Sistercharlie & Cheikeljack, destins mêlés

Courses - Élevage / 24.04.2017

Sistercharlie & Cheikeljack, destins mêlés

Par Adrien Cugnasse

Ce dimanche, Sistercharlie (Myboycharlie) a gagné son ticket pour le Prix de Diane Longines (Gr1) en s’imposant dans le Prix Pénélope (Gr3). Cette pouliche est le deuxième gagnant de Groupe de son propriétaire, Jacques Cygler, après Cheikeljack (Myboycharlie), lauréat du Prix Djebel (Gr3) en 2016. Entre ces deux chevaux, le nombre de points communs ne s’arrête pas à la casaque… Nous avons choisi d’évoquer aujourd’hui leurs achats et leur éleveur, avant d’évoquer demain Myboycharlie.

Paul Nataf a acheté Sistercharlie et Cheikeljack pour le compte de Jacques Cygler. Il nous a confié : « Ces deux chevaux sont issus du même élevage, du même père, de la même vente, ils courent pour le même propriétaire et sont sous la férule du même entraîneur ! J’espère que Sistercharlie continuera son ascension. Jacques Cygler a gagné un Gr3 l’an dernier, il s’est déjà imposé à ce niveau cette année et j’aimerais qu’il puisse rajouter un Gr1 à son palmarès de propriétaire. Je pense que la pouliche est capable de faire de belles choses dans le Prix de Diane Longines. Nous allons lui donner toutes ses chances. C’est le grand objectif de la première partie de saison. Le métier de courtier ne s’arrête pas au simple achat lors des enchères. Le service après vente gratuit, qui consiste à apporter son point de vue sur les engagements, le choix de l’entraînement… permet de continuer à accompagner le cheval que l’on a choisi. Je suis en relation avec l’entraîneur. C’est lui qui décide, mais j’ai la possibilité de formuler des suggestions. Monsieur Cygler m’a contacté il y a six ou sept ans. Il est arrivé jusqu’à moi par le bouche à oreille. C’est très agréable de travailler avec lui car tout se passe en confiance. On n'a pas besoin d’expliquer pourquoi on achète tel ou tel cheval. Il sait que je lève la main sur ce que je trouve très bien. »

Deux gagnants de Groupe à 15.000 € ou moins. La liste des points communs entre Sistercharlie et Cheikeljack semble s’étirer à l’infini. Ils ont par exemple tous les deux été achetés 15.000 € ou moins. Paul Nataf nous a expliqué : « Avant les ventes, je vais voir entre 300 et 350 chevaux dans les haras. Le jour J, j’attends de voir ceux qui sont finalement dans mon budget lors de leur passage sur le ring. Dans le cas de Sistercharlie comme dans celui de Cheikeljack, une partie des acheteurs a pensé ne pas disposer des finances nécessaires à l'achat aux Monceaux, qui est selon moi le plus grand haras français avec La Louvière. Les acheteurs qui ont les moyens de s’offrir un produit d’Invincible Spirit n’hésitent pas. Mais ceux qui officient sur le même marché que moi ne demandent même pas à ce qu’on leur ouvre les portes des boxes des Monceaux. C’est pour cette raison qu’il y avait peu de monde sur Sistercharlie et Cheikeljack : ils n’avaient pas le profil pour les top-acheteurs, et les autres se sont abstenus par timidité. Cela m’a permis d’avoir Sistercharlie pour 12.000 € en octobre 2015 et Cheikeljack pour 15.000 € lors de cette même session, en 2014. »

