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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Le flair de Jean-Louis Bouchard

Courses / 30.01.2018

Le flair de Jean-Louis Bouchard

Par Adeline Gombaud

Jean-Louis Bouchard nous a reçus longuement dans sa maison du XVIe arrondissement de Paris. De Sacred Life au programme de sélection, il a parlé sans langue de bois. Mais s’il ne fallait retenir qu’une chose de ce propriétaire qui a gagné presque toutes les grandes courses françaises, c’est son attachement viscéral à ses chevaux. L’odeur de l’écurie, plutôt que celle des salons bourgeois…

Jour de Galop. – La dernière fois que votre nom est apparu dans nos colonnes, c’était juste avant le Critérium International (Gr1), dont Sacred Life était l’un des favoris… Comment avez-vous vécu l’annulation des courses à Saint-Cloud ?

Jean-Louis Bouchard. – J’étais en vacances dans ma propriété du Var, avec mes petits-enfants, mais j’étais revenu à Paris pour assister à la course. Que dire ? Pour moi, propriétaire, c’était une distraction en moins… Même si c’était pénible d’assister à cette annulation, car les courses n’ont pas été annulées pour une bonne raison.

Qu’entendez-vous par là ?

Que l’on annule les courses pour des raisons de sécurité, je peux le comprendre. Ce que je n’ai pas compris en revanche, c’est que l’on n’essaie même pas de faire venir les chevaux au rond de présentation ou sur la piste. L’impression que cela m’a laissé, c’est une grande confusion. Et quand il y a de la confusion, c’est qu’il y a un manque de direction. Quand on cède de cette façon, c’est la voie ouverte à tous les abus.

Compreniez-vous les revendications des professionnels qui ont bloqué la réunion ?

Je ne m’exprimerai pas sur ce sujet. Pour critiquer, il faut faire partie des organisations. J’ai voulu me présenter au Comité de France Galop lors des dernières élections, mais j’ai dépassé l’âge limite, qui est fixé à 65 ans. J’en ai 75… Cette limite me semble d’ailleurs assez archaïque, quand on sait à quel point l’espérance de vie a augmenté. J’avais pourtant envie de m’impliquer, et j’avais le temps pour cela…

Avez-vous un avis sur le fait que les épreuves n’aient pas été recourues ?

À partir du moment où les visiteurs étrangers, notamment irlandais, n’étaient pas en capacité de revenir, il ne fallait pas recourir, au risque de dévaloriser la course. Peut-être aurait-il fallu décider de recourir dès le soir-même, avant que les étrangers n’aient quitté l’hippodrome. Je pense que la vraie raison de la décision de ne pas courir est dans la volonté de préserver la qualité de la course. Ce n’était pas une question d’argent.

Vous parlez d’une distraction en moins : était-ce vraiment votre état d’esprit ?

Comprenez-moi bien : je suis propriétaire. Les courses ne sont ni ma raison d’être, ni mon gagne-pain. La situation est tout autre pour les professionnels, qui ont subi un vrai manque à gagner. Moi, j’ai ressenti une légère déception. Mais qui sait ? Peut-être aurions-nous été déçus de sa performance ? Peut-être le poulain aurait-il pris trop dur ? Mais peut-être aussi qu’il manquera de maturité cette année du fait de ne pas avoir couru… On ne peut pas savoir. Ce que je sais, en revanche, c’est que je passe un hiver bien agréable, en rêvant au printemps classique, et en gardant en mémoire l’accélération du poulain dans le Prix Thomas Bryon !

Comment va Sacred Life ? Avez-vous déjà un programme en tête pour lui ?

Il va très bien. Je vais le voir demain [lire mardi]. Si tout va bien, il pourrait faire sa rentrée dans le Prix Djebel, et si nous avons la chance qu’il gagne, nous pourrons penser aux Guinées.

Les Guinées, plutôt que la Poule ?

J’adore les courses. Et pour tout amoureux des courses, les classiques anglais, c’est quelque chose ! J’ai eu la chance de gagner le Derby irlandais avec Dream Well, en association avec Maria Niarchos, et j’ai très envie de goûter à nouveau à cette sensation. Et puis je crois que le Rowley Mile pourrait convenir au cheval. Dans le Thomas Bryon, il avait un peu de mal à suivre, avant de changer de jambe et de produire cette accélération qui est sa force. Cela peut paraître un peu prétentieux de parler de Guinées, mais si on ne rêve pas un peu quand on a un poulain invaincu, on ne le fera jamais !

