AUX ORIGINES DE… - Brando, une succession d’heureux échecs

Autres informations / 09.08.2017

AUX ORIGINES DE… - Brando, une succession d’heureux échecs

AUX ORIGINES DE…

Brando, une succession d’heureux échecs

Ce dimanche, Brando (Pivotal) a remporté le Larc Prix Maurice de Gheest, son premier Gr1, à l’âge de 5ans. Le hasard fait et défait les carrières. L’histoire de Brando et de sa famille en est la parfaite illustration, entre jubilation et désillusions.

Par Adrien Cugnasse

 

La vitesse dans le sang. Dans le pedigree de Brando, un nom attire l’attention, celui de Crimson Saint (Crimson Satan), sa cinquième mère. À 2ans, en 1971, cette dernière avait égalé le record du monde sur 800m, à Oaklawn. À 4ans, c’est le record des 1.000m d’Hollywood Park qui est tombé dans son escarcelle. Cette vitesse, elle l’a transmise.

Royal Academy (Nijinsky), son meilleur produit, fut le top price de la vente de juillet 1988 à Keeneland : 3,5 millions de dollars. Bien qu’issu d’un lauréat de Triple Couronne, ce pensionnaire de Vincent O’Brien fut avant tout performant de 1.200 à 1.600m, ses deux plus belles victoires étant la Breeders’ Cup Mile et la July Cup (Grs1). Royal Academy a donné 167 gagnants de Stakes. Il apparaît régulièrement dans des pedigrees « vites », comme chez Dabirsim (père de mère), Fastnet Rock (père de mère) ou Black Caviar (père de père).

 

Terlingua et Storm Cat, les météores. Parmi les produits influents de Crimson Saint, il faut aussi citer Terlingua (Secrétariat). Triple lauréate de Gr2 à 2ans, y compris face aux mâles, elle a établi le temps record de trois épreuves à cet âge. Face à de telles capacités, beaucoup voyaient déjà en elle l’étoile qui manquait à la production de son père, le champion Secrétariat (Bold Ruler). Mais ils furent déçus, car la fin de sa première saison de compétition fut moins fructueuse. Et l’année suivante, malgré plusieurs victoires de Stakes, Terlingua n’a jamais retrouvé la flamboyance de ses premières sorties. Son fils Storm Cat (Storm Bird) a gagné quatre courses à 2ans, dont les Young America Stakes (Gr1). Ses genoux et tendons l’ont empêché de confirmer à 3ans et 4ans. Avant de devenir le grand étalon connu de tous, ce dernier a connu une longue traversée du désert.

 

 

Les Del Mar Debutante Stakes de Terlingua

https://youtu.be/PmTXUx_jPEM

 

Le difficile chemin vers la gloire. Chez un stallion prospect, les défaites pèsent parfois plus que les victoires. Dans le cas de Storm Cat, les mauvaises nouvelles ont commencé très tôt. Positif à l’artérite virale, il n’a pas pu fouler le ring de Keeneland en juillet. Après une vente amiable avortée, son éleveur, William T. Young, décida de le faire courir sous ses couleurs. À 2ans, dans la Breeders’ Cup Juvenile (Gr1), il fut battu d’un nez, tout à la fin, par Tasso (Fappiano), un double lauréat de Gr1 qui a terminé sa carrière d’étalon en Arabie Saoudite… Ivre de joie, William T. Young, le propriétaire de Storm Cat, croyait pourtant avoir gagné. Il était d’ailleurs descendu dans le rond des vainqueurs pour accueillir son champion. La désillusion (publique) n’en fut que plus douloureuse.

 

La défaite de Storm Cat dans la Breeders’ Cup Juvenile :

https://youtu.be/Acrg45fbxfc

 

 

Garder la foi.

Winston Churchill a dit : « Le succès, c’est être capable d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. » William T. Young a certainement dû s’inspirer de cette tirade pour garder la foi lors des débuts de Storm Cat au haras. Au départ, il n’attirait pas les foules. C’est à grand renfort de saillies gratuites et de foal-sharings, mais aussi en passant son prix de saillie officiel de 30.000 à 20.000 $ et en lui présentant ses propres juments, que l’étalon a finalement donné 39 produits pour sa première année de production, en 1991. Deux d’entre eux ont finalement gagné au niveau Gr1. La machine était lancée. Une décennie plus tard, il faisait la monte pour 500.000 $. Storm Cat a donné 296 gagnants de stakes et 91 yearlings capables d’atteindre ou de dépasser la barre du million de dollars en vente publique. Non sans humour, William T. Young a déclaré un an avant sa disparition, en 2003 : « S’il avait gagné la Breeders’ Cup Juvenile, il aurait été élu champion des 2ans et je pense que j’aurais enfin réussi à le vendre. »

 

Une histoire d’enchère ratée.

