JEAN-PIERRE DEROUBAIX : « REMAZAN KAYA A FAIT BOUGER LES LIGNES EN TURQUIE »

12.05.2017

JEAN-PIERRE DEROUBAIX : « REMAZAN KAYA A FAIT BOUGER LES LIGNES EN TURQUIE »

Disparition

Comme nous l'écrivions lors de notre dernière édition de The French Purebred Arabian, Remazan Kaya, l’un des plus grands propriétaires et éleveurs turcs de pur-sang arabes, est décédé à l’âge de 47 ans. Alors qu'il se rendait sur la tombe de son frère, le jockey Omer Kaya, Remazan a chuté, s'est fracturé le crâne et, après quelques jours dans le coma, est décédé.

Jean-Pierre Deroubaix l'a bien connu. Il nous a raconté l'homme et le professionnel qu'il était dans un système d'élevage et de courses turc différent de ce que nous connaissons en France.

The French Purebred Arabian. – Quelle place Remazan Kaya avait-il au sein de la communauté des propriétaires éleveurs turcs ?

Jean-Pierre Deroubaix. – Remazan Kaya était le président de l’Association des propriétaires et des éleveurs de pur-sang arabes, mais aussi un leader de la communauté kurde à laquelle il appartenait. Sa famille possède environ cinq cents chevaux arabes, répartis notamment entre un élevage en Cappadoce et des sujets sur tous les hippodromes où se courent des épreuves réservées à la race. Au tableau des propriétaires et des éleveurs de pur-sang arabes, il était le leader depuis plusieurs années.

C'était un personnage, assez original je dirais. Il avait notamment décidé de défier, seul, le Jockey Club turc et le ministère de l’Agriculture contre leur monopole des étalons arabes. Il est pratiquement interdit d’importer de la semence venant d’un autre pays en Turquie et les étalons turcs ont le monopole de la monte

Quel est le modèle et la situation de l’élevage de chevaux arabes en Turquie ?

C’est une tradition tout à fait parallèle à nos Haras nationaux puisque Mustafa Kemal Attatürk, lorsqu’il a créé la République Turque, s’est inspiré du modèle français. L’élevage avait pour vocation de produire des chevaux destinés à l'armée ou à d’autres cibles, dont les courses. Lors de la débâcle et du partage du très vaste Empire Ottoman, quelques années avant la naissance de la République, les chevaux turcs ont été dispersés dans différents pays. Il y a donc eu un décalage dans le temps pour les studbooks turcs. Ils ont dû réenregistrer tous les chevaux jusqu’à ce que l’Ifahr, alors en cours de restructuration, n'étudie des pedigrees et ne retire certains sujets. Dans la foulée, le gouvernement turc a décidé de fermer les studbooks, et la production de chevaux arabes est devenue réservée aux étalons dont les parents et leur production étaient certifiés aptes à courir. Désormais, il existe la Tigem, l’équivalent de nos Haras nationaux. La totalité de la production de chevaux arabes est maîtrisée par cette entité et une grande vente annuelle permet à des propriétaires privés d’y acquérir ce qu’ils désirent. Mais dans le cas où vous êtes en possession d'un mâle vainqueur de Groupes PA, vous ne pouvez le vendre sans l’autorisation de la Tigem. Les étalons turcs ne peuvent donc pas s’exporter.

Remazan Kaya s'est-il battu pour faire évoluer le système ?

Oui, Remazan Kaya s’est battu : il voulait faire venir du sang nouveau et permettre aux éleveurs d'utiliser la semence des étalons turcs. Mais seuls le Qatar et les Émirats Arabes Unis ont accepté un accord, qui leur permet uniquement d’acheter de la semence turque.

Quelle a été la réaction de Remazan Kaya ?

