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Jour de Galop

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La formule magique du cheikh Fahad

Courses / 01.06.2017

La formule magique du cheikh Fahad

Par Franco Raimondi

En mai dernier, j’étais parti à Newmarket rencontrer le cheikh Fahad bin Abullah Al Thani, dans son centre de Longholes. Il avait été question du sponsoring du Prix du Jockey Club par Qipco, une interview publiée le 6 mai dans Jour de Galop. Mais cet amoureux des chevaux et d’économie avait aussi longuement évoqué sa stratégie en matière de courses et d’élevage. Avec un mot clé : business plan !

Le cheval avec lequel tout a commencé nous accueille peu après le portail de Longholes Stud, la base du cheikh Fahad bin Abullah Al Thani à Cheveley, juste à côté de Newmarket. C’est Dunaden (Nicobar), version statue. Un joli monument, refait deux fois. À la première version, il manquait le shadow roll, la peau de mouton que le cheval portait à chacune de ses sorties sur sa muserolle. Dans la deuxième version, l’artiste avait attribué le testicule manquant à ce cheval monorchide ! Le Dunaden original officie à Overbury Stud. Ses premiers produits sont yearlings cette année et ils bénéficieront de la prime, même en Angleterre. Tous les fils de l’étalon ont en effet droit à 64 % en plus sur les gains en Angleterre et en Irlande et l’éleveur – qui, sur les Îles, n’a droit à presque rien – touchera 15 % des allocations. Ce programme, qui comprend aussi un bonus de 25.000 £ pour la première victoire black type, a pris le nom de Dunaden Breeders' Cup et il est financé par le cheikh Fahad.

Ce programme de soutien correspond bien au cheikh Fahad. Changer les règles, créer quelque chose de nouveau qui peut marcher. Dans la conversation, il répète « business plan » comme une formule magique. Tout est possible si on part d’un business plan. C’est ce qu’il a appris de ses études et de la découverte d’un univers, courses et élevage, en pleine évolution.

Il parle sans détour : « D’abord, il y a les courses et les chevaux. Nous sommes ici à discuter parce que nous aimons ce sport. Ensuite, il faut trouver l’équilibre. Qatar Bloodstock et Qatar Racing sont subsidiaires de Qipco, la compagnie d’investissement de ma famille. Mes frères aiment les courses, comme moi, et se font plaisir avec les chevaux mais, à la base, il faut avoir un projet réaliste, avec une chance de rentabiliser les investissements. Je pense qu’il y a beaucoup de travail et d’opportunités à développer dans les courses. C’est un grand sport et il peut devenir encore plus grand. »

Au début, il y eut un achat en cachette… Il est facile de débuter dans un sport quand on gagne la course qui arrête une nation, la Melbourne Cup… Dunaden était la première pièce d’un business plan. « Je voulais un cheval pour gagner une course dans la journée du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe. Richard Gibson m’avait alors suggéré que la façon la plus simple d’y parvenir était d’acheter un cheval de handicap. Dunaden avait le profil idéal et j’ai dû l’acheter un peu en cachette, parce qu’il appartenait à l’entraîneur de mon père… » Dunaden est passé à côté de ce premier objectif. « Deuxième, battu d’un nez après un parcours malheureux », se souvient encore le cheikh Fahad. Petit à petit, le cheval est monté de catégorie et c’est alors que le premier business plan a pris forme. La Melbourne Cup. « Participer à la Melbourne Cup coûte très cher et il faut en faire un objectif. On ne peut pas envoyer un cheval en Australie sans un vrai programme. Cela veut dire qu’il est primordial de garder la fraîcheur du cheval, de protéger sa valeur, même en renonçant à des courses en Europe. Lors de sa première sortie australienne, Dunaden a remporté la Geelong Cup (Gr3), donc il avait déjà couvert le coût du déplacement. Mais nous étions partis pour gagner la Melbourne Cup. À quelques jours de la belle, notre jockey, Craig Williams, a été mis à pied et son appel rejeté. Nous étions sans jockey à la veille de la course ! On nous a alors proposé Christophe Lemaire, qui était au Japon. Courir la Melbourne Cup avec un jockey qui ne connaissait pas le cheval et n’avait jamais monté en Australie, c’était hasardeux. Mais tout s’est passé à merveille, Christophe a monté une course magnifique et Dunaden a gagné d’un nez. Avant la course, je lui avais dit de pousser jusqu’au poteau, parce que la dixième place est payée… »

