Comment Fährhof a révolutionné l’élevage allemand (1/3)

International - Élevage / 07.07.2017

Comment Fährhof a révolutionné l’élevage allemand (1/3)

Comment Fährhof a révolutionné l’élevage allemand (1/3)

Par Adrien Cugnasse

Andreas Jacobs nous a fait un grand honneur, en ouvrant les portes du Gestüt Fährhof aux lecteurs de JDG.

Fährhof est une légende en Allemagne. Et les Jacobs ne le sont pas moins, Andreas Jacobs dirigeant avec succès trois haras dans trois pays différents !

  

Aujourd’hui, partie 1 : Comment Fährhof a révolutionné l’élevage allemand

Demain, partie 2 (suite) : Andreas Jacobs, la grande interview

Après-demain, partie 3 (suite et fin) : Trois hommes, trois haras, trois pays

 

Le meilleur éleveur allemand de l’Après-Guerre. Au début des années 1960, Walther J. Jacobs achète une ferme à une trentaine de kilomètres de Brême, dans le nord de l’Allemagne. Il veut y créer un élevage de pur-sang et baptise ce nouveau haras Gestüt Fährhof. Son petit-fils, Andreas Jacobs, en a pris la tête au milieu des années 1990. Il nous a expliqué : « Mes ancêtres sont établis de longue date dans la région. Ils ont longtemps travaillé dans l’agriculture, avant d’investir dans le café puis le chocolat [marchés sur lesquels ils sont devenus des leaders internationaux, ndlr]. Nos racines sont rurales et bien implantées dans l’élevage. » Dans la ferme qui allait devenir un haras, on n’avait élevé jusqu’à maintenant que des demi-sang. Les experts de l’époque étaient unanimes : il est impossible d’élever des chevaux de courses sur un sol pauvre et sableux, qui plus est dans le rude climat du nord de l’Allemagne. L’accumulation des victoires allait rapidement faire capituler les plus sceptiques. Lors de la disparition de Walther J. Jacobs, en 1998, David Conolly-Smith écrit dans le Racing Post : « Ayant commencé l’élevage de pur-sang anglais en 1964, en fondant le Gestüt Fährhof, Jacobs est devenu l’éleveur et le propriétaire allemand le plus performant de l’Après-Guerre. »

 

Trente fois tête de liste. Six décennies, c’est au final presque peu, comparé à certains grands haras allemands qui ont cent cinquante ans d’existence. Les chiffres plaident pourtant clairement en faveur de Fährhof. En tenant compte des titres de meilleur éleveur et de meilleur propriétaire, les Jacobs ont été trente fois tête de liste. Vingt-six chevaux élevés par le Gestüt Fährhof sont montés sur le podium du Derby allemand et quatre l’ont remporté (Lavirco, Acatenango, Lagunas et Surumu). En 2017, trois chevaux élevés par la famille Jacobs ont pris le départ de ce qui constitue la principale épreuve du programme germanique. À deux reprises, en 1985 et 1996, deux élèves du Gestüt ont terminé parmi les trois premiers.

 

LES MEILLEURS ÉLÈVES DU GESTÜT FÄHRHOF (*)

Cheval (Père)                                           Victoires au niveau Gr1

Abary (Roi Dagobert)                              GP Berlin (2 fois)

Acatenango (Surumu)                              Derby allemand, Aral-Pokal (2 fois), GP de Saint-Cloud, GP Baden, GP Berlin (2 fois)

Caracol (Tanerko)                                    GP Baden

Ebano (Tanerko)                                      Preis von Europa

Lagunas (Île de Bourbon)                        Derby allemand

Lateral (Singspiel)                                   Gran Criterium

Laviro (Königsstuhl)                                Derby allemand, Preis von Europa

Lirung (Connaught)                                  Prix Jacques le Marois

Lomitas (Niniski)                                     GP Baden, Preis von Europa, Preis der Berliner Bank

Osario (Surumu)                                      Derby italien

Paita (Intikhab)                                        Critérium de Saint-Cloud

Quijano (Acatenango)                              GP Baden, Gran Premio di Milano (2 fois)

Sabiango (Acatenango)                            Charles Whittingham Memorial Handicap, Credit Suisse Private Banking Pokal, Deutschland-Preis

Sanagas (Lomitas)                                   Hollywood Turf Cup Stakes

Silvano (Lomitas)                                     Arlington Million, Singapore Cup, Audemars Piguet Queen Elizabeth II Cup

Surumu (Literat)                                       Derby allemand

Potemkin (New Approach)                      Premio Roma

Wake Forest (Sir Percy)                          Man o’ War Stakes

Zazou (Shardamal)                                   Premio Roma

(*) Liste non exhaustive. Il faut également ajouter cinq lauréates du Preis der Diana et trois gagnants du Großer Dallmayr-Preis avant la labellisation de ces épreuves au niveau Gr1.