Vous avez des chevaux chez Pascal Bary depuis son installation. Mais vous avez diversifié vos collaborations depuis quelques années. Comment s’est passée votre rencontre avec Stéphane Wattel ?

Il cherchait un copropriétaire pour City Light, qui était alors yearling. C’était un beau cheval, il me l’a proposé et j’en ai acheté la moitié. Et comme je n’ai pas l’habitude de retirer un cheval à son entraîneur, je le lui ai évidemment laissé ! Le poulain avait fait impression lors de ses débuts à Saint-Cloud. Il a beaucoup de talent mais n’est pas très simple. Nous l’avons gardé à l’entraînement cette année. Il a pris de la force et devrait faire un bon 4ans. Quant à Stéphane Wattel, c’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup. Et puis j’aime aller voir mes chevaux le matin. J’ai habité pendant trente ans à Gouvieux. Je n’avais que quelques pas à faire pour aller sur les pistes. À présent, il me faut près d’une heure trente pour aller à Chantilly avec le trafic. Me rendre à Deauville ne me prend pas beaucoup plus de temps. Sachant aussi que je viens d’acheter un haras à côté de Deauville. Je récupère les clés demain… Je serai donc plus régulièrement à Deauville.

Ce haras à côté de Deauville, c’est pour développer votre élevage ?

J’ai toujours eu deux ou trois juments, mais comme pour mon écurie de course, je suis frustré quand je ne suis pas au contact de mes chevaux. On ne peut pas connaître ses chevaux quand on ne les voit pas régulièrement. On ne peut pas s’y attacher… Donc ce haras, c’est pour prendre du plaisir, vivre avec les chevaux. Astier Nicolas va s’y installer. C’est Philippe Augier qui me l’a présenté il y a deux ans. Le contact est très bien passé. Nous allons construire un barn de 24 boxes et une piste pour qu’il puisse entraîner ses chevaux de complet, et j’ai moi-même investi dans quatre chevaux avec les Jeux Olympiques comme objectif. L’élevage de pur-sang occupera l’autre moitié du haras. Il y aura mes neuf poulinières – que j’ai achetées aux ventes d’élevage Arqana – et leur descendance.

On sent chez vous un vrai besoin de vivre avec vos chevaux…

J’ai des Comtois dans ma propriété du Var, qui sont attelés pour faire visiter le vignoble. Et je me promène en calèche, j’adore ça ! J’ai aussi deux chevaux espagnols qui viennent de chez Mario Luraschi. J’en monte un régulièrement, c’est une vraie mobylette ! Donc pour répondre à votre question, oui j’ai besoin de vivre avec eux. Enfant, j’allais très souvent chez un oncle qui avait une ferme dans la Beauce, car il n’y avait pas grand-chose à manger dans le Paris de l’après-guerre. Il avait une trentaine de chevaux de trait pour le travail des champs. Je me précipitais dans l’écurie. J’ai toujours aimé l’odeur du cheval… C’est difficile à expliquer !

Revenons aux chevaux de course. On a parlé de Pascal Bary et de Stéphane Wattel, mais vous avez aussi des chevaux chez Freddy Head, Fabrice Chappet, Jean-Claude Rouget et Joséphine Soudan.

Ce sont surtout des histoires d’opportunités… Concernant Fabrice Chappet, j’ai acheté la moitié de La Berma avec Antoine Gilibert et cela s’est bien passé, donc je lui ai ensuite confié des yearlings. Avec Freddy Head, nous avons un très bon 3ans, Near Gold (Dansili), un espoir classique. Joséphine, je l’ai connue assistante chez Pascal. Nous lui avons mis un cheval pour la lancer. Actuellement, elle en a trois sous sa responsabilité.