Ne pas avoir de regrets. Dunaden, c’est un business plan réussi, tout comme Side Glance (Passing Glance), un métronome qui a fait le tour du monde à plusieurs reprises. « Il a gagné les McKinnon (Gr1) et, en deux saisons, il a pris presque deux millions de livres. À présent, il est en reconversion comme cheval de concours. » Dans un paddock en haut de Longholes Stud, il passe ses journées avec Hydrogen (Galileo), le célèbre poulain à deux millions et demi de livres. Atteint de lenteur, il est devenu le poney plus cher du monde mais le cheikh Fahad ne lui en veut pas. Un mauvais achat ou une vente pas rentable font partie du jeu. « La règle pour Qatar Bloodstock, c’est que tous les chevaux sont à vendre si le prix est correct. Nous sommes avant tout une entreprise et notre but est de trouver une place sur le marché. Il nous est déjà arrivé de vendre des bons chevaux pas cher et d’en acheter de mauvais très cher. Il ne faut pas avoir de regrets. »

Tous les chevaux sont à vendre, tous les chevaux sont à acheter. Parfois on peut s’étonner de quelques choix mais le cheikh Fahad vous explique gentiment que derrière un achat, il y a toujours… Devinez-quoi ? Un business plan ! Regardez Neolithic (Harlan’s Holiday), troisième de la Pegasus World Cup et de la Dubai World Cup (Gr1). Un américain, spécialiste du dirt. « J’en ai pris une part après la Pegasus World Cup, une course qui ne m’intéressait pas trop, avec la perspective de le courir à Meydan. Il a pris la troisième place, soit un million des dollars, il n’a que 4ans et peut réaliser une belle carrière sur le dirt. Je ne suis pas spécialement amoureux des courses américaine, sauf de la Triple couronne et de la Breeders’ Cup, mais il y a du bon partout. »

Longholes, pour répondre à une demande réelle. Le cheikh Fahad s’intéresse à toutes les facettes du notre sport. Tout peut avoir un sens avec un business plan. C’est pour cela qu’il a acheté Longholes Stud et l’a transformé en un centre de réhabilitation, de débourrage et de préentraînement avec des outils de travail haut de gamme. « Longholes est une structure ouverte. On s’occupe des chevaux de Qatar Racing mais aussi de ceux de clients. Un centre de ce type manquait et la réaction des entraîneurs a été très bonne. On est à Newmarket, les entraîneurs et les propriétaires peuvent contrôler leurs chevaux sans se déplacer. Je pense que la formule est bonne. »

Exergue : « Longholes est une structure ouverte. On s’occupe des chevaux de Qatar Racing mais aussi de ceux de clients. Un centre de ce type manquait et la réaction des entraîneurs a été très bonne.

Soutenir les étalons. Les poulinières et les quatre étalons stationnent à Twinhills Farm and Stud, le haras de David Redvers, racing manager et ami du cheikh Fahad. Les étalons sont tous jeunes. Le papy est Harbour Watch (Acclamation), dont les premiers produits ont 3ans cette année. Havana Gold (Teofilo) est bien parti avec ses premiers 2ans, alors que les premiers yearlings de Charm Spirit (Invincible Spirit) passeront sous le feu des enchères cette année. Le dernier venu, Hot Streak (Iffraaj), a quant à lui ses premiers foals. Qatar Bloodstock soutient ses étalons avec un large choix de poulinières. « C’est assez logique. Si on décide d’avoir un étalon, il faut l’aider le plus possible. Nos poulinières sont partagées presque moitié-moitié entre les étalons maison et les autres. Nous avons plutôt des étalons de vitesse, comme le demande le marché. Notre premier étalon, Makfi (Dubawi), s’est transformé en réussite. Je l’aimais beaucoup parce que je l’avais vu gagner les 2.000 Guinées lors de mes débuts à Newmarket. Nous l'avons bien géré, en suivant un business plan. Il a fait la saillie quatre saisons à Twinhills avant de partir en France. Je crois beaucoup en cette forme de mini-navette parce que cela donne plus de chance à l’étalon et permet aux éleveurs d’économiser les coûts. De mon côté, j’ai beaucoup apprécié l’opportunité de travailler avec des professionnels de premier niveau des Aga Khan Studs. »

