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Big Orange, ou le paradoxe des stayers

Courses / 31.07.2017

Big Orange, ou le paradoxe des stayers

Par Adrien Cugnasse

Ce mardi, les Qatar Goodwood Cup Stakes (Gr1, 3.200m) vont faire la une de tous les médias hippiques britanniques. Cette course a récemment été promue au niveau Gr1 et son allocation a grimpé à 500.000 £. Les stayers sont l’une des catégories préférées du public à travers le monde, alors que le monde de l’élevage et des ventes s’en détourne. Des deux côtés de la Manche, les institutions essayent d’inverser la tendance.

Le cheval le plus populaire d’Angleterre. La Gold Cup d’Ascot est l’une des épreuves préférées du public anglais. Le lauréat jouit d’une grande et immédiate popularité. C’est le cas du gagnant 2017, Big Orange (Duke of Marmalade), le favori de la Goodwood Cup 2017. Il est désormais le lauréat du meeting royal le plus connu du grand public outre-Manche. Son entraîneur, Michael Bell, a même reçu une lettre de félicitationd de Manchester City, son club de football favori !

Ruth Quinn est en charge des stayers chez la British Horseracing Authority. Elle nous a confié : « Les chevaux qui ont de longues carrières sont très populaires. Quatre des six galopeurs les plus connus du public anglais sont des sauteurs : Red Rum, Desert Orchid, Arkle et Kauto Star. Big Orange est logiquement plus populaire que la moyenne des gagnants de Derby qui rentrent au haras à 3ans ou 4ans. Cela tient aussi au courage qu’il a montré en course. Avant lui, de grands stayers comme Double Trigger (Ela Mana Mou), Persian Punch (Persian Heights) et Yeats (Sadler’s Wells) étaient extrêmement connus. »

Une catégorie importante pour la sélection. Ruth Quinn œuvre également au sein de l’European Pattern Committee. Elle nous a expliqué : « Il est vital que l’Europe continue à avoir un programme fort sur les longues distances. L’importance de cette catégorie, pour le sport hippique et pour la sélection, est reconnue par l’ensemble des acteurs. Indirectement, c’est aussi une catégorie nécessaire pour générer des sauteurs, car cet élevage a besoin de reproducteurs avec de la tenue. Il est difficile de mesurer précisément quels facteurs ont engendré la situation actuelle. Néanmoins, il faut reconnaître que ce sont des chevaux onéreux à produire [car moins précoces et issus de reproducteurs classiques, ndlr] alors que les chevaux précoces sont recherchés. Dans le même temps, les grands éleveurs-propriétaires, tels que nous les avons longtemps connus en Angleterre, sont aujourd’hui moins nombreux. Or, ayant des ambitions classiques, ils produisaient beaucoup de stayers. »

Rendre cette catégorie plus attractive. Ruth Quinn a précisé, concernant les mesures envisagées : « Le programme des courses de tenue comporte plusieurs courses historiques. Mais il nous est apparu nécessaire, à côté de ces épreuves d’importances, d’aménager le programme de manière plus cohérente et avec suffisamment d’opportunités pour capter l’attention des professionnels et éventuellement impulser un changement de comportement. Il est important de rendre l’élevage et l’achat de chevaux de tenue plus attractif. Pendant l’été 2016, nous avons consulté les professionnels. Il est en ressorti qu’il était nécessaire d’encourager l’utilisation d’étalons de distance intermédiaire et de tenue ainsi que l’achat de la production de ces derniers aux ventes. En outre, le nombre de futurs stayers exportés en Australie apparaît comme non négligeable. Nous souhaitons donc renforcer le programme et cela doit s’accompagner d’augmentation des allocations.  »

En Angleterre, le pays où l’élevage commercial s’est le plus tourné vers la vitesse et la précocité, des maidens pour 2ans sur distances plus longues ont été créés. Ils sont réservés aux produits d’étalons ayant gagné sur 2.400m ou plus. Les 3ans vont bénéficier de plus de possibilités sur 2.400m, avec un nombre accru de maidens et de handicaps. Sur cette distance, les courses à conditions et handicaps réservés aux femelles seront multipliées. Ruth Quinn poursuit : « Nous allons continuer à faire évoluer progressivement une partie du programme dans les années à venir. En 2018, plus de 300.000 £ devraient être investies. Un groupe de travail sur les chevaux de tenue a été créé au sein de la Thoroughbred Breeders Association [l’équivalent anglais de la Fédération des éleveurs, ndlr]. »