Votre effectif a grandi ces dernières années…

J’avais pour habitude d’avoir sept ou huit chevaux à l’entraînement. Je viens de faire le calcul : je devrais en avoir vingt-cinq à courir régulièrement cette année ! C’est la résultante d’un double phénomène. D’abord, j’ai des moyens supérieurs à ceux que j’avais précédemment, en raison de la forte expansion de ma société Econocom. Ensuite, je suis conscient que chaque année qui passe, c’est une année de moins à vivre cette passion. Alors j’ai envie de m’amuser, d’en profiter !

Depuis toujours ou presque, c’est Gérard Larrieu qui se charge de vos achats. Comment fonctionnez-vous ?

J’ai connu Gérard en même temps que Pascal, à l’époque où ils travaillaient pour François Boutin, dont j’étais le voisin. À l’époque, Gérard voulait être entraîneur. Il a découvert le métier de courtier aux États-Unis. Notre collaboration s’est faite naturellement. J’ai une totale confiance en lui, évidemment, et il est très talentueux. Concernant les yearlings, il va les voir régulièrement, et peut ainsi juger de leur évolution. Il effectue un premier tri ainsi, et je prends la décision finale. Aux ventes, on peut faire des erreurs. Cela m’est arrivé souvent.

À quel genre d’erreurs faites-vous allusion ?

À chaque vente correspond un type d’acheteurs. Je pense qu’il ne faut jamais avoir l’impression de faire une bonne affaire. Dans une vente sélectionnée, un poulain avec un très bon papier et un très beau modèle, si je le paye 200.000 €, c’est que les autres n’en ont pas voulu. Il faut éviter d’être dans un second choix, d’acheter hors catégorie si vous voulez. Sacred Life, on l’a payé 50.000 €. C’était un prix cohérent. À la même vente, j’ai acheté un Frankel pour 200.000 €. Ce n’était pas un prix normal pour un poulain avec son modèle et son papier. Je ne dis pas que cela ne fera pas un bon cheval, mais on prend un risque.

Vous avez commencé en achetant des réclamers. Vous avez eu aussi pas mal de succès avec des chevaux achetés après une course ou deux, comme Guislaine, Sierra Madre, Celtic Arms, Ragmar…

J’ai commencé par les réclamers car je n’avais pas les moyens de faire autrement. J’ai globalement eu beaucoup de chance dans tous mes achats. Blue Canari a été acheté aux ventes… Dream Well aussi. Enfin, plus précisément, il n’avait pas atteint son prix de réserve d’un million de francs. J’ai proposé à Maria Niarchos d'en acquérir la moitié.

Aimez-vous être associé sur les chevaux ?

J’adore ça ! Parce que cela me permet de rencontrer des gens qui partagent la même passion que moi. Et puis j’ai eu la chance de ne tomber que sur des bons associés ! Cette année, j’ai eu une bonne pouliche avec Chryss O’Reilly, Monroe Bay. Pas simple, mais avec de la qualité ! Le matin, elle allait aussi bien que Senga qui a gagné le Diane…

Exergue : « Recevoir un grand nombre de personnes, c’est un métier compliqué. Cela doit être fait par des professionnels. Ce métier, ce n’est pas celui des présidents de sociétés de courses… »

Il y a plusieurs années, dans une interview accordée à des confrères, vous aviez violemment critiqué la restauration sur les hippodromes, et l’accueil des propriétaires en général. Votre avis est-il toujours le même ?

Malheureusement oui ! Recevoir un grand nombre de personnes, c’est un métier compliqué. Cela doit être fait par des professionnels. Ce métier, ce n’est pas celui des présidents de sociétés de courses… À notre époque, c’est un sujet d’autant plus sensible que la concurrence est forte dans l’offre de spectacles en tout genre. Grâce à ma position sociale, j’ai la chance d’être invité à de nombreux événements. J’en choisis certains, car je ne peux aller partout. Même l’art d’inviter est compliqué ! Il ne faut pas le faire trop tôt, sous peine d’être impoli, ni trop tard, il faut susciter l’envie. Et ensuite, évidemment, il faut que la réception soit à la hauteur. Par le passé, j’ai fait venir des membres de ma famille ou des amis aux courses. Je ne le fais plus, car ils ont toujours été très déçus par l’accueil.

Pensez-vous que ParisLongchamp soit de nature à inverser la donne ?

