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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

François Doumen tourne une page

Courses / 11.08.2017

François Doumen tourne une page

Par Adeline Gombaud

Le 1er août dernier, à Deauville. Gérald Mossé vient recevoir les ordres de François Doumen pour Capital Flight (Motivator), dans la dernière épreuve du programme. « Ne te loupe pas, car tu n’auras pas l’occasion de te rattraper », prévient l’entraîneur. Gérald Mossé apprend alors que l’homme avec qui il a gagné tant de courses, en France comme à l’étranger, va arrêter sa carrière d’entraîneur.

Ce jeudi, à Chantilly, chemin du Mont de Pô. L’écurie est vide. François Doumen réalise qu’une page s’est définitivement tournée : « Je rentre des écuries. C’est la première fois que je les vois vides. Cela résonne… Ce que je ressens ? C’est difficile à décrire. Mais cela ne me met pas de bonne humeur… »

À l’âge de 77 ans, François Doumen n’a pas pris cette décision de gaieté de cœur : « Il y a d’abord mon opération de la hanche cet hiver. Ce n’était pas seulement la pose d’une prothèse de jambe : c’était le remplacement d’une prothèse que j’avais depuis vingt-cinq ans. Je n’ai pas pu aller à l’écurie pendant deux mois. J’ai réalisé qu’on ne pouvait pas faire son métier correctement, comme j’aime le faire, c’est-à-dire pas en "bricolant", sans être là tous les jours. Puis on m’a diagnostiqué un autre problème. Je dois suivre un traitement de deux mois. Alors, comme je ne veux pas bricoler, je préfère arrêter. Et la patronne [sa femme, Elizabeth, ndlr] m’a fermement ordonné de m’occuper de moi. Elle a évidemment raison. C’est dommage car, l’an dernier, tout allait mal, les chevaux étaient malades, les résultats n’étaient pas au rendez-vous, alors que, cette année, nous avons quelques éléments intéressants… Mais c’est ainsi. On finit sur une bonne note. » Les chevaux seront confiés à d’autres entraîneurs, après discussion avec leurs propriétaires : « Finalement, c’est ce qui a été le plus difficile à faire… Ce n’est pas évident quand on est dans le métier comme moi… »

François Doumen arrête d’entraîner donc, mais ne lui parlez pas de retraite : « Nous avons toujours le haras d’Ecouves et nous allons donc nous consacrer à l’élevage. J’ai d’autres projets aussi, mais il est trop tôt pour en parler. Une chose est sûre : il va falloir que je m’occupe. » Mais ce jeudi matin, l’heure est venue de se rappeler des souvenirs. Quarante ans de carrière, des Groupes 1 en plat comme en obstacle : il y a de quoi écrire un livre…

 

Plat et obstacle, indissociables…

François Doumen s’est installé comme entraîneur en 1977, à son retour de l’Afrique du Sud, où il a rencontré sa femme. « J’ai failli ne jamais revenir pour continuer à jouer au polo ! », se souvient-il. Pendant deux ans, François Doumen travaille avec son père, puis il décide de prendre son envol. Les quatre premiers yearlings qu’il achète à Deauville sont choisis pour aller sur les obstacles. « J’avais notamment acheté un fils d’Exbury, donc de la tenue avant tout, et j’avais dit à mon propriétaire qu’il ferait un bon 3 ans sur les haies. Il a gagné le Prix des Yearlings, une Listed pour les 2 ans à Deauville ! » Plat et obstacle, déjà.

Cette pluridisciplinarité est indissociable de la carrière de François Doumen. Et s’il est un cheval qui illustre de la plus belle manière cette excellence dans les deux disciplines, c’est bien le fameux Kasbah Bliss (Kahyasi), désormais ambassadeur de l’association Au-Delà des Pistes. Kasbah Bliss a été élevé en association avec Henri de Pracomtal et portait la casaque de ce dernier, « mon plus fidèle et loyal supporter qui m’a toujours soutenu », sourit François Doumen. Après avoir brillé au plus haut niveau en haies, spécialité sur laquelle il a remporté pas moins de six Groupes, en France comme en Grande-Bretagne, et une expérience malheureuse dans le World Hurdle, Kasbah Bliss fut orienté en plat, avec tout autant de réussite, puisqu’il remportera le Prix du Cadran (Groupe 1) en 2011.