Les premières évolutions du programme européen. La Goodwood Cup a été labellisée Gr1 et son allocation portée à 500.000 £. Celle de l’Irish St Leger va passer à 500.000 €. Rétrogradé Listed en 2014, le Queen’s Vase a été promu Gr2 en 2017 et sa distance est passée de 3.200m à 2.800m. En Irlande, les Loughbrown Stakes (3ans et plus, 3.200m) sont promus Gr3, tout comme les Eyrefield Stakes (2ans, 1.800m). L’île sera également dotée d'une nouvelle Listed avec la création d’une épreuve pour seuls 3ans sur 2.600m, qui se courra le 20 mai. En Allemagne, l’Oleander Rennen (4ans et plus, 14 mai, 3.200m) est promu Gr2. Deux Listeds pour 4ans et plus sur 2.800m ont aussi être créées dans ce pays.

Henri Pouret, directeur général adjoint-courses de France Galop, nous a expliqué : « La réflexion est toujours en cours au sein de l’European Pattern Committee pour essayer de promouvoir d’autres courses en Angleterre, en Irlande et en France. Le comité du Pattern n’a pas pris de position définitive. Mais il y a une volonté de mettre en place une filière de course plus fournie pour les 3ans et les femelles.  »

Et en France ? Concernant la situation dans notre pays, Henri Pouret nous a dit : « Les propositions françaises sur le renforcement du programme des stayers sont encore sur la table. Nous en saurons plus au mois de septembre. En Europe, une baisse de la valeur des courses de stayers a été constatée il y a quelques années et notamment celle du Queen Vase pendant le meeting de Royal Ascot ou du Prix Royal Oak. L’European Pattern Committee a dès lors décidé de mener une réflexion stratégique pour essayer d’enrayer ce phénomène. Outre les promotions de certaines épreuves, aucune course sur 2.600m ou plus ne pourra être rétrogradée avant 2022. En France, la question des épreuves de tenue n’a pas engendré la même préoccupation qu’outre-Manche. Il n’est pas à l’ordre du jour de densifier fortement le programme réservé aux stayers dans l’Hexagone. La situation française est assez paradoxale dans le sens où notre pays a pendant longtemps accordé une grande importance à la tenue. Mais aujourd’hui, cette qualité n’a plus les faveurs des éleveurs et des acheteurs de yearlings. Pourtant ces chevaux peuvent avoir une valeur significative plus tard, sur le marché des sujets à l’entraînement.»

Le pari du pattern. Henri Pouret œuvre lui aussi au sein de l’European Pattern Committee. Il a précisé : « Il faut garder à l’esprit que ces modifications du programme s’inscrivent dans un contexte tout à fait particulier. Par exemple, lorsque la Commonwealth Cup, sur le sprint à Royal Ascot, ou le Prix Jean Romanet, pour les femelles sur 2.000m à Deauville, ont été promus au niveau Gr1, l’objectif était d’ouvrir des possibilités à des populations existantes. Ce qui se passe avec les stayers, c’est l’inverse. Nous essayons d’offrir des opportunités pour une population qui est en voie de raréfaction afin de la rendre plus attractive. C’est en quelque sorte un pari. Et nous espérons que les propriétaires et les éleveurs joueront le jeu. Les effets sur les naissances se mesureront dans plusieurs années. Mais dans un premier temps, nous espérons que cela permettra de conserver plus de stayers en Europe car beaucoup sont exportés, notamment en Australie. »

 

Vers un circuit des grandes courses de tenue ? En Angleterre, il existe de manière informelle un circuit de courses de tenue, celui des Cups, avec la Gold Cup, la Goodwood Cup, la Yorkshire Cup et la Doncaster Cup. Afin d’inciter les propriétaires à conserver de bons stayers en Europe, il pourrait être intéressant de créer un circuit, qui compterait, outre les quatre épreuves évoquées précédemment, le Prix du Cadran, l’Irish St Leger et le Prix Royal Oak. Au sujet de l’éventualité de la création d’une telle série, Henri Pouret nous a dit : « Sur le plan théorique, cela serait envisageable. Mais pour que cela fonctionne, il faudrait proposer un bonus, ce qui implique le fait de trouver un sponsor. Cela fait partie des idées qui ont été évoquées lors des discussions au niveau européen. Mais ce projet n’a pas encore abouti. »