 

 

Une grande influence sur les autres éleveurs allemands. Face à la grande réussite de Walther J. Jacobs, de nombreux éleveurs allemands se sont inspirés de son travail. C’est le cas d’Ulrike Castle, l’éleveur de Monsun (Königsstuhl) et de la mère de Brametot (Rajsaman). Elle nous a confié il y a quelques mois : «  Quand on débute dans l’élevage, personne ne vient vous dire comment il faut faire pour produire de bons chevaux. Je me suis beaucoup inspirée des croisements réalisés par monsieur Jacobs (…) Je voulais réunir le sang de Birkhahn et celui d’Hyperion, mais le prix de saillie de Surumu était trop élevé pour mon budget. Il faisait la monte au Gestüt Fährhof. Monsieur Jacobs connaissait ma situation financière. La jument étant black type, il s’est montré conciliant. C’est ainsi qu’est née Mosella (Surumu), la mère de Monsun» À ce sujet, Andreas Jacobs nous a confié : « Mon grand-père était bien conseillé, bien documenté et il consacrait du temps à cette activité. Il a développé une certaine expertise des croisements. Il a aidé ou inspiré un certain nombre d’éleveurs. Dietrich von Boetticher, qui dirige le Gestüt Ammerland, a par exemple commencé avec des juments issues du Gestüt Fährhof qu’il a croisées avec les étalons de notre haras. »

 

La marque du chef de race Surumu. Quel est le point commun entre Monsun, Lomitas et Literat ? Ils sont allemands, ils ont profondément marqué l’élevage de leur pays… et ils ont été battus dans le Derby ! À Hambourg, après une course épuisante parmi les animateurs, Monsun fut dominé par le champion Lando. Il est ensuite devenu le grand étalon international que l’on connaît. Son aïeul, Literat (Birkhahn), fut lui aussi battu dans cette épreuve dont il était le favori. Il a ensuite fait la monte au Gestüt Fährhof où il a donné Surumu, un étalon que l’on qualifie souvent de "Northern Dancer allemand". Lomitas (Niniski) a lui aussi fait la monte pour le compte de ses éleveurs, la famille Jacobs. On mesure bien l’influence des étalons de ce haras en regardant la liste des quatorze chevaux les plus riches de l’histoire des courses allemandes (cf. tableau) : treize sont liés à Fährhof dans les trois premières générations de leur pedigree. La mère de l’étalon Le Havre (Noverre) est une fille de Surako (issu d’une sœur), un deuxième du Derby allemand né au Gestüt Fährhof d’une sœur de Surumu.

 

LES 14 CHEVAUX LES PLUS RICHES DE L’HISTOIRE DES COURSES ALLEMANDES

Cheval (Père)                                       Gains (€)                                  Lien avec le Gestüt Fährhof (trois premières générations)

Danedream (Lomitas)                         3.766.403                                  Son père est né au Gestüt Fährhof

Paolini (Lando)                                    3.282.450                                  Petit-fils d’Acatenango (élève de Fährhof)

Lando (Acatenango)                            2.892.802                                  Fils d’Acatenango et petit-fils de Surumu (élèves de Fährhof)

Protectionist (Monsun)                       2.663.359                                  Descendant de Surumu (élève de Fährhof)

Silvano (Lomitas)                                2.454.252                                  Élève du Gestüt Fährhof (comme son père)

Almandin (Monsun)                             2.325.443                                  Descendant de Surumu (élève de Fährhof)

Caitano (Niniski)                                2.196.269                                  -

Shirocco (Monsun)                              1.915.488                                  Descendant de Surumu (élève de Fährhof)

Quijano (Acatenango)                         1.831.594                                  Élève du Gestüt Fährhof (comme son père)

Borgia (Acatenango)                           1.553.767                                  Fille d’Acatenango (élève de Fährhof)

Manduro (Monsun)                             1.513.996                                  Descendant de Surumu (élève de Fährhof)

Novellist (Monsun)                              1.458.310                                  Laganus son père de mère (élève de Fährhof)

Epalo (Lando)                                      1.311.399                                  Petit-fils d’Acatenango (élève de Fährhof)

Platini (Surumu)                                  1.179.646                                  Fils de Surumu (élève de Fährhof)

 

De Surumu à Acatenango. Surumu a été statufié et il trône au milieu du Gestüt Fährhof, son lieu de naissance et de monte. Ce lauréat de Derby fut six fois tête de liste des pères de gagnants outre-Rhin et on considère qu’il est présent dans 80 % des pedigrees allemands. Il est notamment le géniteur d’Acatenango et de la mère de Monsun. Acatenango, lui aussi né chez Fährhof, est une légende du turf allemand. Lauréat de seize courses, dont sept Grs1, il fut élu trois fois cheval de l’année dans son pays de naissance. Au haras, pour le compte de la famille Jacobs, il a décroché quatre titres de meilleur étalon d’Allemagne.