Ce n’est qu’à 70 ans passés que François Doumen a fait un choix entre les deux, fortement encouragé par son épouse : « Ma femme a beaucoup insisté pour que je choisisse entre les deux. Entre les chevaux de plat et l’obstacle, la France et l’Angleterre, cela n’arrêtait jamais. C’était des allers-retours perpétuels. En obstacle, j’avais l’impression d’avoir fait le tour de la question, avec de grandes émotions et des déchirures. Alors j’ai choisi le plat. Et juste après, j’ai acheté Siyouma (Medicean), avec qui j’ai gagné deux Grs1 pour Robert Jeffcock. Puis, chaque année, nous avons eu une bonne pouliche, Xcellence (Champs Élysées), Sea Calisi (Youmzain) et enfin Aim to Please (Excellent Art). Ce genre de chevaux, cela donne de l’élan pour continuer ! Nous avons dû vendre Aim to Please cette année. Son propriétaire, Jeorg Vasicek, est décédé accidentellement cet hiver. »

 

Un homme de challenge

Grand sportif lui-même, François Doumen a toujours aimé relever les "challenges", devenir le "premier à". Peut-être aussi parce que lorsqu’on s’appelle Doumen, il faut se faire un prénom. Il deviendra le premier entraîneur français à gagner à Hongkong et Dubaï, grâce à Jim and Tonic (Double Bed), le premier (et le seul !) à avoir remporté cinq King George VI Chase, grâce à Nupsala (Laniste), imité ensuite par The Fellow (Italic), à deux reprises, Algan (Le Pontet) et First Gold (Shafoun), mais aussi la Gold Cup avec The Fellow, le premier professionnel non britannique à entraîner pour la reine mère… La liste pourrait se prolonger ! « Il est vrai que, dès le début de ma carrière, j’ai voulu relever des challenges. Par esprit sportif sans doute, mais aussi l’atavisme familial ! Je suis issu d’une famille de pionniers en quelque sorte. Mon grand-père a notamment créé la première école vétérinaire de Rio de Janeiro… » Cet esprit pionnier, de très nombreux professionnels de courses en tirent les bénéfices aujourd’hui. Grâce à des expéditions en Angleterre, François Doumen a littéralement lancé le commerce de chevaux d’obstacle français vers les îles britanniques… Il a d’ailleurs reçu le Mérite agricole.

 

Double Bed, parce qu’il est à l’origine de tout le reste…

Ne retenir qu’un cheval au cours des quarante ans de carrière de François Doumen, la tâche n’est pas aisée. Mais l’homme n’hésite pas longtemps : « Il faut dire Double Bed (Be My Guest), parce que de lui découlent beaucoup de choses… Je l’avais acheté yearling. À l’époque, il y avait cinq jours de ventes de l’Agence française, et il est passé tout à la fin. On aurait dit un grand foal plutôt qu’un yearling, mais cela tenait à sa date de naissance, le 3 juin. Je l’ai acheté sans client, pour quelque chose comme 180.000 francs. Nous avons passé l’hiver en Afrique du Sud à essayer d’en vendre des parts… Je ne l’ai pas couru à 2 ans, évidemment. Il a gagné à 3 ans le Prix de la Côte normande (Gr2), devenu Prix Guillaume d’Ornano, alors qu’il était encore maiden. Puis je l’ai supplémenté pour les Phoenix Park Champion Stakes (Gr1), ce qui était une drôle de prise de risque ! C’était la première fois que je sortais hors de France. Il est deuxième, battu par Park Express, mais devant Baillamont (Blushing Groom) et Triptych (Riverman). J’étais dans mes petits souliers, il y avait à l’époque des entraîneurs comme Vincent O’Brien ! » Elizabeth Doumen se souvient : « Double Bed avait des jambes fragiles et j’étais restée avec lui à Deauville pour qu’il profite des bienfaits de la mer… Tu dis souvent que c’est avec ce cheval que tu as eu tes premiers cheveux gris ! Le voyage en Irlande avait aussi été épique. À l’époque, on voyageait en avion avec les chevaux. C’était un petit avion, et le propriétaire de Double Bed, Ronald Reeves, avait peur des chevaux. Il a passé le vol avec le souffle du cheval dans la nuque, il était terrorisé ! »

Malade ensuite, Double Bed a conclu son année de 4 ans par un succès dans le Grand Prix de Marseille, ce qui a payé son voyage pour Miami, où il a gagné la Hialeah Turf Cup (Gr1).

