras. Ce n’est pas en vendant tout au fur et à mesure qu’on bâtit un élevage. C’est très long. Il faut y croire et suivre son idée (...)

Je voudrais dire aussi que la terre de Nonant est exceptionnelle. Il faut la laisser s’exprimer à travers les chevaux, en les élevant le plus possible dehors, et pas dans du coton. Actuellement, ce terroir est menacé. Pour nous remercier de l’avoir mis en valeur depuis des générations, des élus (...) ont décidé d’y implanter une décharge gigantesque (...) J’espère qu’on pourra les arrêter. Nous nous y employons vigoureusement, tous ensemble. »

Jean-Pierre Gauvin, qui était très proche d’Olivier Corbière, nous a confié : « Il élevait de manière naturelle, sur un excellent terroir, et produisait des chevaux solides. C’était une personne discrète. Il était profondément gentil et on ne peut plus honnête. Sa démarche était celle d’un éleveur, sans artifice, plutôt que celle d’un commerçant. Il avait des valeurs et des idées, même s’il ne les exprimait pas forcément publiquement. Une amitié était née depuis nos premiers contacts, en 1993. Il avait l’œil aussi. Saônois lui plaisait beaucoup, et pour les mêmes raisons qui m’ont poussé à m’intéresser à ce poulain très tonique. La présence de Garde Royale du côté maternel ne pouvait que renforcer mon intérêt. »