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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Jouer après le départ ? Une légende urbaine

Institution / Ventes / 31.01.2018

Jouer après le départ ? Une légende urbaine

Par Mayeul Caire

Non, personne ne parie après le départ d’une course. C’est ce que le PMU a démontré mardi, visite de son centre technique à l’appui. Et à partir de juin, le phénomène de variations de cote après le départ dues aux masses étrangères n’existera plus.

Plusieurs fois, au cours des derniers mois, la cote du cheval gagnant a fortement baissé pendant la course. Chez les parieurs français, en particulier les plus investis, une rumeur s’est rapidement propagée : « Certains parieurs jouent après le départ ! » Mais qui, au juste ? Pas les initiés français, puisqu’eux-mêmes se plaignent de subir ce phénomène… Alors ? Alors la rumeur a désigné les grands parieurs internationaux (G.P.I.). Depuis quelques mois, ces monstres aussi froids que lointains et mal connus font l’objet de tous les fantasmes et de toutes les accusations. Il était donc logique qu’on leur mette sur le dos le privilège de parier après le départ !

Pour combattre la rumeur, le PMU n’avait pas d’autre option que de jouer la transparence. Mardi, il a donc ouvert les portes de son centre informatique d’Évry à une délégation de journalistes, allant des Echos au Parisien, en passant par RTL et Paris-Turf. Jour de Galop était également présent. Et voici ce que nous avons vu, enfermés dans le centre technique ultrasécurisé du PMU – tels les braqueurs claquemurés dans l’imprimerie à billets de la Casa de Papel (Netflix).

Façon Bourse de Paris. Le centre technique est situé sur l’emprise de l’ancien hippodrome d’Évry. Il jouxte la piste, à l’endroit où l’on donnait le départ des parcours en ligne droite, c’est-à-dire au point le plus éloigné des tribunes.

Disons-le, même si ce n’est pas l’objet de notre article : le lieu, en dehors de la partie occupée par le PMU, a aujourd’hui triste allure. En quittant l’autoroute, au niveau de Ris-Orangis, on tombe sur un impressionnant camp de migrants, qui ont bâti un bidonville entre l’A6 et l’hippodrome. Le champ de courses lui-même est une friche…

À l’entrée du complexe informatique du PMU, l’ambiance change. On se croirait sur une base militaire. Grillages, barrières, vérification d’identité, badge électronique pour pouvoir circuler dans l’emprise. Rien n’est laissé au hasard. Historiquement, "Évry" accueillait les machines. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. À présent, elles sont ailleurs, dans un lieu tenu secret. Exactement comme les ordinateurs de la Bourse de Paris. À Évry, il reste les hommes : 150 personnes travaillent principalement sur deux sujets. Le premier, c’est la maintenance informatique : 24h/24 et 7j/7, ils assistent les points de vente ; ils se tiennent également prêts à intervenir à tout moment pour réparer un bug et éviter une trop longue suspension dans la prise de paris ; enfin, leur rôle est de mettre à jour, toutes les nuits, le système informatique. Le second sujet traité à Évry – celui qui a motivé l’opération "transparence" du jour – est le bon déroulement des opérations et leur suivi (notamment le contrôle des enjeux et le paiement des rapports).

Comme saint Thomas. Passé le portique de sécurité, nous entrons dans un bâtiment tout en longueur. À l’intérieur, l’ambiance est plus cool : on nous tient les portes pour ne pas avoir à badger ; un baby foot jouxte les machines à café ; des boxes accueillent de confortables canapés pour les temps de pause ; on a même installé des panneaux anti-bruits sur les murs. Nous sommes dans la salle des opérations. Ici, pas de photos. Alors pour décrire le lieu, disons que cela ressemble à un studio télé, ou à la tour de contrôle d’un aéroport, avec les techniciens PMU dans le rôle des aiguilleurs du ciel. Les bureaux sont disposés en arcs de cercle, tournés vers un point central. Devant chaque poste de travail, un ordinateur, une imprimante et un téléphone. Le téléphone est sur haut-parleur. L’opérateur local est en relation avec le responsable PMU sur l’hippodrome. C’est par ce canal téléphonique, à la fois simple, robuste et rapide, que l’homme aux courses transmet l’ordre de bloquer la prise de paris, une fois le départ de la course validé. Sur son ordre, on voit alors l’écran de l’ordinateur changer d’aspect : alors que chaque ligne était noire des chiffres d’enjeux, elle blanchit subitement – signe que toute activité a cessé. Nous constatons, de visu, que les différents canaux (français et étrangers) sont bien fermés simultanément.