Makfi a été vendu au Japon et il ne faut même pas demander une explication au cheikh Fahad. « L’offre était intéressante et nous l'avons acceptée. » La mini-navette est une nouvelle formule, alors que la reverse-shuttle (les étalons de l’hémisphère Sud qui viennent en Europe) est plus délicate d’après le cheikh Fahad : « Il y a beaucoup d’offre dans ce créneau et peut-être pas assez de place. Il faut proposer un étalon de tout premier niveau et là, je suis en attente des premiers 2ans de Zoustar (Northern Meteor). J’ai une partie de l’étalon et si sa production confirme les espoirs, il pourrait venir en Europe. »

Un élevage encore au début de son histoire. Comme tous les élevages qui se lancent,  les pouliches de 2ans à l’entraînement pour Qatar Racing sont plus nombreuses que les mâles (38 sur 58). Qatar Racing compte de plus en plus sur des produits maison et a une politique d’achat plus raffinée. C’est le business plan, bien sûr. L’opération d’élevage est encore à la recherche de ses repères et, avec modestie, le cheikh Fahad admet : « Si je pense à l’extraordinaire réussite depuis des décennies de Son Altesse l’Aga Khan, a ce qu’ont fait Coolmore et Darley, aux grands résultats de Juddmonte, je suis tout petit. Ces grands haras ont tous leurs règles de fonctionnement. Qatar Bloodstock est un bébé en comparaison. Je ne me suis pas encore fixé de chiffres. Combien de poulinières garder, comment faire tourner les effectifs, quelle partie de la production vendre ? Disons que l’idée de base est de vendre la moitié de la production. »

Rentabiliser les chevaux à l’entraînement est le défi le plus difficile. Il faut une baguette magique plus qu’un bon business plan. La majorité des 163 chevaux (152 Qatar Racing et 11 Pearl Racing, l’écurie personnelle du cheikh Fahad) sont à l’entraînement en Angleterre, mais rien n’échappe au propriétaire : « Les allocations en France sont bonnes et le système de financement des courses se porte bien. C’est pour cela que je pense à augmenter les chevaux à l’entraînement en France. »

Qatar Bloodstock et Qatar Racing sont associés sur certains chevaux avec les grands acteurs du secteur économique des courses. C’était une démarche impossible à prévoir il y a une décennie. Le cheikh Fahad n’était pas là, mais il est bien présent maintenant : « Je trouve que s’associer sur des chevaux importants, c’est du gagnant-gagnant. On partage le risque et l’éventuelle réussite. Qatar Racing et Qatar Bloodstock sont ainsi associés sur plusieurs chevaux et notre intérêt est de développer de plus en plus ces collaborations. »

Le cheikh Fahad sait passer du coup de cœur au business plan. Il est jeune et a toujours une nouvelle idée en tête. Il est tombé amoureux de Frankel, « le premier gagnant d’une course Qipco », et a investi à fond sur le champion. « C’est Qatar Bloodstock qui a présenté les premiers foals par Frankel à une vente, à la veille de Royal Ascot et à Hokkaido, au Japon. Nous avons connu une réussite importante, qui a bien récompensé les investissements. J’ai une énorme confiance en Frankel et nous avons gardé plusieurs de ses produits. Nous en avons aussi acheté. Cette année nous vendons le premier foal par Golden Horn au Japon. »

