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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

On a retrouvé l’éleveur de Brametot

Élevage / 21.04.2017

On a retrouvé l’éleveur de Brametot

Par Adrien Cugnasse

Grâce à son impressionnante victoire dans le Prix de Fontainebleau (Gr3), Brametot (Rajsaman) s’affirme comme un des favoris pour les épreuves classiques de la saison 2017. Mais un mystère demeure au sujet de ce cheval : qui est son éleveur ?

La base de données du SIRE, qui fait référence, n’apporte que peu d’informations en ce qui concerne l’éleveur de ce représentant de Gérard Augustin-Normand et d’Élisabeth Vidal. Il est simplement noté : « Monsieur H. Cardemil. Adresse inconnue. » Sur internet, aucune trace de ce H. Cardemil. Et pour cause, il n’existe pas. Le véritable éleveur de Brametot s’appelle Jorge Cardemil de Rurange.

Un acteur majeur de la filière sud-américaine. Ce Chilien est à la tête de deux grands élevages. Le Haras Carioca est situé dans la région des lacs, au sud du Chili. Trois étalons et 75 poulinières y sont stationnés. Les meilleurs élèves de ce haras sont Rue Cambon (Derby chilien, Gr1), Ashtar (Derby chilien, Gr1) et Ballistic (multiple gagnant de Gr1). Le Haras Futuro, dans la province de Buenos Aires, en Argentine, compte 30 poulinières. C’est notamment là que sont nés Suggestive Boy (quintuple lauréat de Gr1) et Interaction (deux victoires au niveau Gr1, dont le Carlos Pelligrini). Ce dernier a ensuite été entraîné en France par Pascal Bary. Pour ses haras sud-américains, Jorge Cardemil achète depuis quelques années des poulinières européennes. Après une longue période sous domination américaine, l’élevage local mise désormais aussi sur les courants de sang du vieux continent, car ils sont dotés de tenue et présentent l’avantage de ne pas avoir été sélectionnés sous Lasix.

Pour accéder au pedigree Weartherbys de Brametot, cliquer ici

 

Morning Light, un parcours étonnant. Morning Light (Law Society), la mère de Brametot, a un parcours étonnant. Ses sept premiers produits sont nés comme elle au Gestüt Isarland. Six d’entre eux ont déçu et on en retrouve certains au Maroc et en Tchéquie. Le meilleur fut Mulan (Marju), deuxième du Walter Nilsens Minnelop (Gr3, Øvrevoll), mais aussi et surtout du Grand Prix du Nord (L) au Croisé-Laroche. Morning Light est ensuite passée sur le ring de Tattersalls avant de rejoindre la France. Présentée à deux pères de gagnants de Gr1 (Turtle Bowl et Siyouni), elle a encore une fois déçu en donnant des sujets peu performants. En décembre 2013, à l’âge de 16ans, elle est passée en vente chez Arqana. La jument était pleine de Rajsaman et le produit à naître 76 jours plus tard… c’était Brametot.

 

Direction le Chili. En décembre 2013, c’est Johnny McKeever qui a signé le bon à 12.000 €. Il nous a expliqué : « Jorge Cardemil est l’un des meilleurs éleveurs au Chili et en Argentine. Il m’avait donné une liste d’une vingtaine de juments à regarder lors de cette vente à Deauville. Morning Light est l’une des neuf que nous avons acquises. Elle a pouliné en Irlande. Le foal était très plaisant et nous avons décidé de le passer aux ventes en France où son père était alors déjà connu des acheteurs. Morning Light, de son côté, a pris la direction du haras Carioca au Chili [où elle a donné un Manduro. Elle est actuellement vide, ndlr]. Les performances de Brametot sont une belle récompense pour Monsieur Cardemil, surtout s’il gagne la Poule d’Essai ! Parfois, il faut aussi un peu de chance, car avant Brametot, seulement un des onze produits de sa mère avait été performant. J’ai plusieurs clients qui élèvent en Amérique du Sud et achètent des juments en Europe. Leurs budgets n’étant pas illimités, ils se concentrent sur les sœurs de bons chevaux ou des juments âgées ayant produit un bon sujet. Il faut aussi avoir conscience qu’il est beaucoup plus coûteux d’importer un cheval en provenance d’Europe. C’est aussi l’une des raisons qui font que l’Amérique du Sud est dominée par les reproducteurs en provenance des États-Unis. »

