Andreas Jacobs, la grande interview - Partie 2

International / 08.07.2017

Andreas Jacobs, la grande interview - Partie 2

Andreas Jacobs, la grande interview

Andreas Jacobs nous a fait un grand honneur, en ouvrant les portes de Gestüt Fährhof aux lecteurs de JDG.

Fährhof est une légende en Allemagne. Et les Jacobs ne le sont pas moins, Andreas Jacobs dirigeant avec succès trois haras dans trois pays différents !

Hier, partie 1 : Comment Fährhof a révolutionné l’élevage allemand

Aujourd’hui, partie 2 (suite) : Andreas Jacobs, la grande interview

Demain, partie 3 (suite et fin) : Trois hommes, trois haras, trois pays

Né en 1963, Andreas Jacobs a mené une brillante carrière professionnelle. Il occupe des fonctions stratégiques chez Jacobs Holding (société d’investissement), Barry Callebaut (fabricant de chocolat), Adecco (intérim), Minibar AG (matériel frigorifique) et Röwer & Rüb (installations équestres). Mais sa véritable passion, ce sont les galopeurs et leur élevage. Après une visite où il a lui-même présenté ses chevaux, c’est un homme accessible et prévenant qui nous a accordé un entretien. Passionné par l’élevage allemand qui est certainement le plus proche de la tradition hippique originelle européenne, il est également ouvert sur le monde et largement impliqué dans la réussite de ses bases anglaise (Newsells Park Stud) et sud-africaine (Maine Chance Farms).

Jour de Galop. - Comment expliquer la réussite de l’élevage allemand malgré un contexte peu favorable ?

Andreas Jacobs. - Le rythme des courses allemandes, avec du train, favorise naturellement la sélection. Nous sommes un petit pays en terme de naissance. Nous ne pouvons pas accueillir plus de trois ou quatre nouveaux étalons par an. Ceux qui n’ont pas un profil suffisamment attractif ne saillissent pas. Trois ou quatre étalons, dont Monsun, Acatenango et Surumu, ont matérialisé ce succès. Compte tenu de la petitesse de sa population, l’élevage allemand a connu une réussite fantastique lors des deux dernières décennies. Prenons un exemple, trois des quatre derniers gagnants de la Melbourne Cup sont des produits d’étalons allemands et deux sont nés en Allemagne. Les deux premiers de l’édition 2017 sont issus d’un père allemand. Pour un pays qui produit moins de neuf cents foals par an, c’est extraordinaire.

2017, une grande année pour le sang allemand. Brametot (Rajsaman), le lauréat du Prix du Jockey Club 2017 est issu d’une mère allemande. Son dauphin à Chantilly, Waldgeist (Monsun) a grandi chez Newsells Park Stud, comme tous les membres de sa proche famille. Sa mère est le produit de deux chevaux allemands. Il s’agit de la grande souche des "W" du Gestüt Ravensberg. Wings of Eagles (Pour Moi), gagnant du Derby d’Epsom, descend d’une jument allemande. Huit des onze gagnants de cette épreuve ont au moins un courant de sang allemand. Soul Stirring est à ce jour le seul gagnant de Gr1 issu de Frankel (Galileo). Cette fille Stacellita (Monsun), dont les deux parents étaient allemands, a gagné les Oaks du Japon. Galileo (Sadler’s Wells), le meilleur étalon du monde, est un petit-fils d’Allegretta (Lombard), une jument allemande dont l’importance ne cesse de croître à travers le monde, aussi bien par la voie mâle (Sea the Stars, Tamayuz, le père Précieuse…) que par la voie femelle.

L’élevage allemand possède-t-il le ratio le plus élevé de poulains black-types par nombre de naissances ?

