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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Antoinette Tamagni-Bodmer voit les choses en grand

Élevage / 25.05.2017

Antoinette Tamagni-Bodmer voit les choses en grand

Associée à son compagnon Patrick Chedeville depuis vingt ans au sein du haras du Petit Tellier, Antoinette Tamagni-Bodmer a profité du week-end des Poules pour lancer son propre haras : le haras de Saint-Julien. Elle nous explique sa démarche.

Photo : Avec This Time, après sa victoire dans le Prix d’Arenberg 2013

Jour de Galop. – On connaît bien le haras du Petit Tellier… mais pas le haras de Saint-Julien. Pouvez-vous nous le présenter ?

Antoinette Tamagni-Bodmer. – La première chose que je dois préciser, c’est que le haras de Saint-Julien est un haras privé. Il n’a vocation ni à accueillir des étalons, ni à accueillir des juments en pension, ni à préparer des yearlings aux ventes pour le compte de clients. Je l’ai acheté l’an dernier pour élever avec mes propres juments, qui sont aujourd’hui au nombre de trente. Parmi elles, il y a notamment This Time (Zafeen), la première jument gagnante que j’ai élevée et qui a gagné un Groupe sous ma casaque [le Prix d’Arenberg, Gr3, ndlr]. Le logo du haras de Saint-Julien la représente d’ailleurs avec son foal par Frankel. Il a été réalisé par un peintre d’après une photo. Je voulais lui rendre hommage car elle a joué un rôle important dans ma vie.

Pourquoi avoir choisi une dominante bleue pour ce logo, alors que votre casaque est rose ?

En référence à la casaque familiale, que j’ai réactivée pour mon fils Alexander. Tous les chevaux nés et élevés à Saint-Julien porteront cette casaque en course. Comme moi, mon fils ne vit pas en France, mais il aime beaucoup les courses et je voulais encore renforcer cette passion chez lui. Je voulais qu’il se sente partie prenante de Saint-Julien. Il apprécie l’été à Deauville et je lui ai donné une bonne raison pour continuer à venir à l’avenir.

Vous êtes, aux côtés de Patrick Chedeville, l’animatrice du haras du Petit Tellier depuis maintenant vingt ans. La création de Saint-Julien signifie-t-elle que vous allez vous séparer ?

Pas du tout ! Je voulais depuis longtemps mon propre haras, en partant de zéro, pour pouvoir le développer avec mes idées. Ce sont des choses que l’on ne peut se permettre que dans un haras privé. Mais cela se fait totalement avec Patrick, qui est lui aussi gérant de Saint-Julien.  Nous avons rénové la maison pour pouvoir y vivre tous les deux quand nous y résidons. Au départ, le haras faisait 52 hectares ; nous avons à présent porté sa surface à 82 hectares et le but est, si cela est possible, de continuer à l’agrandir pour atteindre 100 hectares. En termes de rénovation, en plus de notre maison, nous avons reconstruit quatorze boxes de poulinage, créé vingt boxes pour les juments et foals. Nous avons aussi refait toutes les clôtures et créé de nombreux paddocks et d’autres infrastructures qui en font un haras moderne.

Quelle sera la relation entre le Petit Tellier et Saint-Julien ?

Je vais évidemment continuer à m’occuper de la clientèle du Petit Tellier et à soutenir tout spécialement nos étalons qui y sont stationnés. Et j’attends beaucoup des premiers foals d’Elvstroem (Danehill), qui sont encore supérieurs à ce que j’espérais. J’irai toujours à l’étranger pour faire saillir trois ou quatre juments par des étalons au profil très commercial, car le succès d’une vente repose souvent sur les étalons. À Saint-Julien, le but est de courir les pouliches, de les rendre black types, de les faire produire et de vendre un peu plus les mâles. Bien sûr, je ne m’interdirai pas de vendre quelques pouliches si j’ai déjà plusieurs représentantes de la famille. Mais pour résumer, l'objectif est principalement de vendre les mâles, plus que les pouliches.

Photo : Patrick Chedeville, avec un yearling du haras du Petit Tellier lors des ventes d’août

Préférez-vous élever ou courir ?

J’apprécie toutes les facettes de l’activité, même si mon but ultime, à Saint-Julien, est de faire courir mes produits. J’ai trois entraineurs, Henri-Alex Pantall en France, John Oxx en Irlande et Mario Hofer en Allemagne. J’aime les entraîneurs qui regardent d’abord le cheval pour ce qu’il est, sans se bloquer sur le pedigree. Ce sont ces entraîneurs-là qui exploitent vraiment le potentiel des chevaux. Travailler avec des hommes comme eux est un très grand plaisir.