Devenu étalon, il a sailli plusieurs des juments de la famille Doumen, et il s’est avéré améliorateur : c’est le père de Jim and Tonic, Rajpoute, L’Année Folle, Snow Drop… Et s’il s’est aussi affirmé comme père de mères. « C’était vraiment un cheval particulier… Yves Saint-Martin était venu le travailler avant qu’il aille à Washington. Il m’avait dit quelque chose que je n’ai jamais entendu ensuite : "J’ai eu l’impression d’être sur un coussin d’air !" Il avait une superbe capacité d’accélération. »

 

L’élevage, l’affaire de Madame

Évoquer Double Bed, c’est aussi parler de François Doumen en tant qu’éleveur. Mais le haras, c’est d’abord l’affaire de Madame. Alors Elizabeth Doumen raconte : « J’en avais un peu marre de le suivre partout en étant dans son ombre… Je voulais quelque chose à moi ! Alors nous avons acheté notre premier haras en 1991. C’était une ancienne ferme fortifiée et il y avait tout à faire. Ce fut beaucoup, beaucoup de travail, et notre dernier fils, Tristan, a été élevé là-bas ! Je prenais la route avec le bébé, la belle-mère et quelques chevaux, et j’arrivais là-bas, où il y avait à peine l’eau… Rapidement, nous avons manqué de surface. Après avoir loué des terres à Jean-Pierre Dubois, nous avons acheté l’ancienne propriété de Pierre-Désiré Allaire. François a entraîné jusqu’à 80 chevaux à Écouves sur deux pistes magnifiques que nous avons fait construire. »

Les juments qui deviendront les bases du jeune élevage ont toutes les deux été achetées yearling. Il y a d’abord eu Tripolizza, une fille d’Abdos, d’origine Boussac, puis Jimka, une fille de Jim French. La première a gagné un bon maiden à Deauville, le Prix de la Potinière, la seconde restera une petite jument de handicap, mais deviendra, comme les époux Doumen le disent eux-mêmes, une « vraie tirelire ». C’est notamment la mère de Jim and Tonic… Tripolizza donnera Gai Lizza, fille de Gairloch, à l’origine de L’Année Folle, Rajpoute ou encore Marital Bliss, la mère de Kasbah Bliss et de Xanadu Bliss (Xaarr), elle-même génitrice de Xcellence.

 

Jim and Tonic, le globe-trotter

Né des œuvres de Double Bled et Jimka (Jim French), Jim and Tonic (23ans) coule des jours heureux au haras de ses éleveurs. Il n’était pas un cheval comme les autres, aussi efficace sur 1.300m que sur 2.000m. « C’est dans le Maurice de Gheest, où il n’est battu que par la japonaise Seeking the Pearl (Seeking the Gold), que j’ai vraiment compris qu’il n’était pas comme les autres… Le record du parcours avait été battu et il a tenu pendant 15 ans. Il a d’abord gagné à Hong Kong la Bowl, sur 1.400m, une course qui n’existe plus, puis la Cup, sur 2.000m, l’année suivante… Il a aussi gagné la Duty Free à Nad Al Sheba, il a terminé deux fois deuxième à Singapour… Il avait beaucoup de caractère et n’était pas facile à seller : il voulait mordre tout le monde, sauf Elizabeth. C’est mon aîné Xavier, alors étudiant en droit, qui l’accompagnait dans ses voyages, ses livres de droit sur le dos ! »

 

L’Angleterre, une histoire d’amour

Difficile aussi de résumer l’histoire qui lie François Doumen à l’Angleterre. Il y a bien sûr toutes ces victoires, celles de Cheltenham, huit Groupes dont quatre Grs1, dont la Gold Cup de The Fellow, mais aussi celles d’Ascot, avec les trois Long Walk Hurdle de Baracouda, titulaire de dix succès de suite, sans oublier, à Kempton, les King George de Nupsala, The Fellow, Algan et First Gold… Mais c’est peut-être cette anecdote qui a le plus marqué François Doumen : « Il y a deux ans, nous étions invités à déjeuner à Cheltenham. Notre voiture remontait au pas l’allée qui mène à l’hippodrome, toujours bondée. Quelqu’un m’a reconnu et s’est mis à entonner la Marseillaise. Une cinquantaine de personnes l’ont suivi. J’ai eu du mal à retenir mes larmes… Il y a en Angleterre une reconnaissance qui n’existe pas en France. Je retournerai toujours à Cheltenham avec un immense bonheur. »