C’est fort possible. Le programme allemand offre une proportion de courses black-types moins élevée que dans les autres nations européennes. Il faut donc sortir de ses frontières pour aller chercher du black-type. Compte tenu de cela, et du fait que les allocations ne sont pas très élevées dans le pays, cela incite les Allemands à courir dans les bonnes épreuves à l’étranger, en particulier en France et en Italie, quand ils ont le cheval pour. Dans le même temps, la plupart des grands haras allemands, qui étaient jusqu’alors des éleveurs-propriétaires, ont commencé à présenter la majorité de leurs mâles aux ventes. Cela a favorisé l’exportation de bons mâles dont certains se sont forcément imposés au niveau black-type, un peu partout à travers le monde, en particulier dans les épreuves où il faut de la tenue. Cela a aussi renforcé la qualité des épreuves pour femelles en Allemagne.

L’Allemagne est le pays d’Europe où la sélection sur 2.400m a le mieux résisté à la mode de la vitesse. Est-ce un atout ou un frein ?

La tenue des chevaux allemands est un atout considérable, dans un monde où elle est de plus en plus rare. Pour tout vous avouer, je pense qu’il y aura un jour un regain d'intérêt pour les origines et les épreuves de tenue en Europe. Il y a beaucoup de grandes épreuves sur 2.000m et plus à travers le monde. Les gens vont commencer à comprendre qu’un reproducteur avec de la tenue est actuellement plus facile à croiser qu’un cheval de vitesse. En outre, quelle que soit la catégorie visée, les pedigrees des grands chevaux sont l’assemblage des reproducteurs ayant été performants sur des distances différentes. La mère d’Equiano est par Ela-Mana-Mou (Pitcairn), un gagnant des King George VI and Queen Elizabeth Stakes. La deuxième mère d’Oasis Dream (Green Desert) était placée des Park Hill Stakes (Gr2, 2.700m). La mère d’Invincible Spirit (Green Desert) a gagné le Prix de Diane… Les courants de sang avec de la tenue, comme les lignées allemandes, ont donc toute leur place dans la sélection moderne du pur-sang anglais. La question est de savoir où les trouver. L’Allemagne propose cela.

Laisser faire la nature. Gestüt Fährhof est un haras privé. En dehors des poulinières qui viennent à la saillie, les juments extérieures ne sont pas acceptées, à quelques exceptions près, dont une poulinière de la famille Niarchos et deux juments d’un propriétaire américain. L’objectif est de conserver une faible densité de chevaux sur le haras. Cela permet également d’éviter un certain nombre de problèmes sanitaires. Les élèves du haras sont présentés aux enchères lors des ventes qui suivent celles de Deauville, en Angleterre et en Allemagne, afin de leur laisser un maximum de temps. Ils sont élevés de manière naturelle et relativement rustique.

Pourquoi si peu de chevaux non entraînés en Allemagne ont-ils réussi à s’imposer dans le Derby allemand ?

C’est une course très particulière. Il y a beaucoup de partants, souvent une vingtaine. Forcément, dans le lot, certains n’ont pas le niveau. On craint donc toujours un peu de rencontrer des problèmes de trafic. En outre, tous les chevaux ne s’adaptent pas à la piste de Hambourg. Il faut un cheval qui soit mature, et pas forcément en progression. Face à ces conditions de course, les étrangers n’envoient pas leurs meilleurs 3ans pour le Derby Allemand. Le gagnant est soit un très bon sujet, soit un poulain qui ne lâche rien et qui va jusqu’au bout. D’ailleurs, je pense que les chevaux les plus intéressants pour l’élevage sont ceux qui sont capables de confirmer après le Derby, en particulier dans les Grs1 du programme allemand qui les opposent à leurs aînés.

Dans le Derby, vous étiez triplement représenté en tant qu’éleveur et une fois en tant que propriétaire. L’éleveur international que vous êtes rêve-t-il encore de remporter cette course ?

Oui. C’est une course merveilleuse. Quel propriétaire français ne rêverait pas de gagner le Prix du Jockey Club ? Quel éleveur anglais n’a pas un jour rêvé de remporter le Derby d’Epsom ? C’est encore et toujours la course à gagner avec un 3ans. Mais dans l’édition 2017, ils seront dix-huit partants, il a beaucoup plu… ce n’est pas une course facile à décrypter.

Les meilleures juments allemandes vont désormais à la saillie des grands étalons internationaux qui sont le plus souvent stationnés hors d’Allemagne. Peut-on craindre de voir disparaître les spécificités qui font la force du pur-sang allemand ?