Le coup d’avance de l’Australie. L’Australie est le pays qui a donné au cheikh Fahad son premier grand succès. Qatar Bloodstock y a beaucoup investi dans le secteur économique des courses. « Leurs chevaux, sauf les sprinters, ne sont pas au niveau des meilleurs en Europe mais leur système marche très fort et il nous donne des exemples à suivre. Je pense à deux choses : les allocations, avec un système très structuré, où les petits chevaux ont leur place, mais qui offre les samedis sur les grands hippodromes un prix minimum de 100.000 $. Les Australiens ont fait un énorme travail sur le propriétariat, ils ont créé des syndicats à 20 associés où chaque porteur a droit à son nom sur le programme des courses et dans les résultats. Il ne s’agit pas d’un détail. Un propriétaire a droit à son jour de gloire quand il gagne le samedi avec son cheval, pour un investissement limité. Les écuries de groupe en Europe cachent l’identité des associés, alors que l’un des plaisirs du propriétaire est d’avoir son nom dans le journal le lendemain d’un succès. C’est un sujet de travail intéressant pour les grand pays de courses en Europe. Le premier pays, entre l’Angleterre, la France et Irlande, qui fera un pas décisif sur ce chemin, prendra l’avantage. »

Le Japon, un investissement rentable. Le Japon est un pays encore mystérieux. Le cheikh Fahad a placé ses intérêts à trois niveaux : il a vendu, il a acheté et il a créé son écurie là-bas. Le Japon n’est pas facile à comprendre de l’extérieur. « Pour avoir mes couleurs, j’ai passé deux ans et j’ai dû remplir des piles et des piles de dossiers. Investir au Japon n’est pas facile pour un étranger. La seule façon d’avoir un cheval est d’obtenir une licence J.R.A. et de courir sous son nom. Les étrangers ne peuvent pas s’associer aux syndicats, qui sont réservés aux Japonais, et qui ne donnent droit qu’à la participation aux gains. À la fin de la carrière, le cheval reste à l’éleveur. Cela dit, les allocations sont très importantes. Je n’ai que trois ou quatre chevaux à l’entraînement et ils sont plus que rentables. »

D’après les statistiques, les chevaux du cheikh Fahad ont remporté presque un million d’euros en 2016 avec la pouliche placée de Gr1 Pearl Code (Victoire Pisa), alors que cette année, c’est le 4ans Great Pearl (King Kamehameha), invaincu sur le dirt et gagnant de Gr3, qui a gagné le plus. Le business plan japonais avait un autre but, celui de chercher un prospect étalon pour l’Europe, un fils de Deep Impact. Qatar Racing possède 6 fils du Champion Sire japonais. Le plus vieux est le 4ans New World Power, utilisé par le cheikh dans les Charity Races. Les 5 autres sont des 3ans, 3 mâles et 2 pouliches encore inédites, et ils ont coûté 451 millions de yen (3.625.000 €). Le seul qui a montré quelque chose est Fierce Impact, deuxième de Listed vendredi dernier à Goodwood lors de sa troisième sortie. La réussite de Deep Impact en Europe est bien loin de celle qu’il connaît au Japon, mais les fils de l’étalon sur le vieux continent ne sont pas assez nombreux pour avoir une statistique fiable. Le cheikh a sa propre idée sur le sujet… « Les fils de Deep Impact sont en général des chevaux plutôt tardifs et de grande tenue. De plus, les hippodromes au Japon ont presque tous des pistes plates, sans les ondulations que l’on trouve en Angleterre. C’est quand même assez tôt pour juger la production de Deep Impact en Europe et c’est rigolo de savoir que le meilleur de nos 3ans acheté au Japon est Warring States, un fils de Victoire Pisa qui est lauréat de Gr3 et est un candidat au Derby allemand. »

Le cheikh Fahad m’a séduit. Son franc-parler aussi. Quand on lui demande quels sont les rapports avec le cheikh Joaan, il répond : « Notre opération et Al Shaqab Racing ont deux philosophies et deux approches différentes. Qatar Bloodstock et Qatar Racing partent d’une base commerciale. Al Shaqab Racing, c’est du propriétariat traditionnel, c’est avoir des bons chevaux pour gagner des bonnes courses et se faire plaisir, même si, évidemment, là aussi, il faut trouver un équilibre. » Ce fameux business plan