C’est par l’intermédiaire de Sir Peter O’Sullivan, un grand ami de la Marquise de Moratalla, que François Doumen sera amené à entraîner pour la reine mère. Les Doumen seront même invités à déjeuner au château de Windsor. Elizabeth Doumen se souvient : « Nous rentrions de Singapour. François lavait la voiture avant le premier lot. J’étais restée à l’intérieur. Le téléphone de la voiture a sonné. J’ai décroché. "Ici Buckingham Palace", et j’ai répondu : "Ici Chantilly wash ! " On m’informait que nous étions invités à déjeuner avant les courses d’Ascot ! J’entendais à peine, avec les rouleaux qui nettoyaient la voiture… François s’est retrouvé assis à la droite de la reine mère. Elle l’adorait et parlait très bien français. Après le déjeuner, nous nous sommes rendus aux courses en calèche. C’était irréel. » Dernière anecdote savoureuse, racontée par François : « Pour l’entrée, on nous a servi de petits blocs de chou. La reine mère m’a demandé si j’aimais les choux et s’est mise à chanter, dans un français parfait et en intégralité : "Savez-vous planter les choux, à la mode, à la mode, savez-vous planter les choux, à la mode de chez nous !" Tout le monde a posé ses couverts et a écouté religieusement ! »

L’heure tourne. Avant de prendre congé, François Doumen nous fait profiter de la vue sublime sur la forêt de Lamorlaye, depuis la terrasse de sa maison. « Je ne vous chasse pas, mais je dois prendre soin de moi maintenant ! » À bientôt, Monsieur !

 

QUELQUES-UNE DES PLUS GRANDES VICTOIRES DE FRANÇOIS DOUMEN

 

EN FRANCE

 

En obstacle

GRAND SPEEPLE-CHASE DE PARIS (The Fellow, 1991 ; Ucello II, 1993 et 1994 ; Ubu III, 1995 ; First Gold, 1998)

GRANDE COURSE DE HAIES D’AUTEUIL (Ubu III, 1992 et 1993)

LA HAYE JOUSSELIN (The Fellow, 1990 ; Ucello II, 1992 ; First Gold, 2000)

FERDINAUD DUFAURE (Ucello II, 1990)

GRAND PRIX D’AUTOMNE (Algan, 1994 ; Millenium Royal, 2005)

MAURICE GILLOIS (Ladykish, 2003)

RENAUD DU VIVIER (True Brave, 1992 ; Force Atlantique, 1996)

 

En plat

PRIX DU CADRAN (Kasbah Bliss, 2011)

PRIX EUGÈNE ADAM (King of Tara, 2001)

PRIX GUILLAUME D’ORNANO (Double Bed, 1986 ; Rajpoute, 1997)

PRIX HOCQUART (Top Trip, 2012)

PRIX HUBERT DE CHAUDENAY (Celtic Celeb, 2010)

PRIX NIEL (Rajpoute, 1997)

PRIX DE POMONE (Sunrise Song, 1995)

PRIX DE ROYALLIEU (Samando, 2004)

PRIX DE SANDRINGHAM (Gaelic Bird, 1990)

PRIX VICOMTESSE VIGIER (Speedmaster, 2001)

 

À L’ÉTRANGER

 

En obstacle

LONG WALK HURDLE - ASCOT (Baracouda, 2000, 2001 & 2003)

LONG WALK HURDLE – WINDSOR (Baracouda, 2004)

GOLD CUP CHASE (The Fellow, 1994)

TRIUMPH HURDLE (Snow Drop, 2000)

STAYERS’ HURDLE (Baracouda, 2002)

KING GEORGE VI CHASE (Nupsala, 1987 ; The Fellow, 1991 & 1992 ; Algan, 1994 ; First Gold, 2000)

GOLD CUP – PUNCHESTOWN (First Gold, 2003)

MARTELL CUP (First Gold, 2001 et 2003)

 

En plat

SUN CHARIOT STAKES (Siyouma, 2012)

EP TAYLOR STAKES (Siyouma, 2012)

HONG KONG CUP (Jim and Tonic, 1999)

HONG KONG BOWL (Jim and Tonic, 1998)

QUEEN ELIZABETH II CUP (Jim and Tonic, 1998)

HIALEAH TURF CUP (Double Bed, 1987)

DUBAI DUTY FREE (Jim and Tonic, 2001)