Télécharger l'édition du jour
Jour de Galop

JOUR DE GALOP

LA GRANDE INTERVIEW - Franck Le Mestre, le chef d’orchestre de Maisons-Laffitte

Courses - Institution / Ventes / 01.03.2017

LA GRANDE INTERVIEW - Franck Le Mestre, le chef d’orchestre de Maisons-Laffitte

 

C’est une silhouette désormais familière à Maisons-Laffitte. Franck Le Mestre est, depuis janvier 2013, le directeur de l’hippodrome et du centre d’entraînement de la cité du cheval mansonienne. Disponible et à l’écoute, il est avant tout un passionné du cheval au parcours professionnel rassemblant courses, sport, élevage… Franck Le Mestre a accepté de répondre à nos questions, sur son parcours et sur ce lieu mythique des courses françaises qui revient régulièrement au centre des débats ces dernières années, avec ses supporters et ses détracteurs.

 

La Cité du cheval et des passions

Maisons-Laffitte a été construite autour et pour les équidés. Que seraient les artères de Maisons-Laffitte sans le ballet récurrent des chevaux au petit matin ? C’est aussi un lieu qui cristallise les passions ces dernières années. Franck Le Mestre a pris les rênes d’un centre d’entraînement en difficulté, notamment financière, autour duquel planent régulièrement des rumeurs de fermeture. Son défi : le relancer.

Jour de Galop. – Pourquoi avez-vous choisi de venir travailler à Maisons-Laffitte ?

Franck Le Mestre. – Outre des raisons personnelles, j’étais d’abord attiré par l’hippodrome. J’ai besoin d’être au contact des chevaux et des hommes de chevaux et c’est pourquoi la notion de centre d’entraînement me convenait davantage qu’un hippodrome "seul". Je passe beaucoup de temps le matin sur les pistes. Voir un cheval apprendre puis le voir en course, c’est passionnant. À côté de cela, j’ai aussi beaucoup de choses à gérer, le but étant de proposer les meilleurs services possibles. De plus, Maisons-Laffitte me convenait assez bien car il est axé plat et obstacle. Je suis peut-être même un peu plus proche de l’obstacle, qui a des points communs avec le sport équestre, avec des carrières qui durent plus longtemps et la notion d’apprentissage, par exemple…

 

Vous avez pris la direction du centre d’entraînement de Maisons-Laffitte en une période plutôt trouble. Cela vous a-t-il fait un peu peur lorsqu’on vous a proposé le poste ?

Il y a quelques challenges à relever. On m’avait dit la même chose lorsque je suis arrivé au haras du Pin ! Je crois en ce que je fais et cela ne me fait pas peur. Le défi est de rentrer dans les objectifs, de devenir meilleur. Il y a certainement eu des périodes beaucoup plus simples à gérer mais il y a désormais des réformes à mener.

Les jeunes entraîneurs, notamment, privilégient souvent la province pour s’installer, pour avoir des prix de pension plus accessibles. Le renouvellement est-il le principal problème du centre d’entraînement ?

Il y a la question du recrutement des entraîneurs et du personnel. Avec l’urbanisation, il y a aussi moins de place pour les chevaux. Ce n’est pas forcément facile de se loger à Maisons-Laffitte et en région parisienne. Le coût de la vie est cher. Il y a aussi de plus en plus de femmes dans le métier et il faut donc les aider, mettre en place des modes de garde pour les enfants pour leur permettre de travailler sereinement. La plus-value pour un centre d’entraînement, ce sont les hommes et les femmes. Ce sont eux qui apportent la qualité et la valeur ajoutée. Mais c’est aussi plus facile pour un propriétaire installé en région parisienne de venir voir ses chevaux le matin à Maisons-Laffitte.

 

En plat, il y a eu l’installation assez récente de Gianluca Bietolini. Comment cela s’est-il passé ?

Gianluca Bietolini est arrivé à Maisons-Laffitte avec peu de chevaux. Nous avons eu un vrai rôle de service, d’autant plus qu’il ne parlait pas français en arrivant. Il a fallu l’aider dans les différentes démarches : la MSA, obtenir la licence, lui expliquer le fonctionnement général. Cela s’est aussi fait avec un vrai accompagnement de la part de la mairie de Maisons-Laffitte, de France Galop et de Sophie Yoldjoglou, qui l’a accueilli dans son écurie et parle cinq langues. La situation de Gianluca Bietolini à Maisons-Laffitte est confortée puisqu’il vient de se faire attribuer une écurie à l’achat par France Galop.

 

Le recrutement d’entraîneurs étrangers, qui peuvent être motivés par les allocations et primes françaises, est-il une solution pour relancer Maisons-Laffitte ?

