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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Ces deux champions du bout du monde…

International / 14.12.2017

Ces deux champions du bout du monde…

Par Franco Raimondi

L’Amérique du Sud s’est trouvé deux champions en deux jours. Samedi dernier, la pouliche de 3ans invaincue Wow Cat (Lookin at Lucky) a ridiculisé les mâles dans le St Leger et s’est emparée de la Triple couronne palmena. Dimanche, le poulain Mr Bailetti (Exchange Rate) a fait même mieux. Avec son succès dans le Gran Premio Nacional Augusto B Leguia (Gr1), il a réalisé la Quadruple couronne du gazon au Pérou. Les deux vont se rencontrer le 11 mars sur le dirt de Maronas, en Uruguay, à l’occasion du Longines Gran Premio Latinoamericano (Gr1), la course itinérante qui fait figure de championnat continental.

Triple ou Quadruple couronne : mode d’emploi

À chaque pays sa Triple couronne. Petite différence avec l’Europe : en Amérique du Sud, les chevaux sont souvent obligés de démontrer leur talent sur le gazon aussi bien que sur le dirt.

- Argentine

Deux courses pour commencer : la Polla de Potrancas (pouliches) et la Polla de Potrillos (poulains), sur 1.600m dirt à Palermo, début septembre.

Cinq semaines plus tard, le Jockey Club, sur 2.000m gazon à San Isidro.

La grande finale est le Gran Premio Nacional, qui se dispute le deuxième samedi de novembre sur 2.500m dirt à Palermo.

Le dernier vainqueur de la Tripla corona est Refinado Tom (Shy Tom) en 1996.

- Chili

Il existe deux Triples couronnes.

La plus importante est la Tripla Corona Nacional qui commence le dernier dimanche d'octobre avec El Ensayo, sur 2.400m gazon au Club Hipico de Santiago.

La deuxième épreuve est le St Leger, à l’affiche en décembre sur 2.200m dirt à l’Hipodromo Chile. La série se termine le premier dimanche de février avec El Derby, sur 2.400m gazon à Valparaiso.

Le dernier gagnant de la Tripla Corona Nacional fur Wolf (Domineau) en 1990/1991.

La Tripla Corona de l’Hipodromo Chile est entièrement sur le dirt et comporte les 1.000 et 2.000 Guinées (1.600m dirt) pour commencer, début septembre, le Gran Criterium (1.900m dirt), début octobre, et le St Leger (2.200m dirt).

- Pérou

Pour ce pays, c’est une Quadruple couronne et pour la remporter il faut galoper sur le dirt et sur le gazon.

Les trois premières étapes sont sur le dirt : Polla (1.600m), Premio Ricardo Ortiz de Zavalos (2.000m) et Derby Nacional (2.400m).

La quatrième est le Gran Premio Nacional Augusto B. Leguia (2.600m en gazon).

Le dernier lauréat de la Quadruple couronne (avant Mr Bellaiti) fut Stash (Stack) en 1992.

Il existe aussi une Quadruple couronne sur le gazon avec trois épreuves sur 1.800m, 2.000m et 2.400m avant de se conclure avec le Gran Premio Nacional.

- Uruguay

C’est la Triple couronne la plus simple et elle se dispute sur le dirt de Maronas.

Comme en Argentine, il y un double accès via la Polla de Potrancas et la Polla de Potrillos, sur 1.600m.

Mâles et femelles se retrouvent ensuite sur 2.000m dans le Gran Premio Jockey Club pour terminer dans le Gran Premio Nacional sur 2.500m.

Sir Fever (Texas Fever), en 2014, est le dernier qui a remporté la Tripla Corona.

 

Wow Cat, deux couronnes. La pouliche Wow Cat est devenue une star et a déjà trouvé sa place dans la presse généraliste du Chili. Elle est devenue la première femelle de l’histoire à remporter la Triple couronne palmena qui offre un bonus et un total de 600.000 US$ dans les trois courses. Il s’agit de sa deuxième couronne après celle des femelles mais elle ne peut pas gagner la vraie, la Triple Corona Nacional, parce que son entourage a fait l’impasse sur la première épreuve, le Clasico El Ensayo (Gr1, 2.400m sur le gazon) et ne souhaite pas la courir dans la troisième,  El Derby (Gr1), un vrai événement social du Chili, qui est à l’affiche début février à Valparaiso, encore sur le gazon et sur 2.400m.

