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L’ÉDITO - Les courses, le football, les bulles et leurs diamètres…

Autres informations / 22.12.2017

L’ÉDITO - Les courses, le football, les bulles et leurs diamètres…

L’ÉDITO

Les courses, le football, les bulles et leurs diamètres…

 

Par Franco Raimondi

Un vieux turfiste de San Siro m’a appris une chose : il ne faut jamais célébrer une victoire avant la validation des commissaires, même si ton cheval a pris vingt longueurs d’avance à 200m du poteau et que les autres se sont trompés de parcours… En Italie, on a sans doute hérité du poète Giacomo Leopardi…

Les commissaires ont validé le résultat : les ventes de pur-sang en Europe ont encore progressé. Arqana affiche un chiffre d’affaires de 133,9 M€, Goffs est à 121,7 M€ et la locomotive Tattersalls à 391 M€. Le cumul s’élève à 646,6 M€ pour 11.171 lots adjugés. En 2007, l’année de tous les records, le chiffre d’affaires des trois maisons était de 548 M€ (avec une livre qui pesait 1,37 € !) pour 10.873 chevaux vendus. En 2010, l’année de la crise, le chiffre d’affaires s’était effondré à 318,2 M€ pour 8.370 vendus.

 

Les ventes aux États-Unis à – 19,2 % par rapport à 2007. L’industrie du pur-sang peut se sentir comme le parieur qui a le ticket d’un cheval qui a pris vingt longueurs d’avance alors que les autres se sont trompés de parcours… Il faut presque se pincer pour y croire. Doit-on craindre l’explosion de la bulle ? Mais en fait, s’agit-il d’une bulle spéculative ou bien le marché a-t-il trouvé enfin son équilibre ?

L’exemple des États-Unis renforce les pessimistes. De l’autre côté de l’océan, d’après les chiffres de State of the Market publiés par Bloodhorse, le marché du pur-sang n’a pas encore retrouvé les valeurs de 2007. Malgré une progression assez régulière, le chiffre d’affaires des ventes en 2017 affiche 997,1 M$, soit 80,8 % par rapport à 2017, quand 21.215 chevaux avaient été vendus pour 1.234 M$. La crise américaine a été beaucoup plus dure, au point que, en 2010, le chiffre d’affaires était la moitié de celui de trois ans plus tôt.

 

Le haut de gamme. Quand un yearling est vendu 4 millions de Guinées et qu’une gagnante de Gr1 sortant de l’entraînement affiche 6 millions, on pense forcément à une bulle. Mais pour contrôler l’état de la forêt, il ne faut pas regarder qu’un seul arbre. Vingt et un yearlings ont été vendus à plus d’un million d’euros en 2017, et quatorze pouliches et poulinières ont franchi ce cap. Descendons le prix d’achat des femelles jusqu’à 500.000 €. Quarante et une femelles ont atteint ce prix et j’ai dénombré vingt-huit investisseurs différents, dont les deux tiers sont aussi vendeurs de yearlings et de foals.

 

La recette millionnaire. La recette signée Paul Bocuse pour élever un yearling ou un foal millionnaire requiert trois ingrédients : une saillie d’un étalon top (100.000 € ou plus), une poulinière de haut niveau (500.000 € ou plus) et beaucoup de chance. D’après un calcul de bonne ménagère, les 500.000 € pour une poulinière sont à amortir sur quatre produits, dont le quatrième passera en vente quand le plus vieux aura 4 ans. Le coût brut (saillie plus amortissement de la poulinière) se situe autour de 300.000 €. Sans le troisième ingrédient, il est difficile de boucler le budget, mais cela reste quand même jouable.

 

S’enrichir avec les chevaux ? Les chevaux millionnaires ne sont qu’une fraction du marché. C’est en descendant de quelques marches que l’on risque l’explosion de la bulle. Par rapport à d’autres secteurs, l’industrie du pur-sang est à l’abri du crash. L’élevage reste une activité agricole et la sagesse paysanne est un parachute. Pour beaucoup d’acteurs, élever et faire courir les chevaux n’est pas l’activité principale. C’est une bonne assurance contre le risque de spéculations forcées. Je n’ai pas connu un seul éleveur ou propriétaire qui pensait devenir riche avec les chevaux. Quelques-uns ont réussi à gagner, d’autres n’ont pas perdu ou ils estiment avoir reçu en plaisir ce qu’ils ont dépensé. Certains se sont ruinés, mais comme disait le vieux turfiste, si un homme gâche sa vie pour le jeu, ce n’est pas un problème de jeu... Il aurait fait de même avec les femmes, la drogue ou l’alcool.

 

Une pluralité d’investisseurs. Je ne veux pas jouer l’optimiste stupide, mais le marché a trouvé après la crise de 2010 des règles solides et surtout de nouveaux investisseurs. Cette année, 22 acheteurs différents ont signé un bon aux ventes pour s’assurer au moins un yearling à plus de 500.000 €. Parmi eux, il y a des courtiers qui ont travaillé pour plusieurs clients. En Europe, il existe donc deux douzaines de propriétaires qui peuvent sortir sans problème un demi-million pour s’offrir le rêve d’un yearling de haut niveau.

 

L’histoire de Satomi-San. C’est une bonne base. Un monsieur très riche qui veut s’amuser avec le sport a un grand nombre de choix possibles, mais, s’il veut arriver au top niveau, les courses sont l’amusement qui lui reviendra le moins cher. La comparaison avec le football est flagrante. Godolphin a dépensé cette année 51,3 M$, d’après Bloodhorse, pour acheter des chevaux, le cheikh Hamdan en est à 39,6 M$, le dixième du classement est le Japonais Hajime Satomi qui a sorti 14,2 M$ pour s’offrir cinq yearlings et onze foals. Satomi-San, c’est un bon exemple. De 2011 à 2016, il a acheté 49,3 M$ aux ventes de yearlings. Il a gagné depuis 2013 vingt-deux Groupes, dont six Grs1. Il a monté – si on raisonne en termes de football – une équipe qui peut jouer dans l’Europa League, et même avec des chances d’arriver aux demi-finales.

 

L’exemple du football. Combien aurait-il dû investir en footballeurs pour arriver aux mêmes résultats ? Disons dix fois plus et sans rater un seul achat. On nous explique que le football est devenu un business, mais c’est difficile à croire. Combien de clubs en Europe produisent-ils des bénéfices pour leurs propriétaires ? Une douzaine peut-être. Les autres sont toujours en quête d’un investisseur, ou plus exactement d’une nouvelle victime. Le football est un sport qui risque de voir la bulle exploser. On le voit de semaine en semaine, avec des clubs qui ont tout gagné et sont tombés dans les mains de spéculateurs. La force des courses, c’est que nous sommes une petite industrie, assez saine, qui a ses règles et n’a pas fait la promesse de l’argent facile. Nous ne sommes pas une grande bulle qui peut exploser d’un moment à l’autre, mais plutôt une multitude de fines bulles… Nous sommes du champagne ; les autres du Coca !