Concernant les raisons de choix, le courtier poursuit : « Il faut ouvrir toutes les portes de boxes et parfois on y trouve une perle. En octobre 2015, Sistercharlie n’était pas encore venue mais elle avait une bonne locomotion et un pedigree intéressant. C’est une vieille famille que je connais bien. Elle avait été développée par William Dupont de Nemours. J’avais récupéré ou élevé plusieurs gagnants de cette origine, comme Noalcoholic (Sussex Stakes, Gr1) et Aerturas (Spectacular Handicap, L). C’est l’avantage des cheveux blancs… On a un peu de mémoire ! J’aime bien son père, Myboycharlie (Danetime). En 2015, j’ai acquis cinq ou six produits de cet étalon, entre 10.000 et 20.000 €. Dans le lot, il y avait aussi Baron qui a gagné et d’autres sujets qui galopent. »

 

Regarder tous les chevaux de la même manière. Paul Nataf officie depuis plusieurs décennies dans le monde du courtage. Il a plusieurs achats de haut niveau à son actif : « En février, j’ai essayé d’acheter la sœur de Sistercharlie par Acclamation pour Jacques Cygler. Mais elle a un peu dépassé son budget et je l’ai finalement acquise pour Francis Teboul. La pouliche s’appelle My Sister Nat (Acclamation) et elle est à l’entraînement chez Christophe Ferland. Parmi les meilleurs sujets que j’ai achetés, il y a bien sûr Latice (Prix de Diane, Gr1), la championne Triptych ainsi que Lawman (Prix du Jockey Club et Prix Jean Prat, Grs1). Dans des tarifs raisonnables, dans les années soixante-dix, j’ai acheté Sanedtki (Sallust) pour 5.150 Gns. Elle a gagné quatre Grs1 (Prix du Moulin de Longchamp, Santa Margarita Invitational Handicap, deux Prix de la Forêt). Acheter pas cher, c’est un vrai sport, un vrai plaisir, mais cela n’enrichit pas le courtier ! »

Alors, quelles sont les recettes du courtier ? « Les origines, c’est bien, mais au départ, les chevaux c’est avant tout un physique. Il faut regarder tous les chevaux de la même manière, qu’on ait 1.000 € ou un million dans sa poche. Avec un million, on peut s’offrir le plus attractif de sa sélection. Avec 1.000 €, il sera peut-être un peu moins bien né, mais il ne faut pas réduire son espoir. J’ai beaucoup appris auprès de Vincent O’Brien. C’est bien sûr un juge exceptionnel, mais surtout un grand autodidacte. Quand on apprend par soi-même, c’est un peu plus difficile et c’est un peu plus lent. Mais on se pose des questions que les autres ne vont pas forcement se poser car on n’a pas les réponses immédiatement. Vincent O’Brien, c’était la modestie faite homme. Un très grand Monsieur. Il avait un pourcentage de réussite colossal. Même chez les personnes qui ont des moyens, je ne connais pas un autre exemple d’une telle réussite. Chaque cheval qui rentrait chez lui était un gagnant de Gr1 potentiel et c’était au cheval de prouver qu’il n’avait pas ce niveau-là. »

 

L’élevage est un concours, pas un examen. En parallèle de son activité de courtage, Paul Nataf a une véritable sensibilité d’éleveur. Il a d’ailleurs élevé des lauréats de Gr1 en plat et sur les obstacles. À ce sujet, il nous a confié : « À force de donner son point de vue sur les croisements, on se dit un jour ou l’autre qu’il faut mettre ses idées en application. Il n’est pas impossible d’élever un gagnant de Gr1. C’est même certainement plus facile que d’acheter un yearling pour gagner cette même épreuve. En plat, si on se concentre sur une période récente, mes meilleurs élèves sont Toronado (Sussex Stakes et Queen Anne Stakes, Grs1) et Jukebox Jury (Preis von Europa et Irish St Leger, Gr1). Dans les années 1980, j’avais élevé Deep Roots (Prix Morny et de la Salamandre, Grs1). Je n’ai pas élevé beaucoup de sauteurs, mais j’ai eu la chance d’avoir plusieurs bons éléments comme Halley (Prix Maurice Gillois, Gr1) ou Solar Impulse [lauréat de Groupe à Cheltenham, ndlr]. Le problème, quand on élève un cheval, c’est qu’on ne peut pas le proposer à ses propres clients. S’il n’est pas bon, on aura envie de le rembourser. En élevage ou dans les achats, j’essaye de ne pas faire comme mon voisin. C’est un concours, pas un examen. Il faut essayer d’avoir le meilleur. Cela revient souvent à inventer les croisements et donc pas forcément à essayer de répliquer ce qui s’est fait ailleurs. »