Les États-Unis, mais après. Il se murmurait qu’après le St Leger, Wow Cat devait partir pour les États-Unis, destination l’écurie de Chad Brown, mais son éleveur et propriétaire, Pedro Hurtado, a expliqué au Latin American Thoroughbred, le JDG de l’Amérique du Sud : « Nous avions deux options : soit l’envoyer tout de suite aux États-Unis, soit courir le Longines Gran Premio Latinoamericano. Nous avons choisi la seconde option et cela ne nous empêchera pas d’envoyer la pouliche aux États-Unis ensuite. Nous n’avons pas voulu prendre le risque de la courir dans El Derby, sur une autre piste, une autre surface et une autre distance. En revanche, le Latino est une course continentale, avec une bonne allocation et beaucoup de prestige. Le seul souci est le déplacement, qui a souvent posé problème par le passé. J’espère que les dirigeants uruguayens ont déjà pensé à une solution convenable. »

 

Pour en savoir plus sur les courses d’Amérique du Sud

Le Latin American Thoroughbred est l’équivalent de JDG pour les courses d’Amérique du Sud. Pour découvrir ce petit cousin de JDG : http://www.latamtho.com.

 

La meilleure en 25 ans. Il n’est pas facile juger le niveau des différents pays de l’Amérique du Sud, ni de les comparer entre eux, mais tout ce que Wow Cat a fait chez elle est le signe d’une championne. Huit courses, huit succès par plus de 48 longueurs et un seul vrai risque couru, dans le Tanteo de Potrancas quand, pas à l’aise sur une piste lavée par la pluie, elle a réussi à conserver une courte tête sur le poteau. Wow Cat n’a couru que sur le dirt, c’est vrai, mais c’est une  machine. Elle peut suivre n’importe quel train de course et possède une capacité très rare : accélérer sur le dirt. Constanza Burr de Hurtado, qui a élevé la pouliche avec son mari, Pedro, juge que Wow Cat est le meilleur produit sorti en 25 ans du Haras Paso Nevado.

Lookin at Lucky, le nouveau Scat Daddy. Le haras chilien a  joué un rôle important dans la réussite de Scat Daddy (Johannesburg). Les Hurtado ont toujours fait confiance à Coolmore USA et chaque année, ils ont accueilli un étalon effectuant la navette. Lookin at Lucky (Curlin), le père de Wow Cat, a remplacé Scat Daddy. Il compte deux générations et déjà huit gagnants de Groupe au Chili. De sa production dans l’hémisphère Nord sont issus cinq lauréats de Groupe, dont Accelerate, qui avait battu Arrogate (Unbridled’s Song) dans le San Diego Handicap (Gr2), et le millionnaire en dollars Lookin at Lee, deuxième du Kentucky Derby cette année. Lookin at Lucky continue d'effectuer des allers-retours au Chili mais au Haras Don Alberto. Le Haras Paso Nevado l’a remplacé par un autre Coolmore, Verrazano (More than Ready).

Paso Nevado a investi sur l’Europe. La jumenterie de Paso Nevado est assez réduite (une cinquantaine de poulinières) par rapport aux autres grands haras d’Amérique du Sud, mais elle est de haut niveau. Chaque année, une ou deux poulinières étrangères sont ajoutées au cheptel et la semaine dernière, à Tattersalls, le Haras Paso Nevado a investi 150.000 Gns pour acheter la Juddmonte Vice Versa (Oasis Dream), de la souche de Banks Hill (Danehill), et l’ancienne Wertheimer Nostalgique (Lemon Drop Kid), pleine de Kendargent (Kendor). Un peu d’Europe et un peu d’Amérique parce qu’au Chili, les bonnes courses sont à la fois sur le gazon et sur le dirt…

Du dirt, que du dirt. Wow Cat a un pedigree de pur dirt. Sa deuxième mère, Winter Harbor (Boston Harbor), est arrivée au Chili en 2004, pleine de Cat Thief (Storm Cat), suite à un excellent achat (52.000 $) à Keeneland November. Winter Harbor a donné une pouliche lors de son arrivée à Paso Nevado et ce premier produit, Winter Cat, s’est illustré avec quatre succès et une place black type avant de briller comme poulinière. Elle a un score parfait de six gagnants sur six produits : un par Powerscourt (Sadler’s Wells), trois par Scat Daddy et deux par Lookin at Lucky. Winter Harbor, quant à elle, a tracé en produisant trois lauréats black types, dont un, le 4ans Lucky Winter, par Lookin at Lucky. La souche est celle d’Overbrook Farm qui a donné, entre autre, la championne Flanders (Seeking the Gold).

