AUX ORIGINES DE - De Bon Cœur, la méthode Saint-Voir

Autres informations / 14.11.2017

AUX ORIGINES DE - De Bon Cœur, la méthode Saint-Voir

Par Adrien Cugnasse

Ce dimanche, dans le Prix Renaud du Vivier, De Bon Cœur (Vision d’État) a remporté son deuxième Gr1. Que retenir – sur le plan de l’élevage – de sa victoire et des dix derniers jours sur les obstacles français ?

Grâce à De Bon Cœur, Jacques Détré a décroché son 11e Gr1. Elle offre par la même occasion un 12e succès à ce niveau à Nicolas de Lageneste, le copropriétaire et coéleveur de la championne (les victoires avant l’apparition du label Groupe en obstacle ne sont pas prises en compte). L’homme du haras de Saint-Voir a imaginé et fait naître Homme du Jour (Prix Renaud du Vivier), Rendons Grâce (Prix Alain du Breil), Œil du Maître (Grande Course de Haies d'Auteuil), Chercheur d’Or (Gran Pemio de Merano), Sous les Cieux (Bar One Racing Royal Bond Novice Hurdle), Vautour (Ryanair Chase, JLT Novices' Chase, Supreme Novices' Hurdle & Deloitte Novice Hurdle) et Quel Esprit (Hennessy Gold Cup). Ces huit gagnants de Gr1 sur les obstacles ont plusieurs points communs.

Élever pour courir. Willie Mullins est l’entraîneur de Vautour (Robin des Champs), Sous les Cieux (Robin des Champs) et Quel Esprit (Saint des Saints). Interrogé sur la réussite des "FR", il a déclaré en 2014 au Racing Post : « Les éleveurs français élèvent pour courir. Leurs poulains débutent à 3ans et sont rapidement sur le marché. En Irlande, au même âge, les chevaux sont préparés pour les ventes et ils sont parfois trop gras. » Ce n’est donc sans doute pas tout à fait un hasard si le haras de Saint-Voir était propriétaire ou copropriétaire de quatre de ses huit futurs gagnants de Gr1 lors de leurs premiers pas.

Cette année, le haras de Saint-Voir apparaît dans la colonne propriétaire pour 19 de ses élèves âgés de 3ans à l’entraînement en France. Cinq d’entre eux sont sous la responsabilité de leur éleveur, qui connaît une belle réussite depuis qu’il a pris sa licence d’entraîneur. Nicolas de Lageneste dispose par ailleurs de sa propre structure de débourrage et préentraînement. Il nous a expliqué : « Nous vendons de moins en moins de foals et de yearlings. À présent, nous façonnons et valorisons en France la majorité de notre production. Cela renforce la motivation des équipes qui travaillent au haras et c’est très plaisant pour nous. Dans notre pays, les allocations sont attractives et les primes à l’éleveur pour les chevaux exportés vont être réduites. Néanmoins, ce système ne nous laisse pas le droit à l’erreur. C’est une prise de risque : il faut produire des chevaux de course, performants et solides, pour faire tourner l’entreprise. Nous ne sommes bien sûr pas fermés aux ventes. » Tous les entraîneurs anglo-irlandais ne sont pas Willie Mullins et il arrive régulièrement qu’une exportation soit synonyme de valorisation plus aléatoire. C’est un argument supplémentaire pour ceux qui souhaitent voir courir leur production en France.

 

Les partenariats. Cinq de ces huit porte-drapeaux sont nés d’une association entre le haras de Saint-Voir et un éleveur extérieur. C’est le cas de De Bon Cœur (avec Jacques Détré), Œil du Maître (avec Maurice Goin), Sous les Cieux (avec Karine Perreau), Chercheur d’Or (avec Maurice Goin) et Vautour (avec Patrick Joubert). Il est loin le temps où l’élevage de sauteurs était une activité annexe et peu onéreuse pour agriculteurs installés en polyculture, souvent à partir de souches familiales. À présent, la compétition est extrêmement relevée et les bonnes juments sont de plus en plus difficiles à trouver. Dès lors, les partenariats prennent tout leur sens. Nicolas de Lageneste a précisé : « Je n’ai jamais été fermé aux partenariats qui permettent de vivre de belles histoires. Il est très plaisant de partager les bons moments et les belles victoires. »

L’étalonnage. Établir des partenariats, c’est également une manière d’aider de nouveaux éleveurs à se lancer. Mais c’est aussi le moyen de fixer une jumenterie localement, ce qui est très utile quand on est étalonnier. Pendant longtemps, le haras de Saint-Voir a d’ailleurs accueilli des étalons, qui sont désormais stationnés au haras de Cercy. Robin des Champs (Garde Royale) est le père de quatre des huit lauréats de Gr1 nés à Saint-Voir. Lauréat de quatre de ses cinq sorties sur les haies d’Auteuil (dont le Prix Stanley, L), il a fait la monte dans l’Allier jusqu’en 2008. Cet ancien représentant de Robert Fougedoire office désormais en Irlande et a donné dix-huit gagnants de Gr1 sur les obstacles. Quel Esprit (Saint des Saints), un élève du haras, est issu d’une mère par Royal Charter (Mill Reef). Ce propre frère de Garde Royale (le père de Robin des Champs) a lui aussi fait la monte à Saint-Voir et a profondément marqué l’élevage régional. Nicolas de Lageneste nous a dit : « L’externalisation de l’étalonnage nous a permis de consacrer beaucoup de temps au débourrage, au préentraînement et à l’entraînement. Nous sommes vraiment satisfaits des partenariats en cours avec plusieurs entraîneurs et préentraîneurs français. Ils font du très bon travail. La coopérative de Cercy-la-Tour fonctionne très bien et nous sommes également très contents de travailler avec elle.»

