LE BLOC-NOTES DE FRANCO RAIMONDI - Histoires d’ascension

Courses / 16.05.2017

LE BLOC-NOTES DE FRANCO RAIMONDI - Histoires d’ascension

 

Chaque début de semaine, Franco Raimondi vous ouvre désormais son bloc-notes. Un carnet précieux, dans lequel il consigne les bonnes… et moins bonnes impressions de la semaine écoulée !

Al Shaqab 54 - Godolphin 52

Lanfranco Dettori a porté pour la première fois la casaque grise, brandebourgs or, toque grenat et pampille or le 27 février 2014 à Al Rayyan, l’hippodrome de Doha. Les nouvelles couleurs d’Al Shaqab Racing ont brillé d’emblée avec Dubday (Dubawi) dans l’Emir’s Trophy, un Gr1 local. Cinq heures plus tard, à Meydan, l’antre du lion Godolphin, Mshawish XX (Medaglia d’Oro) remportait le premier Groupe d’Al Shaqab, le Zabeel Mile (Gr2). Dimanche, à Deauville, Brametot (Rajsaman), avec Cristian Demuro paré de la même casaque, a signé dans l’Abu Dhabi Poule d’Essai des Poulains (Gr1) le 54e succès de Groupe d’Al Shaqab. Il s’est écoulé 1.172 jours depuis ce 27 février et Al Shaqab a donc gagné une course de Groupe toutes les trois semaines ! Une réussite exceptionnelle.

 

29 gagnants de Groupe en quatre saisons

La casaque de Son Excellence le cheikh Joaan Al Thani a eu un vrai impact sur les courses. Brametot lui a donné un 19e succès de Gr1, le deuxième en association avec Gérard Augustin-Normand. Les deux hommes étaient associés sur Ectot (Hurricane Run) alors que Ruler of the World (Galileo) a remporté le Qatar Prix Foy (Gr2) pour l’association Al Shaqab & Coolmore.

Al Shaqab compte 29 gagnants individuels de Groupe. Il est intéressant de découvrir comment ils sont arrivés sous la casaque du cheikh Joaan. Neuf sont des chevaux achetés à l’entraînement, à différents stades de leur carrière. Trêve (Motivator), bien sûr, fut acquise après sa victoire dans le Prix de Diane Longines et elle a couru pour Al Shaqab les deux saisons suivantes. Mais parmi les achats, on compte aussi des chevaux dénichés à 2ans, après une ou deux courses prometteuses. C’est le cas de The Wow Signal (Starspangledbanner), acheté après une victoire impressionnante lors de ses débuts, ou du lauréat des Qipco 2.000 Guinées Galileo Gold (Paco Boy), devenu membre de l’équipe d’Al Shaqab après trois courses, et avant son premier succès de Groupe dans les Vintage Stakes (Gr2).

 

Le portrait robot : un yearling acheté à Arqana

La majorité des gagnants de Groupe Al Shaqab (14) sont des yearlings achetés et la plupart viennent d’Arqana (8). Quatre arrivent de Tattersalls, un de Doncaster et un autre de Goffs. L’enveloppe pour les 14 yearlings dépasse les 2,6 millions d’euros mais en fait, le prix moyen est de 185.000 €. Cher, mais pas à la folie.

Al Shaqab est toujours très actif sur le marché des breeze up et on l’a bien vu vendredi dernier à Deauville où 8 sujets de 2ans ont été achetés pour 1.815.000 €. Trois gagnants de Groupe sortent des breeze up alors que Gutafain (Dark Angel) a été acheté foal à Goffs pour 75.000 €.

Au final, il manque deux chevaux : le vieux Dubday, qui a aussi remporté un Groupe en Europe sous l’entraînement du Qatari Jassim Mohammed Ghazali, et Doha Dream (Shamardal), élevé au haras de Bouquetot. Les premiers produits Al Shaqab ont 4ans cette année et dans les prochaines saisons, il sera très intéressant de voir le développement de cet élevage.

Les premiers pas de deux grandes casaques

La réussite d’Al Shaqab nous force à une comparaison avec les débuts de Godolphin, même si l’approche du cheikh Joaan est très différente de celle qui avait poussé, en 1994, le cheikh Mohammed à inventer l’écurie Formule 1 de la famille. Nous avons pris en compte les quatre premières saisons de l’existence des casaques, de 1994 à 1997 pour Godolphin et de 2014 à 2017 pour Al Shaqab.

La première victoire de Groupe pour Godolphin est arrivée avec Balanchine (Storm Bird) dans les Oaks, le 4 juin 1994. Le dernier succès de 1997 fut enregistré le 18 octobre par Kahal (Machiavellian) dans les Challenge Stakes (Gr2) à Newmarket. Soit une période de 1.232 jours.

Du 27 février 2014, date du premier Groupe d’Al Shaqab à dimanche dernier, il s’est écoulé 1.172 jours. Et voilà la surprise : Al Shaqab a gagné plus de Groupes que Godolphin. Le résultat est de 54 à 52. Si on réfléchit qu’il reste encore 7 mois et demi avant la fin de l’année,   l’écart devrait encore se creuser.