La réelle spécificité de l’élevage allemand est liée aux conditions d’agrément des étalons. Pour que sa production soit éligible aux primes à l’éleveur et au propriétaire, un reproducteur doit satisfaire à un certain nombre de critères. Il ne peut pas avoir couru sous lasix. Il doit avoir décroché un rating international équivalent à 110. Même le propre frère de Galileo ne peut pas faire la monte en Allemagne s’il ne répond pas à ces critères. Cette prohibition de l’utilisation des reproducteurs ayant couru sous médication est un atout énorme. Mais il ne faut pas oublier que l’ouverture aux reproducteurs étrangers est une chance. Pendant plus d’un siècle, l’élevage allemand a quasiment fonctionné en vase clos, avec peu d’apport de sangs extérieurs. Durant cette période, les éleveurs-propriétaires ont construit patiemment des familles de grande qualité. D’ailleurs en Allemagne, un cheval hérite de la première lettre du nom de sa mère. Cela atteste de l’importance que les éleveurs allemands accordent au travail de sélection par les mères. Lorsque ces souches de premier plan, qui avaient évolué presque en autarcie pendant des décennies, ont rencontré les courants de sang internationaux, le résultat fut extraordinaire.

Votre père a apporté en Allemagne de nouvelles lignées qui ont tracé dans le stud-book. Quels nouveaux sangs introduisez-vous actuellement pour croiser avec vos souches familiales ?

D’une manière générale, nous n’achetons pas beaucoup de nouvelles familles. J’essaye d’acquérir une bonne jument chaque année. Récemment, j’ai acheté Zarzali (Hussonet). C’est une pouliche placée au niveau Groupe en Australie, dont la mère est une sœur de Zarkava (Zamindar). C’est un achat qui s’inscrit sur le long terme. On espère toujours que chaque jument que l’on achète fera souche. Mais jusqu’à présent, ce sont surtout les lignées familiales qui m’ont réussi. C’est certainement lié au fait que ce sont celles que je connais le mieux. J’essaye de poursuivre leur amélioration et de ne pas me tromper au moment du choix des pouliches à conserver. Mon challenge est donc de poursuivre l’amélioration de nos souches familiales, même s’il y a bien sûr beaucoup d’origines qui font rêver. Au niveau des pères, nous utilisons parfois des étalons de vitesse anglais. Cela semble fonctionner. Mais jamais des cheap spide sires, car si nous obtenons une pouliche, il faut que j’aie envie de la conserver au haras !

Envoyez-vous des juments à la saillie aux États-Unis ?

Cela nous arrive parfois, mais c’est dans un contexte assez précis. Nous faisons courir aux États-Unis, sur le gazon, certaines pouliches de 4ans et plus. C’est par exemple le cas de Quidura (Dubawi). Sous l’entraînement de Graham Motion, elle a gagné les Pin Oak Valley View Stakes (Gr3) et elle s’est classée troisième des Coolmore Jenny Wiley Stakes (Gr1). À la fin de sa carrière, elle reviendra ici. Mais avant de rentrer en Allemagne, elle sera saillie aux États-Unis. Il nous arrive, dans des situations comparables, de faire saillir de jeunes juments par des étalons de gazon américains. Nous avons par exemple utilisé Spreightstown (Gone West), Arch (Kris S), Scat Daddy (Johannesburg), Munnings (Spreightstown), Air Force Blue (War Front) ou Medaglia d’Oro (El Prado).

Votre grand-père, Walther Jacobs, a marqué l’histoire du turf allemand. Beaucoup d’éleveurs se sont inspirés de lui et notamment de ses croisements. Qui sont les hommes de chevaux qui vous ont guidé dans votre apprentissage ?