 

LES CHEVAUX LES PLUS TITRÉS DANS LE CIRCUIT DES CUPS EN ANGLETERRE

Cheval                        Cup                   Victoires                                    Période

Further Flight             8                        Goodwood, Doncaster, Jockey Club                                              1991-1995

Double Trigger           7                        Gold Cup, Goodwood, Doncaster                                                 1995-1998

Ardross                       7                        Gold Cup, Goodwood, Doncaster, Yorkshire, Jockey Club          1980-1982

Yeats                          6                        Gold Cup, Goodwood                                                                    2006-2009

Parsian Punch             6                        Goodwood, Doncaster, Jockey Club                                              2000-2003

Le Moss                      6                        Gold Cup, Goodwood, Doncaster                                                 1979-1980

La Jockey Cup a été rebaptisée Long Distance Cup. Ardross est le seul cheval à avoir remporté les cinq Cups.

Comment sont fabriqués les meilleurs stayers ? Federico Tesio expliquait, dans Breeding the Racehorse, que la sélection sur 2.400m était à ses yeux la plus complète. Déjà, en son temps, les épreuves pour stayers étaient plus une conséquence des épreuves sur la distance dite classique qu’une manière de sélectionner les étalons. On essaye de produire pour gagner sur 2.400m et on obtient involontairement un pourcentage de chevaux qui préfèrent "aller sur plus long". Le 12 janvier, ces colonnes accueillaient une étude sur certains des meilleurs stayers actuels (pour y accéder, cliquez ici http://jourdegalop.com/2017/01/aux-origines-de-grand-retour-stayers/), à savoir Satono Diamond (Deep Impact), Order of St George (Galileo) et Vazirabad (Manduro). Ils ont tous, en première ou en deuxième génération de leur pedigree, un très bon cheval de 2.400m. Le pedigree de Big Orange s’inscrit dans ce même schéma. Son père, Duke of Marmalade (Danehill), a remporté les King George VI & Queen Elizabeth Stakes (Gr1, 2.400m) mais il s’était aussi classé 2e des St James's Palace Stakes (Gr1, 1.600m). Sa mère est par Fasliyev (Nureyev), double lauréat de Gr1 sur 1.200m à 2ans, mais sa proche famille avait précédemment donné Red Cadeaux (Cadeaux Généreux). Ce dernier s’est classé 2e de la Dubai World Cup (Gr1, 2.000m) et il avait remporté le Longines Hong Kong Vase (Gr1, 2.400m). Red Cadeaux avait assez de tenue pour se classer deux fois 2e de la Melbourne Cup (Gr1, 3.200m).

De moins en moins d’étalons avec de la tenue. La raréfaction des stayers vient du fait que la plupart des reproducteurs européens qui saillissent beaucoup n’avaient pas la tenue pour gagner sur 2.400m. Dans le même temps, les sprinters et les ultra-précoces accaparent une part toujours grandissante de la jumenterie. Ce phénomène est particulièrement visible en Angleterre et en Irlande. Le palmarès des 50 meilleurs étalons européens de 2016 est éloquent : seulement trois sires actifs sur le marché du plat ont gagné un Gr1 sur 2.400m : Galileo (Sadler’s Wells), son frère Sea the Stars (Cape Cross) et Sir Percy (Mark of Esteem). Dans ce classement, Duke of Marmalade, le père de Big Orange, a été exporté en Afrique du Sud. Dylan Thomas (Danehill) officie dans la cour des étalons d’obstacle de Coolmore. High Chaparral (Sadler’s Wells), Monsun (Königsstühl) et Azamour (Night Shift) sont morts. Ces dernières années, on a envoyé directement en obstacle de remarquables gagnants sur 2.400m (et plus), comme le regretté Fame and Glory (Montjeu).