Il a décidé de créer un haras en Bulgarie avec deux cents chevaux. Il pouvait y élever des sujets dotés d'un pedigree international. Son idée, c’était de devenir un propriétaire sans frontières. Comme les Turcs ne l’aidaient pas, il a pris la décision de le faire à l’intérieur de l’Europe et de faire courir ses chevaux un peu partout, en France, en Angleterre, au Qatar, aux Émirats... Il a notamment couru à Toulouse, où il stationnait ses chevaux chez Éric Dell’Ova. Il a été un acteur important des ventes Arqana de pur-sang arabes. En parallèle de son élevage en Turquie, il était en cours d'élaboration d'une structure internationale. Pour cela, il avait acquis plusieurs fils d’Amer au Qatar, dont l’un est venu courir la Qatar Arabian World Cup (Gr. I PA) il y a deux ans, Mouheeb (Mared Al Sahra). C’est donc un personnage très important qui a permis de faire bouger les lignes du monopole de l’État turc.

Remazan Kaya en est-il sorti vainqueur finalement ?

Il avait intenté une action en justice contre cet état de monopole et a gagné. Le ministère va perdre son monopole et son droit à concurrencer les éleveurs privés. De plus, le gouvernement ne veut plus être associé au jeu. D'un côté, le Jockey Club conserverait le Code des courses, et de l'autre, le ministère de l’Agriculture gérerait le contrôle anti-dopage. Il pourrait donc y avoir des appels d’offres et la Turquie pourrait ouvrir ses courses aux chevaux venus de l’étranger.

C'est d'autant plus important que la Turquie est une place forte du pur-sang arabe...

C’est en effet le seul pays à avoir des courses de chevaux arabes au quotidien. Il y a près de mille quatre cents chevaux à l’entraînement à Istanbul. On les entraîne sur la piste car il n’y a pas de centres privés et il est difficile d’acheter du terrain. Enfin, il y a beaucoup d'argent à gagner dans le système des courses turques. L’écurie de Remazan Kaya, par exemple, a accumulé plus de 9 millions de livres turques (soit 2 300 000 euros). Et si vous regardez le montant des enchères aux ventes de pur-sang arabes, c'est surprenant : pour 20 000 euros, vous n'avez rien ! Remazan Kaya a réussi à faire bouger tout cela. Il se disait que l’Europe était imprégnée du sang de Manganate, le Qatar de celui d’Amer et les États-Unis de celui de Burning Sand. Son idée était qu’il n’y aurait plus que trois ou quatre étalons arabes dominants, ce qui est déjà vrai. Il voulait introduire du sang turc et russe sur le marché. L’avenir du cheval arabe passe par l’ancienne route de la soie. Il avait donc bien une vision. Comme beaucoup de musulmans, le cheval arabe était sacré pour lui, un don de Dieu.

Racontez-nous quel “homme de cheval” il était...

C’était un vrai paysan, au sens noble du terme. Il manipulait ses chevaux lui-même, prenait ses repas avec ses employés. On se retrouvait avec lui au milieu d’un herbage de cinquante chevaux, puis on allait manger avec sa dizaine de lads. C’était un gars un peu brut mais il avait un grand cœur. Lorsqu’il venait aux ventes et qu’il mettait un costume et une cravate, c’était un paysan endimanché. Il avait un peu le physique stéréotypé du champion de lutte turc, mais surtout, ce que je retiens de lui, c'est sa générosité. Je travaille en ce moment à Erbil, dans le Kurdistan irakien. On y a déjà fait des concours de modèles et allures, des concours hippiques avec des cavaliers venus de tous les pays et un hippodrome a été inauguré fin avril. En apprenant cela, Remazan Kaya m’a embrassé, me remerciant au nom des Kurdes et pour les chevaux arabes. Il était d’ailleurs prêt à me donner cent chevaux gracieusement pour aider au développement des courses là-bas ! Remazan était comme cela. C’était un homme au grand cœur.

Que va-t-il advenir de son élevage ?

La succession sera difficile car c’était un vrai leader. Mais un autre de ses frères va prendre le relais. C’est une famille très soudée, ce qui est normal lorsque vous faites partie d’une minorité qu’un gouvernement oppresse. Mais Remazan n’avait pas peur.