Nous essayons d’aller chercher des entraîneurs à vocation obstacle et plat ainsi que des étrangers, avec l’aide du F.R.B.C. et de la ville de Maisons-Laffitte. Faire venir des étrangers fait partie du recrutement mais il ne faut jamais oublier d’apporter le meilleur service aux entraîneurs qui sont déjà là. Ce sont des métiers très aléatoires et il faut assurer la pérennité de ces personnes et trouver comment en attirer de nouveaux. Il faut un véritable plan de relance globale pour ce centre d’entraînement.

Quel est le point fort de Maisons-Laffitte ?

Ce qui fait la différence, c’est la qualité des installations. Il est difficile de trouver ailleurs en France un produit aussi performant. Les entraîneurs le savent bien. Par exemple, François Nicolle est venu avec Alex de Larredya XX avant de courir en Angleterre. Nous lui avons installé les claies pour que le cheval puisse les essayer. Il y a à Maisons-Laffitte un outil collectif qui apporte un vrai niveau de qualité, de confort et de service. Récemment, nous avons fait des améliorations sur la sécurité des obstacles et il y a eu beaucoup de travail qui a été fait au niveau des barres d’appel, par exemple.

 

Comment gérez-vous les changements à apporter ?

Lorsque nous devons apporter des modifications, nous essayons de consulter les professionnels. Ce fut le cas pour les travaux de Penthièvre. Je consulte aussi bien les associations d’entraîneurs que celle des jockeys. C’est ainsi sur la plupart des centres : Chantilly et Deauville agissent également de cette façon. Je suis d’ailleurs en contact permanent avec Matthieu Vincent et Olivier Louit. Nous essayons de partager régulièrement. Matthieu Vincent m’a beaucoup aidé quand je suis arrivé à Maisons-Laffitte, il m’a donné de bons conseils.

Pouvez-vous nous parler du projet de méthaniseur ?

La méthanisation est un partenariat avec la ville de Maisons-Laffitte et le Siaap (Syndicat interdépartementale pour l’assainissement de l’agglomération parisienne), qui ont signé un accord cadre ayant pour objectif la valorisation en énergie du fumier équin. Il va se situer sur la commune d’Achères et devrait être totalement effectif en 2019.

 

Quelles sont vos relations avec la ville de Maisons-Laffitte et son maire, Jacques Myard ?

Le travail avec les services de la ville se passe bien. Véronique de Balanda permet notamment de faire le lien. Jacques Myard s’occupe de l’aspect politique et il est très présent ; c’est quelqu’un d’extrêmement déterminé et il veut coûte que coûte que cela fonctionne. C’est un maire très investi, qui défend sa ville, mais il n’y a pas d’ingérence.

La perte d’Enghien est-elle une mauvaise nouvelle pour Maisons-Laffitte ?

Il y a un choix qui a été fait par France Galop et qui impacte un peu Maisons-Laffitte puisque nous y envoyions du personnel. Enghien était un très bel outil mais il fallait faire quelque chose. Nous sommes dans un système où nous savons que la situation est compliquée, basée sur un modèle économique unique, celui du pari mutuel, qui a fait ses preuves mais qui tousse actuellement. Compiègne est un très bon hippodrome et je suis certain qu’il va tenir son rôle.

Guy Cherel, par exemple, a délocalisé une partie de ses effectifs en province. Mais le centre d’entraînement reste un lieu de passage. Maisons-Laffitte peut-il devenir une sorte de plaque tournante de l’obstacle français ?

Guy Cherel utilise très bien Maisons-Laffitte, comme Isabelle Pacault, même s’ils entraînent aussi en province. Il faut d’ailleurs souligner les résultats du centre d’entraînement de Maisons-Laffitte lors des trois meetings hivernaux. Isabelle Pacault, qui avait intégré dans son effectif celui de Guy Cherel, arrive nettement en tête du classement des entraîneurs pour le meeting de Pau. Yannick Fouin est premier de celui du meeting d’obstacle de Cagnes et Didier Prod’homme est à égalité avec Jean-Claude Rouget au nombre de victoires pour le meeting de plat de Cagnes.

 

En raison des meetings, il existe une importante variation d’effectifs : il y a beaucoup de chevaux qui partent lors de ces périodes. Cela veut dire qu’il faut aussi des boxes et des écuries modulables. Mais quand on court en région parisienne et que les chevaux de Royan arrivent, par exemple, il faut aussi être  prêt à les accueillir. Il en va de même avec les étrangers : les pensionnaires de Paul Nicholls ou Willie Mullins, par exemple, arrivent deux ou trois jours avant une course. Il y a de plus en plus de transition à Maisons-Laffitte qui, en effet, est une sorte de plaque tournante.