Je n’ai pas visité le site, donc il m’est difficile de répondre à cette question. Les échos que j’ai reçus à ce sujet sont plutôt bons, mais certains professionnels ont peur que les loges, achetées très cher par des personnes qui vont trois fois aux courses dans l’année, ne restent désespérément vides.

Pourquoi, selon vous, les courses ont-elles perdu leur popularité ?

Je me souviens du Grand Prix de Paris 1961, gagné par Balto. Il y avait 100.000 personnes à Longchamp. On ne pouvait pas bouger ! Et les jours de semaine, il y avait du monde aussi. C’était la fête, une fête très populaire. L’offre de spectacle s’est beaucoup diversifiée depuis. Tout a évolué… Sauf les courses ! Enfin, si, elles ont un peu changé mais pas en bien. Il n’y a plus de logique dans le programme…

Pouvez-vous préciser votre réflexion ?

Dimanche, nous avons assisté à un superbe Prix d’Amérique, avec une vraie dramaturgie. Ces chevaux, nous les avons suivis pendant les quatre B, et nous allons encore les suivre dans les Prix de France et de Paris. On connaît les acteurs, on s’y attache… Le programme est très bien fait, car il est lisible pour le public. Au galop, depuis que le Jockey Club est passé sur 2.100m, il n’existe plus de chemin type pour y parvenir. Même les entraîneurs s’y perdent. J’ai plusieurs poulains pour courir les classiques cette année, et leurs entraîneurs ne savent pas quelle voie emprunter ! Le 8 avril, il y aura le Prix La Force et une Classe 1 à Longchamp. Rien ne dit que la Classe 1 sera plus facile que la Force ! Auparavant, la filière était bien identifiée : Greffulhe, Hocquart, Noailles, Lupin… Tout cela n’existe plus. C’est comme si on avait enlevé la pierre faîtière d’une construction… Il manque la dramaturgie. Or, sans dramaturgie, pas de spectacle ! Raccourcir le Jockey Club n’était pas une mauvaise idée. Cela nous évite la concurrence avec le Derby d’Epsom. Mais il aurait fallu reconstruire un programme de sélection cohérent.

 

Avez-vous d’autres idées pour redonner de l’attractivité aux courses ?

Je pense qu’il faudrait créer un meeting de cinq jours à Longchamp, fin septembre, début octobre, comme le font les Anglais avec Royal Ascot. Le week-end de l’Arc, les Grs1 s’enchaînent toutes les demi-heures. C’est comme si l’on vous servait sept plats principaux au cours d’un dîner ! Il faut deux Grs1 maximum par réunion, avec une montée en régime jusqu’à l’Arc. On a vu l’an dernier que le week-end des Poules à Deauville avait très bien fonctionné.

Vous n’avez jamais caché que vous étiez venu aux courses par le jeu. Si vous aviez 18 ans aujourd’hui, joueriez-vous aux courses ?

Sans doute ! Mais jouer aux courses est devenu très compliqué, avec toutes ces combinaisons… J’aime les paris simples, de temps en temps un jumelé… J’ai beaucoup joué, je joue moins désormais. Entre 20 et 30 ans, j’ai même vécu grâce au jeu. Nous étions un groupe de copains, nous connaissions les performances des chevaux par cœur, nous parlions beaucoup aux entraîneurs. Quand on leur pose les bonnes questions, ils vous répondent ! À l’époque, le taux de prélèvement était moins important qu’à présent. Il devait être de 16 %. Donc il suffisait d’être 16 % moins bête que les autres pour gagner ! Plus exactement, il fallait combiner plusieurs talents : le goût du jeu, la capacité d’observation, la mémoire, la faculté d’analyse. C’est ce qui rend ce jeu passionnant…

Pourquoi, selon vous, n’attire-t-il plus la jeune génération ?

Je n’ai pas de réponse à cette question… En revanche, comme je l’ai dit pour l’événement, faire venir les gens sur un hippodrome, les faire jouer, comprendre pourquoi et comment ils jouent, c’est une affaire de professionnels, ce sont de vrais métiers. Nos dirigeants sont là pour organiser des courses, et ils le font bien. Mais ils doivent comprendre qu’ils doivent sortir du microcosme hippique et aller chercher à l’extérieur du monde des courses des personnes qui pourront réfléchir à ces problématiques.