Vous êtes aussi active, comme vendeuse, en ventes publiques…

C’est exact et d’ailleurs, les équipes d’Arqana étaient à Saint-Julien mardi pour sélectionner les yearlings d’août. Quand un produit est choisi pour aller à une vente, je m'y rends, et si le prix de réserve est atteint, je le vends. J’essaye d’être très sélective avec mes propres produits. Quand je mets mes produits à la vente, je dois être sûre qu’ils atteignent le prix de réserve.

Quand un cheval n’est pas vendu, le gardez-vous systématiquement ?

Cela dépend. Moonee Valley (Aqlaam), par exemple, n’aurait jamais atteint le prix de réserve. Donc je l’ai courue et elle a remporté le Prix des Réservoirs (Gr3). Elle est aujourd’hui poulinière à Saint-Julien et nous a donné un premier foal par notre étalon Elvstroem. D’autres chevaux n'étant pas passés en vente ou n’ayant pas atteint leur prix de réserve ont été vendus après une course ou deux. Si un cheval doit être vraiment bon, il est plus intéressant de le vendre une fois qu’il a montré sa qualité sur la piste. C’est plus facile à gérer. Quand vous vendez un yearling, vous ne choisissez pas l’acheteur et vous n’avez pas toujours la chance d’aller dans de bonnes maisons comme celle de Jean-Claude Rouget par exemple. Donc parfois, en les gardant, on se fait plaisir et on leur donne la chance de faire leurs preuves. Le pedigree devient secondaire ; c’est le talent qui est récompensé. De plus, en travaillant en direct avec les entraîneurs, on prend beaucoup d’informations utiles pour l’élevage. Une pouliche difficile à l’entraînement doit être croisée à un étalon calme ou qui produit calme. Pour se faire une idée de la production de jeunes juments, il faut attendre qu'elles aient eu trois produits au minimum. On doit leur donner la chance de bien produire, et on ne la leur donne pas toujours. L’élevage, c’est énormément de passion et beaucoup de chance.

Photo : La victoire de Moonee Valley dans le Prix des Réservoirs

Cette année, il y a deux foals que vous aimez bien, l’un par Golden Horn et l’autre par Sea the Stars. Seront-ils vendus ?

Il est trop tôt pour le dire !

Avez-vous une préférence pour l'entraînement en France ou pour celui à l’étranger ?

Mon but est d’avoir une majorité de chevaux en France, pas à l’étranger. En France, lorsque vous êtes propriétaire et éleveur, vous avez la chance de pouvoir bénéficier d’une qualité de courses exceptionnelle et de beaucoup d’argent. On ne trouve ça nulle par ailleurs. C’est un rêve.

Outre This Time, dont nous avons déjà parlé, lequel de vos chevaux vous a le plus marquée ?

Une des favorites du Prix de Diane Longines (Gr1) cette année est la pensionnaire d’Henri-Alex Pantall Sistercharlie (Myboycharlie). Elle a été élevée par l’écurie des Monceaux. Mais j’ai élevé sa deuxième mère, Première Création (Green Tune). C’est la première pouliche de Gr1 que j’ai élevér. J’avais acheté sa mère, Allwaki (Miswaki), en tant que yearling, en vente publique. Elle devait courir sous mes couleurs mais s’est accidentée à l’entraînement chez Jean de Roüalle. Je l’ai donc rentrée au haras. Jean-Philippe Dubois a acheté son premier produit, First Choice (Exit to Nowhere), qui avait été élevé chez Jean de Roüalle par mon intermédiaire. Le deuxième produit d’Allwaki a été Première Création. Jean de Roüalle l’a achetée yearling. Elle a fini 2e du Prix Chloé (Gr3) puis 4e du Prix d’Astarté [Gr2 à l’époque, futur Prix Rothschild, gr1, ndlr], avant d’être cédée aux États-Unis par Hubert Guy, où elle a gagné un Gr1.

Photo : La bien nommée Première Création, une élève d’Antoinette Tamagni-Bodmer

Saint-Julien a-t-il déjà démarré son activité ?

