Télécharger l'édition du jour
Jour de Galop

JOUR DE GALOP

ARC - Mon ami le jockey - Par Franco Raimondi

Courses / 02.10.2017

ARC - Mon ami le jockey - Par Franco Raimondi

Mon ami le jockey

Par Franco Raimondi

Lanfranco Dettori, le jour d’après, est le Dettori de tous les jours. Il mio amico fantino, mon ami le jockey, le garçon devenu homme avec qui j’ai fait le tour du monde une dizaine de fois. C’est sur le coup de 15 h qu’il m’a appelé en posant une question : « As-tu ressenti une émotion forte dimanche ? » La réponse ? Beaucoup plus que forte ! Il n’est pas commun d’écrire un article sur une course de poneys dans laquelle montait le fils d’un crack jockey, et d’en taper un autre, trente-six ans après, sur le Special Five, le seul pilote qui a gagné cinq fois l’Arc de Triomphe, la course dont on rêvait à Milan. Lanfranco raconte : « Écoute, ce que j’ai vécu dimanche à Chantilly est vraiment très émouvant. Je ne parle pas de la sensation de gagner un cinquième Arc de Triomphe, mais des frissons que j’ai eus quand Enable est partie et que la tribune a explosé. Je n’avais jamais ressenti cela avant. La sensation qu’on éprouve sur le dos d’Enable est unique, les 200 derniers mètres de cet Arc ont été les secondes les plus fortes de ma carrière. »

Ma monte t’a-t-elle plu ? Une autre question habituelle d’un lundi après une grande victoire, que me pose depuis toujours il mio amico fantino est : « Ma ti sono piaciuto ? », soit « Ma monte t’a-t-elle plu ? » Bien sûr, Enable a le don de rendre faciles les choses difficiles, mais il n’était pas facile de sortir du piège préparé par Aidan O’Brien. « Après la course, toute l’écurie m’a dit bravo. Oui, la course pouvait mal se passer, mais j’ai juste fait mon travail. Je savais qu’Idaho et Order of St George allaient essayer de me mettre dans la boîte. La manœuvre pouvait paraître difficile, mais en selle, ce n’est pas une chose compliquée. Il suffit de… » Arrête-toi amico fantino ! Un magicien ne peut jamais vous expliquer ses tours ni les apprendre aux autres. C’est le don du talent.

Un dimanche de novembre, en 1986. En principe, il mio amico fantino n’était, de mon point de vue, que le fils de Gianfranco Dettori. On a grandi – moi j’ai plutôt vieilli – ensemble, chacun dans nos professions. Je me souviens avoir discuté vivement avec mon rédacteur en chef de l’époque qui ne voulait pas comprendre que le titre du compte-rendu des courses du dimanche 16 novembre 1986 à Turin ne devait pas porter sur le gagnant de la bonne épreuve de l’après-midi, mais sur la première victoire du fils de Gianfranco. C’était une autre époque et une autre façon de faire le journalisme hippique. La première victoire de Rocco Dettori ne passera pas inaperçue.

Un faux scoop. Lanfranco est devenu il mio amico fantino plus tôt. En début de carrière, j’étais sûr que l’Italie ne produirait pas un autre jockey dominateur comme le fut Gianfranco Dettori. Lanfranco a prouvé que j’avais tort. Nous avons toujours gardé un contact direct. En plus de sa famille, des amis d’enfance et de son manager, je suis devenu son contact en Italie. Je me souviens d’un coup de fil au journal. C’était au début des années 90, pour m’annoncer qu’il allait quitter l’Angleterre pour aller à Hongkong. « Écoute, si un jockey comme Mick Kinane passe plusieurs mois là-bas, cela veut dire que les courses sont de haut niveau et que je peux m’installer à Hongkong », m’avait-il dit. J’ai cassé la Une du journal et on a sorti le scoop.

En faisant le papier comme au café… Le jour suivant, j’ai appelé Dettori en lui disant de bien réfléchir, que son avenir était en Angleterre. Heureusement, le scoop s’est révélé faux un mois après. Lanfranco a trouvé un contrat comme premier jockey de John Gosden — qui alors ne faisait pas l’unanimité comme maintenant — et sa carrière a pris une autre dimension. C’était à cette époque qu’on a pris une autre habitude : l’interview d’avant Arc de Triomphe. Enfin, ce n’était pas une vraie interview, mais un échange d’idées. On lisait la course à l’avance, comme deux amis au café en train de faire le papier sur le tiercé… Notre réussite est excellente, beaucoup plus importante que les cinq victoires sur vingt-neuf montes de Frankie !

L’avocat de la défense. Nous avons vécu ensemble les veilles de quelques centaines de Grs1. C’est là que j’ai compris qu’il mio amico fantino est capable de se transformer. Il se repose et le jour J, il est presque en transe. Il vit les courses sur le fil des émotions et il me suffit de le regarder dans les yeux pour comprendre si la journée sera bonne ou mauvaise. Il lui arrive de monter une mauvaise course ; c’est normal. Je l’ai toujours défendu, même face à son père Gianfranco, un juge très sévère. Et le vieux Dettori, après une plaidoirie que j’avais faite après une monte indéfendable de son fils, m’avait dit : « Vous êtes comme Mimi et Coco (une façon italienne de dire copains comme des cochons), tu viens de me donner les mêmes arguments de mon fils, vous vous mettez d’accord avant. Lui, il monte une mauvaise course et ensuite toi, dans ton papier, tu expliques qu’il n’a pas si mal monté, qu’il a des excuses, et patati et patata… »

La complicité. Gianfranco n’a pas complètement tort. Nous sommes souvent complices, même si parfois il m’arrive de lui dire qu’il a monté une course de m… ou lui, de me poser la question : « Mais tu trouves que j’ai vraiment mal monté ? » C’est la confiance et aussi le respect. Même dans les moments difficiles. Quelque chose que nous avons appris tout au long de notre parcours dans les courses. C’est vrai qu’un journaliste ne doit pas avoir d’amis jockeys et vice-versa, mais c’est une façon de penser un peu à l’ancienne. Lanfranco, plus jeune que moi de quatorze ans, m’a appris une chose : repartir après chaque échec, avec confiance en ses qualités, en suivant son instinct.

Nous, les vieux garçons de San Siro. Notre histoire — la sienne beaucoup plus glorieuse — passe à travers vingt-neuf Arc de Triomphe, des victoires et des défaites. Nous nous retrouvons parfois. Lanfranco a toujours ses amis à Milan. Un nom parmi tous, celui de Raffaele Lai, un cavalier d’entraînement qui lui a appris plus que quelques secrets du métier. Et il ne peut pas rater son rendez-vous avec San Siro, l’hippodrome où il a grandi. « Est-ce que tu penses que je peux trouver une bonne monte dans le Gran Premio del Jockey Club ? J’aime bien cette réunion, je retrouve mes amis. » Je lui ai donné quelques suggestions et je suis presque sûr que dans deux semaines, à San Siro, il retrouvera, entre autres, Pippo Gubellini, le driver qui est son ami depuis toujours et qui, lorsque Frankie descend à Milan, refuse les engagements pour se rendre à l’hippodrome. Nous sommes les vieux garçons de San Siro — moi un peu plus que lui — et nous avons gagné cinq fois l’Arc de Triomphe !