 

Hippodrome : passé, présent… futur ?

Fermera ? Fermera pas ? Obstacle ? Pas obstacle ? L’hippodrome de Maisons-Laffitte a été au centre des débats ces dernières années avec une année 2016 mouvementée… Et humide ! L’hippodrome est un lieu emblématique du galop français mais il n’a pas toujours la vie facile.

Quel bilan peut-on faire de l’année 2016 de l’hippodrome de Maisons-Laffitte ?

L’année 2016 a été particulière avec, au mois de juin, les inondations. La nature du sol à Maisons-Laffitte n’est pas forcément des plus faciles. Mais c’est un champ de course sélectif, avec la ligne droite. Les professionnels n’hésitent pas à y courir leurs bons éléments et à le choisir également pour des rentrées : nous l’avons vu l’an passé avec Zarak qui avait fait son retour dans une "B" sur la ligne droite. On peut courir corde à gauche comme corde à droite, c’est un hippodrome complet. En 2017, Maisons-Laffitte accueillera 29 réunions de courses et onze Groupes.

 

Le parcours corde à droite ne fait pas toujours l’unanimité, avec parfois des phénomènes de glissade. D’où cela vient-il et existe-t-il une solution ?

Le phénomène de glissade ne vient pas du terrain lourd. C’est plutôt en cas d’averse. S’il pleut peu de temps avant d’utiliser le tournant, cela peut devenir glissant. Il y a un décompactage à faire sur certaines régions de la piste. Une piste de plat demande un entretien très important, certainement plus qu’en obstacle. La moindre défaillance peut avoir de vraies conséquences.

Longchamp est fermé pour travaux et ses réunions ont été redistribuées. L’hippodrome de Maisons-Laffitte en a obtenu très peu. L’hippodrome aurait-il pu en accueillir plus ? Est-il un peu délaissé ?

Nous avons hérité de quatre belles réunions, ce qui n’est pas si mal ! Avec 29 réunions dans l’année, nous avons la possibilité d’offrir aux professionnels une excellente piste. C’est cela qui compte le plus à mes yeux. Pour 2017, France Galop et la ville de Maisons-Laffitte vont mettre en place des journées thématiques pour attirer le plus grand nombre, dont la Fête des courses, le Déjeuner sur l’herbe…

On reproche souvent à l’hippodrome son aspect peu accueillant. Est-ce lui faire un mauvais procès ?

On peut regretter l’hippodrome de Maisons-Laffitte tel qu’il était avant les années 70, mais il faut se souvenir qu’il avait été refait à l’époque car il y avait plus de 10.000 personnes qui le fréquentaient. C’était l’hippodrome phare de la région de Paris avec Évry, et il a été refait dans le style de l’époque, avec des matériaux nobles. Il était le plus moderne de son temps. Il était aussi très fleuri, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a certainement des choses à faire autour de cet hippodrome : sur la valorisation de l’espace par exemple, ou la revégétalisation.

 

Depuis l’automne dernier, des nuées d’oies bernaches se posent sur l’hippodrome ce qui peut-être un vrai souci. Le problème est-il résolu ?

Nous en avons de temps en temps qui viennent sur l’hippodrome. Le problème désormais, c’est que certaines de ces oies ne migrent plus. Je ne pense pas que ce soit à cause des inondations de l’an dernier, mais plutôt à cause du réchauffement climatique. Elles ont tout à disposition : à manger, de la chaleur… Nous les chassons – dans le sens nous les dérangeons – dès que nous pouvons. Les oies bernaches sont considérées comme des nuisibles. Elles mangent l’herbe : quand il y en a dix, ça va, mais quand il y en a 200, c’est très grave. De plus, leurs fientes sont très acides et abîment le gazon. Il y en a sur le centre d’entraînement aussi : on y trouve de la biodiversité, bien qu’on soit en ville ! Les centres doivent gérer cela : on l’a vu à Chantilly où ils ont parfois des soucis avec les sangliers.

Existe-t-il un sentiment d’abandon de Maisons-Laffitte par la société mère ?

Non, absolument pas. Les dirigeants de France Galop ont à cœur que le centre de Maisons-Laffitte trouve son équilibre et assure sa pérennité. Nous savons que nous n’avons pas dix ans pour réussir mais la volonté est là, partagée avec la Ville qui est notre partenaire naturel. De gros efforts de gestion ont déjà été faits, aussi bien sur le fonctionnement que sur les R.H., et cela doit continuer.