 

 

L’incroyable histoire de Lomitas. Lomitas a vu le jour au Gestüt Fährhof, comme son père de mère Surumu. Sa vie est si romanesque qu’on pourrait en tirer une fiction. Un remarquable documentaire d’une vingtaine de minutes a d’ailleurs été réalisé à son sujet. Dès l’âge de 2ans, il fut considéré comme l’un des favoris du Derby allemand. Mais rapidement, le cheval s’est montré particulièrement compliqué à faire entrer dans les boîtes, au point qu’il a fallu faire venir Monty Roberts des États-Unis pour le remettre dans le droit chemin. Après avoir raté une bonne partie de sa saison de 3ans, Lomitas fut battu dans le Derby, où il avait percuté sa boîte de départ avec la tête. Malgré cet incident, il fut élu meilleur 3ans de sa génération en Allemagne, et troisième au niveau européen grâce à trois victoires au niveau Gr1. Son rating est le meilleur décroché par un poulain allemand dans l’Après-Guerre. Il avait notamment ridiculisé l’opposition dans le Grosser Preis von Baden. Le cheval fut ensuite au centre d’une affaire de chantage où des malfaiteurs l’ont empoisonné pour tenter d’obtenir de l’argent. À la suite de cet empoisonnement, Lomitas n’a jamais retrouvé son véritable niveau. Ses débuts en tant qu’étalon, au Gestüt Fährhof, furent tonitruants. Sa première génération, de 32 poulains, comprenait le champion des 2ans, le lauréat des Guinées allemandes, le gagnant du Derby et le lauréat de Gr1 Silvano (Lomitas). Quand ce dernier fit son entrée dans la cour des étalons de Fährhof, son père fut envoyé en Angleterre, à Dalham Hall. Ses produits anglais, souvent issus d’une jumenterie de moindre qualité, ne se sont pas du tout adaptés à l’entraînement anglo-saxon. Cette tentative anglaise fut un échec. De retour sur son lieu de naissance, Lomitas a immédiatement recommencé à redonner des gagnants de Gr1, comme Danedream qui a battu le record de l’Arc en 2011.

 

 

Maxios, le choix de la raison. Avec Maxios (Monsun), le Gestüt Fährhof dispose actuellement de l’étalon qui saillit le plus de juments en Allemagne. À son sujet, Andreas Jacobs nous a confié : « Maria Niarchos, son éleveur et propriétaire, nous a contactés d’une manière très élégante en nous disant : “C’est en Allemagne que Monsun est devenu un grand étalon. Aussi, pour que le fils de Monsun le mieux né réussisse sa carrière d’étalon, il faut qu’il vienne faire la monte dans ce pays.” Elle avait bien compris que Monsun n’était pas un véritable étalon commercial, à l’exception des dernières années de sa vie. Il produisait des chevaux plutôt tardifs et qui préféraient le terrain souple. Or ce type de poulain est adapté au programme allemand. Monsun est d’ailleurs devenu une superstar en Allemagne, dans un premier temps, puis à l’échelle internationale au cours des cinq dernières années de sa vie. Pour Maxios, Maria Niarchos n’a pas fait un choix guidé par des questions financières ou commerciales. Elle a choisi l’environnement le plus favorable à sa réussite. »

 

Un grand changement pour le parc étalon allemand. Avant Maxios, on n’avait pas syndiqué d’étalon outre-Rhin depuis Nebos (né en 1976). L’arrivée de l’élève de la famille Niarchos marque donc un tournant dans l’étalonnage de ce pays. Andreas Jacobs nous a expliqué : « En Allemagne, lorsque vous accueillez un nouvel étalon dans votre haras, tout le monde vous félicite, mais personne ne l’utilise. Il faut donc soutenir soi-même l’étalon en lui envoyant beaucoup de juments et en mettant des poulains à l’entraînement. J’ai donc contacté les principaux éleveurs allemands en leur tenant ce discours : « Par le passé, j’ai fabriqué mes étalons tout seul, mais je ne veux plus le faire. Il faut que nous travaillions tous ensemble pour lancer Maxios. » Au fil des discussions, l’annonce de la possibilité de son arrivée au haras a créé un effet boule de neige. Des éleveurs allemands, mais également français, irlandais et anglais, se sont manifestés pour acquérir des parts. Nous sommes satisfaits par ses premiers produits qui sont à l’entraînement. Ils ont bon caractère, de l’os et du cadre. Compte tenu de son ascendance maternelle et paternelle, nous ne nous attendions pas à avoir des sujets précoces. Ce sont des chevaux avec lesquels on vise le mois de septembre ou d’octobre à 2ans, puis la saison de 3ans»