 

Ce foal qui sortait de l’ordinaire. Présenté par le haras du Logis chez Arqana en décembre 2014, Brametot a fait monter les enchères jusqu’à 26.000 €. Le bon a été signé par Sylvain Vidal. Ce dernier nous a confié : « C’était un beau poulain. Ce n’est jamais facile d’évaluer les foals. Mais il était déjà très développé pour son âge et marchait bien. Il sortait de l’ordinaire pour un foal au mois de décembre. Après sa course de dimanche, j’ai reçu beaucoup d’appels. Le cheval a impressionné beaucoup de monde. Selon son jockey et son entraîneur, il doit être capable d’aller sur plus long. On le sent dans sa manière de finir. C’est une victoire qui fait plaisir à l’ensemble des personnes qui ont fait confiance à son père Rajsaman depuis le départ. Il a hérité de l’accélération de Linamix. L’étalon confirme les espoirs placés en lui. Rajsaman avait lui-même un changement de vitesse peu commun. Il l’avait notamment prouvé lors du Prix d’Ispahan face à Cirrus des Aigles et Goldikova. Il a été tête de liste des pères de 2ans en 2016. »

 

Une lignée mâle marquée par le Prix de Fontainebleau. Avoir été leader pendant une partie sa carrière n’est pas rédhibitoire pour devenir un étalon. Cape Cross (Green Desert), dont on a appris la disparition ce vendredi matin, en est un bon exemple. Il fait partie du cercle restreint des sires ayant donné deux gagnants du Prix de l’Arc de Triomphe. Dans les années 1960, Busted (Crepello) avait lui aussi œuvré en tant que leader, avant de devenir un champion (Coronation Stakes, Eclipse Stakes, King George et Prix Foy). Il fut à de multiples reprises en tête du palmarès des pères de gagnants outre-Manche au nombre de victoires. Lauréat de Listed à 2ans, Rajsaman (Linamix) avait été choisi pour faire le train à Siyouni (Pivotal) dans l’édition 2010 du Prix de Fontainebleau. Mais ce cheval très dur allait tellement bien qu’il a fini par gagner la course, devant les lauréats de Gr1 Siyouni et Lope de Vega (Shamardal). Rajsaman a donc inscrit son nom au palmarès du Prix de Fontainebleau, comme l’avaient fait avant lui son père Linamix (1990), son grand-père Mendez (1984) et son arrière-grand-père Breton (1970).

 

Le Prix de Fontainebleau de Rajsaman

https://youtu.be/nr8D2bKWP5U

 

Le produit d’une sœur de Monsun. Les deux black type de la jeune production de Rajsaman sont issus de familles allemandes. Prinz Hlodowig (deuxième du Prix de Condé, Gr3) est né d’une sœur du gagnant du Grosser Preis von Baden (Gr1), Prince Flori (Lando). Brametot est le produit d’une sœur utérine du chef de race Monsun (Königsstuhl). Avant de devenir l’étalon le plus cher en Europe continentale, ce dernier a commencé par saillir des books très réduits. La qualité de sa production a commercialement remis en selle l’Allemagne. Cinq ans après sa mort, on dénombre 112 black types dans sa descendance. Ce double lauréat de l’Europa-Preis (Gr1) fut deuxième d’une grande édition du Derby allemand. Andreas Schütz, entraîneur installé en France, nous a expliqué : « Monsun a été une véritable bénédiction pour ma carrière. J’ai entraîné plusieurs très bons produits de cet étalon, comme Samum (Derby Allemand & Grosser Preis von Baden, Grs1) et Shirocco (Derby Allemand & Gran Premio del Jockey Club, Grs1). En course, Monsun était lui-même un bon cheval, dans une très bonne génération (…) La star de cette classe d’âge, c’était bien sûr Lando (Acatenango) qui a gagné le Japan Cup, le Derby allemand, deux fois le Grosser Preis von Baden, le Gran Premio di Milano, le Gran Premio del Jockey Club et le Preis der Privatbankiers Merck (Grs1). Lando était largement supérieur en piste, mais c’est Monsun qui a le mieux produit au haras. Monsun n’était pas un cheval très impressionnant en compétition. Il avait de la tenue et était à l’aise dans les courses avec du train. Mais il était courageux et gagnait souvent de peu. Il était souvent parmi les animateurs et déroulait devant grâce à sa tenue. Il a transmis cela»