 

Match égal dans les Grs1

Les deux super-écuries sont à égalité dans les Grs1 (19), Godolphin a un petit avantage dans les Grs2 (21-18) et Al Shaqab dans les Grs3 (17 – 12). La casaque du cheikh Joaan a gagné plus de Groupes au cours de la première saison (14 - 7), dans la deuxième (16 -14) et dans la troisième (21 - 8), alors que, logiquement, Godolphin a plus de Groupes (13 - 4) dans la quatrième saison.

Les chiffres parlent mais il faut les expliquer. L’opération Godolphin de la première heure avait pour but la formation d’une "académie" pour les meilleurs chevaux du cheikh Mohammed et de ses frères. En 1994, Godolphin n’a eu que 24 partants en Angleterre pour arriver à 71 en 1997. Les 2ans ne sont entrés dans le projet qu’en 1999, lors de la création de l’antenne d’Évry sous la responsabilité de David Loder. Al Shaqab réunit tous les chevaux du cheikh Joaan et a eu entre 38 et 99 partants en Angleterre au cours de ces quatre années, et entre 51 et 81 partants en France dans le même temps. Les deux opérations se sont développées de deux façons différentes, la comparaison est impossible, mais le cheikh Joaan peut être fier de la réussite de sa jeune casaque.

Le Pischello a beaucoup grandi

« Brametot a gagné parce qu’il est un champion », m’a dit, dimanche à Deauville, Cristian Demuro. Je peux ajouter qu’il a gagné parce qu’il a eu une monte parfaite dans des conditions de course difficiles. La première fois que j’ai vu le garçon, c’était à San Siro, le jour du Gran Premio di Milano 2001. Son frère Mirco avait gagné trois courses dans l’après-midi et il faisait la fête avec un maillot de l’A.S. Roma qui venait de remporter le Scudetto (le titre de champion d’Italie). Mirco m’avait dit : « Regarde ce pischello [gosse, en romain, à prononcer Piskello pour les français, ndlr], il va devenir un grand jockey. Il est meilleur que moi. » Cristian n’avait pas encore neuf ans et se cachait derrière son frère aîné… Presque 16 ans plus tard, la prédiction de Mirco s’est avérée exacte. Cristian Demuro est devenu un grand jockey même s’il est encore un peu tôt pour dire qu’il est meilleur de Mirco, tête de liste dans le classement des jockeys au Japon.

Les deux sont comme le jour et la nuit. Mirco, c’est le talent à l’état pur, impossible à façonner. Cristian, c’est le travail au quotidien, un pas après l’autre, pour arriver à la perfection. Mirco n’admettra jamais une faute, même face à Torquemada. Cristian a avoué au micro avoir fait une bêtise lors de la seule défaite de Brametot. Mirco a coupé presque tous les ponts avec le galop italien. Cristian se rend dès qu’il peut dans son (et mon) pays. Mirco a eu un seul vrai manager, lors de son premier déplacement quand il n’avait pas 20 ans, le vieux et sage Pinuccio Gentilini et n’a pas réussi à trouver le bon feeling avec tous ceux qui sont venus ensuite. Cristian a beaucoup appris de son manager Bruno Barbereau. En Italie DemurOne – le grand Demuro -  n’est plus qu’un souvenir, alors que Demurino – le petit Demuro – est sous les yeux des turfistes tous les jours, via la télévision des courses. Mirco est arrivé samedi à 122 victoires de Groupe, dont 33 de Gr1. Cristian en est à 32 Groupes (7 Groupes 1). Demurino, un diable, a remporté son premier Gr1 dans le nouveau pays de son frère en le battant sur le poteau dans le Oka Sho (Gr1) en 2013. Il y a seize ans, j’avais rigolé devant les tentatives de voyance de Mirco. Et s’il avait raison ?

Gianfranco, Lanfranco et Rocco

La première fois que j’ai vu Lanfranco Dettori, c’était à San Siro. Le futur Frankie avait monté une course de poneys. Associé à un alezan obèse et avec des courtes jambettes, il avait terminé parmi les derniers. J’avais cherché en vain à expliquer à mon rédacteur en chef de l’époque que les débuts du fils de dix ans du crack jockey italien de l’époque méritait un petit encadré. « Tais-toi, tu es jeune et tu ne comprends rien », m’avait-il répondu. J’ai aussi assisté à la première vraie course de Frankie, à San Siro en 1986. Son père Gianfranco avait tapé la pouliche de Frankie qui ne voulait pas avancer dans la ligne droite avant de s’occuper de son favori et de gagner la course. Quatre ans après Gianfranco m’avait aussi fait une prédiction : « Mon fils deviendra meilleur que moi. » Je ne l’avais pas cru. Pour tous ceux qui, comme moi, ont découvert les courses au début des années 70, en escalant le mur de San Siro pour ne payer pas le ticket, Gianfranco Dettori était le Mostro, le jockey qui faisait la différence. Mon ami Roger Nataf rigolait en disant au Mostro : « Gianfranco, tu es un étalon améliorateur, tu as donné un jockey meilleur que toi. » J’ai été convaincu qu’ils avaient raison après quelques centaines de victoires de Groupe et après avoir fait le tour du monde à plusieurs reprises avec Frankie.

 

Dimanche à Deauville, il m’a montré sur son smartphone la page d’un petit quotidien anglais, avec la photo de son fils Rocco qui a terminé deuxième pour ses débuts dans un concours hippique de poneys. « Et voici la troisième génération », m’a-t-il dit. Rocco a 12 ans et s’il deviendra jockey, je serais contraint de retarder ma retraite…