Depuis l’époque de mon grand-père, les choses ont beaucoup changé. Nous avons une vision plus internationale, avec des conseillers qui ont une vision globale. Ce mouvement a été impulsé par mon grand-père qui a travaillé pour que le Derby Allemand soit ouvert aux chevaux étrangers. En ce qui me concerne, j’ai bien sûr appris beaucoup de choses de mon père et de mon grand-père. Comme eux, c’est aussi en étudiant et en essayant que j’ai progressé. Mes années de compétitions dans les sports équestres ont également été riches d’enseignements. Mon père a monté au niveau olympique en dressage et j’ai moi-même atteint un bon niveau. Ma mère a pratiqué le concours complet. Ce passé équestre m’est extrêmement utile. Avec les entraîneurs, c’est un dialogue d’homme de cheval à homme de cheval qui s’installe. J’ai aussi monté à l’entraînement. La sensation de vitesse est incroyable. On m’avait réservé un cheval qui avait gagné un Gr3. Il avait une action énorme et déroulait. Ce sont des sensations inoubliables.

Vos enfants sont-ils intéressés par l’élevage et les courses ?

Quand vous êtes à la tête d’un haras comme Gestüt Fährhof, vous pensez forcément à la succession. Mes enfants montent à cheval. Ils font du concours hippique. J’espère qu’ils suivront la même voie que moi et mes parents, c’est-à-dire en se servant de cette base équestre pour se lancer dans l’élevage et les courses au galop.

Vous êtes également à la tête de l’hippodrome de Baden-Baden. Pour quelles raisons ?

L’hippodrome a fait faillite et personne ne voulait le racheter. Avec un ami, Paul von Schubert, nous avons fait le choix d’investir. Pour les courses allemandes, il est très important que cet hippodrome poursuive son activité. Il accueille 30 % des Groupes du programme allemand et 30 % des allocations du pays y sont distribuées. La semaine du galop, avec les ventes, est formidable. C’est un superbe événement qui est essentiel pour la pérennité des courses allemandes. Il est forcément coûteux d’être à la tête d’une telle structure, car les enjeux officiels sont très faibles en Allemagne. La régulation des paris est catastrophique. Le pari sur hippodrome tire son épingle du jeu. Mais les enjeux officiels hors hippodromes sont ridiculement faibles. En conséquence, nous ne pouvons pas compter sur l’argent du jeu pour nous en sortir. Il faut donc trouver des sources de revenus complémentaires et alternatives. Néanmoins, nous sommes ravis qu’un partenariat entre le PMU et le German Tote ait vu le jour. Sans cela, nous ne serions peut-être plus là. En Allemagne, quelques grandes courses sont télévisées, mais pour le reste, le sport hippique est absent des grands médias. Ici le football écrase tout. Mais les sports équestres s’en sortent beaucoup mieux que les courses. En particulier les grands évènements comme le CHIO d’Aix-la-Chapelle. C’est un événement formidable qui rassemble au-delà du monde du concours hippique. La filière économique du cheval de sport est incroyablement forte en Allemagne. Paul Schockemöhle produit par exemple plus de 1.000 poulains par an. Il vend des chevaux et de la semence dans le monde entier.

Un ilot de pur-sang dans un océan de chevaux de sport. Gestüt Fährhof est entouré de deux très grandes régions d’élevage de chevaux de sport. La Basse-Saxe et Schleswig-Holstein sont en effet les landers où l’on élève des Holsteiners (environ 2.800 naissances par an), des Hanovriens (environ 7.000 naissances par an) et des Oldenbourg (environ 3.650 naissances par an). Cette aire géographique produit donc près de 13.500 chevaux de concours hippique tous les ans. Pour mieux prendre la mesure de ces chiffres, il faut savoir qu’environ 5.600 selle-français voient le jour chaque saison en France. Dans le même temps, la production totale de pur-sang anglais en Allemagne n’est que de 900 foals. Les ventes aux enchères y sont beaucoup plus présentes qu’en France chez les chevaux de sport. Le 7 décembre 2014, un client russe des ventes organisées par Paul Schockemöhle a déboursé 2,8 millions d'euros pour le Hanovrien de six ans SPH Dante (Welfenadel). Déjà en 1999, un mâle de 3ans à orientation dressage fut vendu pour l’équivalent de 562.415 € à ces ventes. His Highness (Hohenstein), mâle de deux ans et demi à vocation dressage, fut vendu 515.000 € à Verden en 2002.