Mr Bailetti, imbattable sur le gazon. Le dirt de Maronas sera une découverte pour Mr Bailetti, qui a montré toute l’étendue de sa classe depuis que son entourage a décidé de le courir sur gazon. Il a remporté coup sur coup les quatre courses constituant ce qui est considéré comme la Quadruple couronne sur le gazon, de 1.800m à 2.600m. Il n’a pas disputé le Derby Nacional (Gr1), qui est couru sur 2.400m dirt, remporté par Golden Leaf (Stay Thirsty). Ce dernier n’a pas encore été vu sur le gazon et a renoncé au Gran Premio Nacional Augusto Leguia (Gr1).

Le Pérou en mode acheteur. Mr Bailetti est un joli gris, qui possède une redoutable pointe de vitesse et, tout comme Golden Leaf, il a été élevé en Argentine. Le Pérou est un pays qui ne produit pas assez de chevaux pour alimenter ses courses. D’après les données de la Fiah, la production s’élève à un peu plus de 600 poulains par an – comme l’Italie – pour près de 2.000 courses. Le calcul est vite fait : il faut importer des chevaux ! Mr Bailetti a été acheté 600.000 pesos (30.000 €) à la vente Argentina Premier où il était présenté par le Haras La Leyenda, une structure assez jeune qui s’étend sur 300 ha à San Antonio de Areco, dans le cœur du pays d’élevage.

Aux soldes de Godolphin… Le poulain s’appelait à l’époque Opera Montefusco et il est le premier produit d’Opera Lily (Street Cry). Inédite, cette dernière a été achetée 20.000 $ à Fasig Tipton July, par le Haras La Leyenda, alors qu’elle avait 3ans. Elle est tout de suite partie pour l’Argentine et a été saillie par Exchange Rate (Danzig), qui faisait la navette avec Three Chimneys. C’est sans doute la mère d’Opera Lily, la très bonne Folk Opera (Singspiel), lauréate des E.P. Taylor Stakes (Gr1) et du Prix Jean Romanet quand il était encore Gr2, pour la casaque Godolphin, qui a attiré les hommes du Haras La Leyenda. Folk Opera n’a pas vraiment tenu ses promesses comme poulinière. Elle a donné deux gagnants sur cinq sujets en âge de courir et l’année dernière, elle a été vendue 260.000 Gns, pleine de Golden Horn (Cape Cross). Godolphin s’est aussi séparé de ses filles Folk Melody (Street Cry), Lovely Memory (Shamardal) et Flower Festival (Dubawi) avant de faire cadeau à Sa Majesté la reine d’Angleterre du mâle de 2ans Refrain (Dubawi), qui a déçu lors des ses débuts.

Et une pincée de Juddmonte. Pour être exact, la souche de Mr Bailetti n’a effectué qu’un bref passage chez Godolphin, qui avait acheté Folk Opera yearling pour 105.000 Gns à Tattersalls. Elle vient d’une grande souche Juddmonte, celle de la lauréate du Prix Marcel Boussac Proportional (Beat Hollow). Le prince Abdullah avait vendu la troisième mère de Mr Bailetti, Skiphall (Halling), lors d’une réduction d’effectif à Keeneland January, en 2003, pour 47.000 $. La jument avait pris des places en France sous la férule de Pascal Bary.

Un championnat continental. Les histoires d’élevage de Wow Cat et Mr Bailetti sont assez similaires et typiques de l’Amérique du Sud. Les deux doivent se rencontrer le 11 mars à Maronas dans le Longines Gran Premio Latino Americano et ils retrouveront le lauréat du Derby argentin Roman Rosso (Roman Ruler) et celui du Nacional uruguayen El Abanderado (Capitano Corelli). Ensuite, les meilleurs partiront pour les États-Unis ou vers d’autres destinations… La réussite n’est pas assurée, mais avant de condamner les quelques échecs passés, il faut considérer les difficultés qu’affrontent ces chevaux. C’est un peu ce qui arrive aussi dans d’autres sports. Des footballeurs qui sont des cracks chez eux n’arrivent pas à s’adapter à l’Europe.

Pas de Nord sans le Sud. Combien de chevaux européens seraient-ils capables de maîtriser un changement d’hémisphère, c’est-à-dire de saison, d'alimentation, de méthode d’entraînement ? L’histoire récente nous a permis d’admirer des champions de la taille d’Invasor (Candy Stripes) et de Candy Ride (Ride the Rails). On trouve un bout d’Amérique du Sud dans les pedigrees de gagnants classiques dans le monde entier. Les quelques 15.000 produits qui naissent chaque année en Argentine, Brésil, Chili, Uruguay et Pérou sont une mine pour les nations riches. C’est grâce à eux que des courants de sang abandonnés pour suivre les modes et le commerce résistent encore et font la force et la diversité du pur-sang. Sans le Sud, le Nord n’existerait pas.