Cette année, j’ai fait mes poulinages chez moi pour la première fois. J’ai engagé une nouvelle équipe, choisie par mes soins. J'en voulais une très bonne, afin que Patrick ne soit pas dans l'obligation d'effectuer des allers et retours et perde son temps sur la route. Je souhaitais qu'il soit soulagé. Lorsque je suis à Saint-Julien, je manage moi-même le personnel. Et depuis le 1er janvier 2017, ma nièce Nicole Bodmer vit au haras. Auparavant, nous l’avions envoyée en Irlande et en Angleterre pour finaliser sa formation qui a été effectuée par Patrick. Elle est aujourd’hui responsable de tous nos poulinages, entourée par notre équipe.

Vous parlez des allers et retours. Précisément, Saint-Julien est beaucoup plus proche de Deauville que ne l’est le Petit Tellier. Cela a-t-il joué dans votre décision de l’acheter ? Saint-Julien est à six kilomètres de l’embranchement de Beuzeville, sur l’autoroute A13. Nous sommes aussi à vingt minutes de Deauville et à quinze minutes de l’aéroport de Saint-Gatien. Même si je passe la majorité de l’année à l’étranger, je viens régulièrement en France et je cherche cette proximité avec les aéroports, car je voyage beaucoup professionnellement.

Samedi dernier, lors du week-end des Poules, vous avez organisé une grande fête à Saint-Julien. Quel était votre objectif ?

J’ai organisé cette fête pour trois raisons principales : l’inauguration du haras de Saint-Julien, mon anniversaire car j’ai fêté récemment mes 60 ans… et un grand merci à Patrick Chedeville pour ces vingt dernières années que nous avons vécues ensemble ! C’était un peu une pendaison de crémaillère, un peu un anniversaire et un peu une déclaration d’amour ! Je voulais aussi affirmer que Patrick et moi avons encore beaucoup d’ambition avec Saint-Julien et avec le Petit Tellier. Je crois que cela a été une belle fête avec un dîner placé de 240 personnes et une très grosse ambiance !

Toutes les tables, comme d’ailleurs les herbages de Saint-Julien, avaient été baptisées du nom de mes juments ou de mes élèves qui ont été black types. Mais la fête a duré plus qu’une soirée : j’avais organisé des activités sur tout le week-end.

C’est-à-dire ?

Les premiers sont arrivés mercredi soir et les derniers sont partis lundi soir. Ceux venus avec l’avion à Saint-Gatien sont partis le samedi matin à 10 heures de Zurich. Une partie n’est pas allée aux courses, mais a visité Deauville. Les Suisses connaissent Saint-Tropez mais pas du tout Deauville. Ils ont vraiment aimé son architecture, son charme. Le soir nous sommes allés les chercher avec un bus à l’hôtel Normandy pour les ramener au haras. La soirée en elle-même était vraiment super avec une ambiance dansante. Le lendemain, nous sommes allés les rechercher à 11 h 45 avec un bus rempli de cinquante personnes, pour les amener au champ de course. J’avais loué une salle dans la tribune des propriétaires et Barrière a fourni le déjeuner. Sur le chemin du retour, à l’aéroport, ils ont vu les chevaux de Godolphin reprendre l’avion et retourner en Angleterre. Cela aussi a été une formidable expérience.

Qui étaient vos invités du monde des courses ?

Ils étaient très nombreux. Je pense notamment à Mark Johnston, qui m’a fait l’amitié de venir spécialement alors qu’il n’avait pas de partants à Deauville ; je pense aussi à Yves Saint-Martin et Lester Piggott qui ont fait une photo ensemble devant les boxes… J’avais choisi d’inviter des personnes qui ont marqué une étape de ma vie. Ou simplement qui m’ont acheté un yearling et avec lesquelles j’ai gardé de bons rapports. Chaque invité avait un lien avec mon but d’élevage de ces vingt dernières années.

Vous n’avez pas seulement invité des personnes issues du monde des courses mais aussi des amis de Suisse, des gens qui ne connaissaient pas les courses. Pourquoi ?

Mes amis de Suisse savaient que je créais un haras, mais pour eux, un haras c’est une ferme ! Je voulais leur montrer ce que représentent les courses en France. Dans l’avion que j’avais affrété, la moitié des passagers étaient des personnes issues de la finance, des avocats, qui n’étaient jamais allés aux courses. Ils n’avaient jamais vu cette ambiance, mais surtout, ce que représentent l’élevage et les courses. J’ai choisi ce weekend pour montrer à mes amis un champ de course plein avec une bonne ambiance, une clientèle internationale. Le but étant de montrer que les courses ne sont pas seulement une passion, mais aussi un vrai secteur économique en France.

Selon vous, les courses ont-elles un avenir et est-il toujours possible de recruter un nouveau vivier de propriétaires ?