Une sœur de Storm Cat, Chapel of Dreams (Northern Dancer) fut deux fois battue au niveau Gr1. Wiener Wald (Woodman), son troisième produit, fut incapable de gagner à 2 et 3ans aux États-Unis. Présentée à Keeneland en novembre 1995, Wiener Wald portait en ses flancs Argent du Bois (Silver Hawk), la future mère de Brando. Lors de son passage sur le ring, il y a eu une incompréhension dans la salle de vente et ce sont finalement les sous-enchérisseurs qui sont repartis avec la poulinière. Les heureux bénéficiaires du quiproquo, Nicholas et Jane Forman Hardy, n’ont pas immédiatement été récompensés de leur investissement (210.000 $). Après avoir importé leur acquisition dans leur haras anglais, Car Colston Hall Stud, ils ont envoyé le premier produit (importé in utero) à l’entraînement en France. Malgré les efforts de Jonathan Pease, Argent du Bois n’a pas pu faire mieux qu’une deuxième place à Dieppe en cinq sorties.

 

Nureyev
Polar Falcon
Marie d’Argonne
Pivotal
Cozzene
Fearless Revival
Stufida
BRANDO (H5)
Roberto
Silver Hawk
Gris Vitesse
Argent du Bois
Woodman
Wiener Wald
Chapel of Dreams

 

La magie et l’amertume de l’élevage.

C’est à cet instant précis, après une longue série de galères, que la magie de l’élevage opère. À, Car Colston Hall Stud, mère et fille, pourtant si peu douées en piste, vont faire des merveilles. Wiener Wald a produit cinq black type, dont Crowded House (Rainbow Quest), lauréat du Racing Post Trophy (Gr1). Sa fille, Argent du Bois, a fait encore mieux. On lui doit deux gagnants de Gr1, Brando et Ticker Tape (Royal Applause), rachetée 6.500 Gns lorsqu’elle était foal chez Tattersalls puis lauréate des Queen Elizabeth II Challenge Cup Stakes et des American Oaks Invitational (Grs1). Reckless Abandon (Exchange Rate), issu d’une fille d’Argent du Bois, fut acheté 24.000 £ à Doncaster alors qu’il était yearling. Invaincu en cinq sorties à 2ans, il a gagné les Middle Park Stakes et le Darley Prix Morny (Grs1). Mais ce que Dame Nature vous donne d’une main, elle peut également vous le reprendre d’une autre. Vendu à Godolphin, Reckless Abandon n’a plus jamais passé le poteau en tête et, en 2014, il a dû être retiré de la reproduction pour manque de fertilité.

 

 

http://jourdegalop.com/wp-content/uploads/2017/08/Brando.pdf

 

Des ambitions classiques raccourcies...

Jonathon Smithers, le directeur de Car Colston Hall Stud, nous a récemment expliqué : « Cette famille nous a donné des chevaux sérieux et athlétiques. Wiener Wald a souvent été croisée avec des étalons ayant de la tenue, comme Rainbow Quest, Bering, Hernando, High Chaparral ou Montjeu, dans un objectif classique. Malgré tout, ses meilleurs descendants sont issus de chevaux de vitesse. Elle nous a donné des produits "vites" mais pas forcément précoces. C’est notamment le cas de Brando. » Acheté 52.000 Gns alors qu’il était yearling, puis 115.000 Gns à 2ans, lors de la breeze up Tattersalls, ce dernier n’a pas gagné en cinq sorties à 2ans. Après deux victoires dans des handicaps, il a abordé les courses black type l’an dernier, à 4ans. En fin d’année, il s’est classée troisième des Qipco British Champions Sprint Stakes (Gr1). L’écurie de Kevin Ryan a été temporairement mise en quarantaine à partir du 1er juin cette année, après un cas de rhinopneumonie à forme nerveuse… Soit le même virus ayant touché un des barns de Jean-Claude Rouget. Malgré ce facteur perturbant et des problèmes de saignement, son bilan au niveau Gr1 est flatteur : quatre courses, une victoire et deux troisièmes places.

 

... mais pas abandonnées.

Jonathon Smithers poursuit : « Brando était un bon et beau foal. Sa mère, Argent du Bois, ne fait de grands poulains mais ils sont durs. Concernant la conception de Brando, nous avons utilisé Pivotal (Polar Falcon), car le croisement nous paraissait pouvoir fonctionner. Mais aussi, car c’est un bon père de mère et nous espérions avoir une pouliche. Sur cette souche, nous avons récemment essayé des étalons stationnés en France, comme Le Havre (Noverre), Siyouni (Pivotal) et Shalaa (Invincible Spirit). » Argent du Bois a donné un mâle par Cape Cross (Green Desert) en 2016. Les ambitions classiques n’ont toujours pas quitté Nicholas et Jane Forman Hardy, car elle a été saillie par Sea the Stars (Cape Cross) cette année.