Le cas Saint des Saints. Six des huit lauréats de Gr1 de notre liste sont issus d’étalons qui sont nés (Saint des Saints) ou qui ont fonctionné (Robin des Champs et Royal Charter) à Saint-Voir. Peu d’élevages de sauteurs peuvent se prévaloir d’une telle performance. Tête de liste des éleveurs de chevaux d’obstacle à quatre reprises, Nicolas de Lageneste est le concepteur de Saint des Saints (Cadoudal), lui-même premier au palmarès des étalons en 2014. Il est le père de Quel Esprit et le père de mère de De Bon Cœur. En 2015, l’éleveur nous avait confié : « C’est à ce jour le seul cheval que j’ai gardé entier (…) Je n’en ai pas encore retrouvé un autre comme celui-là, mais j’y travaille… Il faut un bon tempérament, un vrai modèle et une origine digne d’intérêt (…) Garder un poulain entier pour en faire un cheval d’obstacle présente un vrai risque car il peut être plus fragile et plus lourd. Dans le cas de Saint des Saints, tout se présentait bien. C’est un cheval que j’ai vendu poulain à 50 % à Jacques Détré et l’objectif était clairement d’en faire un étalon. » Il a précisé ce mardi : « L’élevage, c’est beaucoup de travail, une attention de tous les instants et un investissement sur le long terme. Le partenariat avec Jacques Détré a débuté avec Saint des Saints et lorsque vous établissez un rapport de confiance avec les gens, cela finit par payer. »

Les étalons issus de la Grande Course de Haies d’Auteuil. Au moment d’accueillir Robin des Champs et de concevoir Saint des Saints, Nicolas de Lageneste a certainement été inspiré par la réussite, longtemps méconnue mais pourtant très ancienne, des pères ayant gagné en obstacle (comme Wild Risk, Samaritain, Fortina, Pot d’Or, Carmont, Italic…). Les deux dernières réunions d’Auteuil ont été marquées par les descendants d’étalons ayant remporté la Grande Course de Haies d’Auteuil. Dans le pedigree de Bipolaire (Prix La Haye Jousselin, Gr1) on retrouve Verdi (édition 1951) et Céréaliste (édition 1936), deux sires qui ont profondément marqué l’élevage du Centre-Est. Dans la souche d’Échiquier Royal (Prix Congress), on trouve la trace d’Orvilliers (édition 1968). Le Pontet (édition 1971) s’est révélé un étalon de premier plan dans l’Ouest et il est l’aïeul de Darasso (Prix Marc Antony, L). La deuxième mère de Miss Salsa Blue (Prix Sytaj, Gr3) était une fille de True Brave (2e de l’édition 1993, remportée par Ubu III).

Trois jeunes dans un club de vieux. En 2017, 23 étalons stationnés dans l’Hexagone pouvaient se prévaloir d’avoir produit au moins un gagnant de Gr1 sur les obstacles français ou anglo-irlandais. Trois sires ont décroché ce précieux sésame cette saison : Doctor Dino (Muhtathir), Kamsin (Samum) et Coastal Path (Halling), qui a débuté sa carrière à Saint-Voir. Fabriquer un étalon d’obstacle est un travail de longue haleine et ces trois nouveaux venus, âgés de 15, 13 et 12ans, font figure de jeunots au milieu d’un club de vieux. En effet 60% des sires de notre liste sont âgés de 16ans ou plus. C’est encore plus flagrant si l’on ne conserve que les quinze qui ont produit un gagnant de Gr1 à Auteuil : les trois quarts ont 16ans ou plus. Les deux plus jeunes sont Kamsin (le père d’On the Go) et Vision d’État (le père de De Bon Cœur). Seulement trois sur quinze n’ont pas de performance significative en terrain souple durant leur carrière sportive. Avant d’entrer au haras, ils ont tous été capables de courir jusqu’à 4ans, et seulement deux n’ont pas été performants sur 2.400m ou plus…

La genèse de De Bon Cœur. En novembre 2016, Nicolas de Lageneste et Jacques Détré nous avaient dévoilé les coulisses de la création de leur championne, de l’achat de sa deuxième-mère, en passant par le choix du croisement. Pour y accéder :

http://jourdegalop.com/2016/11/aux-origines-de-de-coeur-de-bonne-ascendance