Une phrase de mon père me vient à l’esprit : "Tu peux faire dix voyages professionnels dans ta vie, mais un seul va t’apporter quelque chose". Si l'on ne fait rien, on ne peut attendre aucun retour. Cela a été compliqué de faire venir ces personnes de Suisse. Mon cousin a une banque privée. Il n’avait jamais parié sur un champ de course. Et il a commencé à jouer à Deauville. Pour un banquier suisse, c’est l’équivalent d’un tremblement de terre. Son cheval a terminé troisième, il a gagné un peu d’argent, et cela a créé une bonne ambiance. J’avais aussi invité une amie, une représentante de Cartier. Elle ne connaissait pas les courses en France. Elle a adoré Deauville et veut revenir l’année prochaine, en août, pour voir l’ambiance. Il y a donc eu un retour, mais ce n’en est pas un immédiat. L’accueil reste le plus important. On m’a appelé le lendemain en me disant qu’en Angleterre et en Irlande, les gens ne parlaient que de moi et de ma fête. Il est important de créer quelque chose comme cela.

Je voudrais en profiter pour dire que c’est dommage qu’il n’y ait pas plus de lignes directes qui relient Deauville l’été : les vendredis et samedis, un avion Zurich-Deauville serait plein !

 

[Encadré]

Du dressage aux pur-sang

Mon amour pour les courses a commencé très tard. J’étais cavalière de dressage, dans l’équipe junior de Suisse. Mon premier mari était dans le concours hippique, lui aussi montait pour l’équipe suisse. Il voulait toujours avoir des chevaux de course, mais je n’en voyais pas l’intérêt. Un jour, en Suisse, nous avons demandé à un entraîneur combien pourrait coûter un bon cheval de course. À l’époque, chacun achetait le meilleur cheval pour battre le voisin et les chevaux étaient obligés de courir toutes les distances car le programme suisse était assez peu développé.

Ma première vente a eu lieu à Paris, c’était la succession François Mathet. Nous y avons acheté notre premier cheval de course pour la Suisse. Ensuite, mon mari m’a suggéré de passer ma licence d’entraîneur-propriétaire. Je l’ai fait, même si j’avais toujours mes chevaux de concours. J’ai entraîné pendant deux ans avec un peu de succès, puis j’ai confié de nouveaux mes chevaux à un entraîneur. Ce n’était pas mon truc, je préfère être au deuxième rang qu’au premier, mais être entraîneur m’a appris beaucoup de choses. Je peux mieux discuter avec mes entraîneurs. Quand on entraîne, même ses propres chevaux, on apprend beaucoup de choses, de petits détails. Ce sont les mêmes que ceux que j’avais appris avec les chevaux de concours hippiques et de dressage. À la base, un cheval est un cheval. Ma première pouliche en Suisse, je l’ai achetée à la vente de chevaux à l’entraînement organisée par Tattersalls à Newmarket, en octobre. C’était l’endroit où acheter des chevaux pour la Suisse. Souvent, le but était de courir le Grand Prix de Saint-Moritz, le Jockey Club Suisse ou le Derby Suisse. Mais notre pouliche s'est blessée, que devions-nous faire ? Mon entraîneur m’a aiguillée sur une Suissesse qui gérait à l’époque le haras du Taillis. Je lui ai envoyé ma pouliche. Et c’est comme cela que tout a commencé. Ensuite, des amis communs m’ont présenté Patrick. Nous nous sommes connus longtemps avant d’entamer une relation. Malheureusement, entre-temps, mon mari est décédé. Après cela, mes chevaux sont partis chez Patrick. Et c’est là que notre vie commune a commencé et que j’ai beaucoup appris.

Cash Asmussen, un très bon ami, est celui qui m’a ouvert les premières portes en France. Il a modifié mes idées, en rapport avec ma nationalité. Les Suisses sont des personnes timides. On ne demande pas si on peut avoir une saillie de tel ou tel étalon, par exemple. C’est lui qui m’a présenté Patrick, lequel me conseille depuis maintenant plus de vingt ans. Ce que j’ai appris dans l’élevage, c’est grâce à Patrick. J’ai toujours choisi moi-même mes croisements mais lorsque je doute, je demande l’avis de Patrick. Il ne s’impose jamais et reste toujours discret, au deuxième rang. Il est beaucoup plus important que ce que l’on peut penser. Il a vraiment des compétences que l’on ne trouve pas chez beaucoup d’éleveurs. Il fait également ses propres poulinages, même s’il est bien secondé.