 

La genèse de Sistercharlie

Henri Bozo est à la tête de l’écurie des Monceaux. Cette structure domine les ventes françaises depuis plusieurs années. En 2016, les élèves de ce haras ont décroché deux Grs1.

L’éleveur nous a confié au sujet du croisement de Sistercharlie : « La famille a bien marché avec le type d’étalon qui correspond à Myboycharlie, c’est-à-dire des chevaux de vitesse issus de Danehill. Je voulais également apporter un peu de précocité et de vitesse. C’est un bel étalon que j’aime bien. Il m’a d’ailleurs plutôt bien réussi avec deux gagnants de Groupe, Sistercharlie et Cheikeljack, mais également avec Normandy Spirit qui est un sujet prometteur chez Freddy Head. Myboycharlie officie à un bon rapport qualité-prix et c’est un cheval intéressant pour l’élevage français. Il ne fait pas des hyper précoces mais il apporte de la qualité. En 2016,  Starlet's Sister (Galileo), la mère de Sistercharlie, m’a été proposée à l’amiable par Hubert Guy. J’aimais bien sa famille et le fait qu’elle soit issue de Galileo. Nous avons eu un peu de chance, mais il en faut toujours, car la souche s’est réveillée depuis. Elle évolue dans le bon sens, avec des gagnants en Europe, au Japon et aux États-Unis. Je crois beaucoup en cette jument. Starlet's Sister est une très jolie poulinière alezane, correcte et de bonne taille. Elle a une jolie tête. Après Sistercharlie et My Sister Nat, elle nous a donné un très beau mâle par Siyouni qui devrait être présenté lors des ventes d’août. Elle a ensuite produit un mâle par Charm Spirit et elle est pleine de Fastnet Rock. On est donc toujours resté dans le même type de croisement. Sistercharlie était une pouliche sans problème et très saine à l’élevage. Elle n’avait pas un papier assez commercial pour la vente d’août. Elle a donc été dirigée vers octobre qui est une session que j’aime beaucoup. Je suis heureux que monsieur Cygler connaisse une belle réussite avec nos élèves. Avec Cheikeljack, il est allé jusqu’à Royal Ascot. Paul Nataf a eu le nez creux en achetant ces deux chevaux. »

Le bon début de saison de l’écurie des Monceaux. Ce n’est pas une surprise, mais une confirmation. Les élèves de l’écurie des Monceaux réalisent un bon début de saison 2017. Henri Bozo explique : « L’année débute bien, je suis ravi. Mon obsession, c’est de sortir un maximum de gagnants et de sujets black types. Cette année, six de nos élèves âgés de 3ans ont déjà gagné ou sont placés au niveau Stakes. Cela donne confiance. Si nous voulons continuer à nous développer, à investir dans des saillies et dans des familles, il est important de sortir régulièrement des bons chevaux. C’est un cercle vertueux. »

Au-delà des victoires en compétition, Henri Bozo a aussi su dénicher des juments qui sont liées à certains des chevaux les plus prometteurs de la saison 2017. Il nous a confié : « Nous avons la chance d’avoir la sœur de Graphite XX au haras. La mère de Jimmy Two Times est en pension chez nous. Mais dans l’élevage, il n'y a pas que des bonnes nouvelles. Ce vendredi, L’Enjoleuse (Montjeu) est morte. C’est notamment la mère de Charm Spirit. Cela nous a un peu sonnés. C’est une jument qui était tellement importante pour nous. Nous allons garder sa fille par Frankel. »