Du cheval de trait au pur-sang, en passant par le Selle français

Franck Le Mestre a posé ses valises à Maisons-Laffitte en 2013. Avant cela, il a travaillé à l’A.N.S.F., soit le stud-book du selle français, ou encore au haras du Pin. Il est revenu avec nous sur son parcours à cheval entre l’équestre et l’hippique.

D’où vous vient votre passion pour le cheval et les courses ?

C’est le cheval, l’animal, qui m’attire, et son milieu. Mon premier souvenir, c’était le cheval de trait qui remontait le bateau de la plage… Je ne suis pas issu d’une famille du monde équestre mais j’ai tout le temps été dedans. Enfant, je faisais du concours, des courses de poneys… J’ai eu un parcours scolaire normal mais j’avais toujours plus la tête à monter à cheval qu’à faire des études. J’ai eu mon bac, fait un BTS agro-alimentaire puis le BTS hippique de Rambouillet, qui était le seul à l’époque. Les premiers temps, j’ai passé huit ans en Champagne-Ardennes à l’Association des éleveurs. Je regarde le cheval ainsi, via l’élevage. J’ai ensuite été pendant un an à Blois avant de rejoindre l’A.N.S.F. [le stud-book Selle français, ndlr].

Quel était votre rôle à l’A.N.S.F. ?

C’était au moment de la réforme du stud-book. Je travaillais avec Michel de Gigou et nous avions pour mission de rebâtir le stud-book AQPS pour le redéfinir pour les courses. Les chevaux, avant cela, étaient inscrits comme Selle français et non pas comme AQPS, ce qui posait des problèmes comme notamment l’insémination artificielle ou la réglementation. Évidemment, je travaillais en parallèle avec les Haras et c’est pour cela que, lorsqu’il y a eu une offre pour les Haras nationaux, on m’a proposé de prendre la direction du haras du Pin.

 

Le haras du Pin est tourné courses, sport et tourisme et vous êtes arrivé alors que les Haras nationaux traversaient une vraie crise. Quelle a été votre mission ?

Je suis resté sept ans au haras du Pin et cela m’a permis de travailler avec les grands haras normands, comme le haras de Montaigu et la Société de courses du Pin. J’ai donc géré des étalons du haras comme Montmartre et Lavirco, ainsi qu’accompagné Workaholic dans sa fin de vie [le trotteur américain importé en France lors de l’ouverture du stud-book et ayant grandement contribué à l’amélioration du Trotteur français, ndlr]. Je ne faisais pas partie des Haras nationaux et je pense que c’est pour cela qu’ils sont venus me chercher, car ils voulaient changer de schéma d’orientation. Il fallait prendre le tournant de la réforme. Il fallait aussi quelqu’un qui ait une culture assez large : sport, courses, aspect culturel du haras, événementiel…

À l’époque, nous n’avions que de l’endurance au haras du Pin et nous y avions organisé du complet. Je n’étais plus là pour les Jeux équestres mondiaux mais, suite à cela, c’était une évidence que les épreuves de complet de cette compétition devait se dérouler au haras du Pin. Mais le galop recrutait et je suis parti pour Maisons-Laffitte.

 

Vous avez demandé à faire partie du groupe de réflexion de France Galop autour du bien-être animal. Est-ce selon vous un sujet capital pour le futur des courses ?

La question du bien-être est essentielle pour l’avenir des courses de plat et d’obstacle. Cela fait partie des nouveaux sujets de société, dans la continuité de celui des NAC [nouveaux animaux de compagnie, ndlr], par exemple. Pour un public urbain et au XXIe siècle, il y a désormais des images qui sont insupportables, comme celles de chevaux se blessant ou se tuant en compétition. Nous devons montrer que nous sommes dans cette préoccupation du bien-être, montrer que les chevaux sont tout le temps inspectés, dans les écuries, dans le rond avant la course même si on ne devine pas le vétérinaire…

Aujourd’hui, les gens fonctionnent à l’anthropomorphisme, ce que je regrette car les animaux restent des animaux. Nous devons montrer que nos animaux ne sont pas poussés au bout de leurs limites. La question de l’après-course aussi : je suis allé à Lexington sur le site d’Old Friends. Voir tous ces chevaux profiter de la retraite m’a donné envie d’aller sur un hippodrome, d’aller jouer aux courses ! Nous avons tout intérêt à valoriser nos chevaux. Il y aura toujours les nostalgiques qui penseront que c’était mieux avant. Nous avons déjà fait beaucoup de progrès, même dans la prise en charge du cheval accidenté. Il y a tout un travail de pédagogie à faire, que nous faisons à Maisons-Laffitte avec l’office du tourisme, pour visiter le centre d’entraînement par exemple. Cela fonctionne très bien et il faut porter ce message-là. C’est essentiel. Les courses ont encore de belles histoires à nous raconter.