 

Le haras où Monsun est né n’existe plus. Le Gestüt Isarland, où la mère de Brametot et Monsun ont vu le jour, n’est plus en activité. Avant la Deuxième Guerre mondiale, il appartenait à un dignitaire nazi, Christian Weber. Après la fin du conflit, il est passé dans le giron de la municipalité de Munich qui a souhaité récupérer cet espace il y a plusieurs années pour des activités extra-hippiques. Jusqu’en 2013, il était loué à Ulrike Castle qui élevait pour elle-même ou pour le compte de ses clients. Malgré des moyens réduits par rapport aux grandes maisons de l’élevage allemand, ce haras a vu grandir – outre Monsun – des sujets de la qualité de Waky Nao (Premio Vittorio di Capua, Gr1), Flamingo Road (troisième du Derby allemand, Gr1), Madruzzo (deuxième du Derby allemand, Gr1), Speedmaster (Prix Vicomtesse Vigier, Gr2), Windlauf (gagnant de Gr2 en Allemagne)… Cet établissement était clairement conduit dans un objectif commercial et accueillait les poulinières de nombreux clients. C’est dans ce contexte que Roger Graf Norman (Gestüt Hachtsee), Dietrich von Boetticher (Gestüt Ammerland), Helmut von Finck (Gestüt Park Wiedingen) et Bruno Faust (Gestüt Karlshof) ont entamé leurs carrières d’éleveurs.

 

Mendez
Linamix
Lunadix
Rajsaman
Lammtarra (Nijinsky)
Rose Quartz
Graphite
BRAMETOT (M3)
Alleged
Law Society
Bold Bikini
Morning Light
Surumu
Mosella
Monasia

 

Le croisement de Molly Malone. Brametot est issu du même croisement (Nijinsky × Law Society × Surumu) que Molly Malone (Prix du Cadran, Gr1). Ils descendent tous deux de Mosella (Surumu), la génitrice de Monsun. Leurs mères sont des filles de Law Society (Alleged), qui officiait au Gestüt Isarland après avoir débuté sa carrière en Irlande où il était considéré comme un étalon dangereux. Ce lauréat du Derby d’Irlande a donné  46 gagnants de stakes, dont Anzillero (Deutschland-Preis, Gr1), Approach the Bench (Eddie Read Handicap, Gr1), Court of Honour (Gran Premio del Jockey Club, Gr1), Homme de Loi (Grand Prix de Paris, Gr1) et Right Win (Gran Premio d’Italia, Gr1). Thorsten Castle, le fils d’Ulrike Castle, nous a confié : « Law Society est le cheval le plus intelligent que j’aie pu rencontrer. Il avait beaucoup de caractère et est arrivé en Allemagne avec une très mauvaise réputation. Chez nous, il s’est beaucoup calmé et a très bien produit. C’est aussi un excellent père de mère. » Law Society a donné les mères des gagnants de Gr1 suivants : Baila Me (Preis der Diana), Be Fabulous (Prix Royal-Oak) , Cerulean Sky (Prix Saint-Alary), Endless Hall (Gran Premio di Milano), Love Divine (Oaks d’Epsom), Manhattan Cafe (Arima Kinen, Kikuka Sho & Tenno Sho, Grs1), Molly Malone, Moonstone (Irish Oaks), Night Style (Gran Criterium) et Scorpion (St. Leger, Grand Prix de Paris & Coronation Cup)… Il faudra peut-être ajouter un onzième nom à cette liste si Brametot confirme son excellent début de saison. Après le Prix de Fontainebleau, Jean-Claude Rouget a déclaré : « C’est un poulain qu’il faut laisser relax pendant la course. Aujourd’hui, il fait un truc formidable (…) Il a toujours été très bon, nous le savions : il avait réalisé des choses fantastiques à Deauville. Il va aller sur la Poule d’Essai des Poulains où il se présentera en ayant plus de métier que la plupart de ses adversaires. Je pense que le parcours lui conviendra : il musardera à l’arrière-garde et viendra finir… »