Puis les imprimantes crépitent : on nous montre les enjeux au Simple gagnant, cheval par cheval, dans la seconde qui suit le départ. Nouveau crépitement, une minute plus tard : les feuilles présentent, cette fois, les enjeux finaux consolidés. Surprise : sur certains chevaux, de nouveaux enjeux ont fait leur apparition entre le départ et la minute qui a suivi le départ ! Et ces enjeux viennent de l’étranger… La rumeur serait donc fondée.

Les variations de cotes après le départ ? Une explication technique. Directeur des opérations et systèmes d'information du PMU, Paul Cohen-Scali explique : « Non, personne ne joue après le départ ! Le différentiel que pouvez constater a une explication technique simple. Aujourd’hui, 8 % des enjeux étrangers en masse commune passent par un protocole un peu ancien appelé ITSP. C’est le protocole utilisé aux États-Unis et à Hongkong notamment. Son défaut est de transmettre les enjeux par paquets, toutes les minutes et demie, au lieu de nous transmettre les paris au fur et à mesure, pari par pari, ce que permet le système que nous avons développé (baptisé IS, comme Interface Synchrone) et qui traite 92 % de nos transactions internationales en masse commune. »

Concrètement, l’opérateur étranger connecté via ITSP est logé à la même enseigne que tout le monde : quand le PMU, depuis Évry, bloque les transactions au départ, il est instantanément bloqué. Il rassemble alors les derniers paris qu’il a enregistrés (au maximum dans la dernière minute et demie) et il a moins de 30 secondes pour les transmettre au PMU. Ce délai est nécessaire, à cause du protocole ITSP qui est plus lent qu’IS. Si jamais, dans ces derniers instants, un ou plusieurs parieurs étrangers, jouant chez cet opérateur partenaire du PMU, ont massivement misé sur un cheval, leurs paris arrivent donc dans le système PMU après le départ… et, logiquement, font évoluer – à la hausse ou à la baisse – les cotes qu’Equidia affichait au départ. Le décalage est même, en réalité, supérieur à 30 secondes, car Equidia elle-même n’actualise les cotes en provenance du PMU que toutes les 20 secondes.

Dans les récents cas litigieux, comme la spectaculaire baisse de cote de Traders dans le Cornulier, l’explication vient de là : un gros parieur étranger a joué 50.307 € une dizaine de secondes avant le départ… Quand les parieurs français ont suivi la course sur Equidia, ils en sont restés à ce qu’affichait la chaîne au top départ (à 15h15’’11) : 5,6 en Simple gagnant. On comprend leur surprise, voire leur colère, lorsqu’une fois le poteau passé (à 15h16’’55), le bandeau des cotes a fait son retour sur l’écran d’Equidia avec, pour Traders, un rapport gagnant de 3,7 !

Une double problématique. On le voit, la rumeur – comme souvent d’ailleurs – reposait sur un fond de réalité : le nœud du problème résulte bien de l’addition entre la dimension tardive et la dimension internationale des paris.

C’est doublement problématique pour le PMU, puisque les jeux tardifs et les jeux étrangers ont pris une importance considérable dans le système. Savez-vous par exemple que 60 % des enjeux en Simple sont pris dans les cinq minutes précédant le départ… et 15 % dans la dernière minute. Savez-vous, par ailleurs, que le PMU enregistre 2,5 milliards de chiffre d’affaires à l’étranger (dont 1,2 milliard en masse commune, réparti dans vingt-cinq pays) ! Cela illustre la double "dépendance" du PMU : et aux enjeux tardifs et aux enjeux étrangers.

Mais au-delà de ces éléments macro, il faut regarder les choses plus en détail pour se convaincre que la rumeur était bien ce que l’on appelle aujourd’hui une "légende urbaine". Le PMU a récemment réalisé une étude sur l’évolution de la cote du futur gagnant dans les ultimes secondes : dans 55 % des cas, la cote a monté ! Voilà qui casse le mythe du gagnant dont la cote est systématiquement en baisse tout à la fin, ou bien parce que les initiés ont attendu l’ultime seconde pour le jouer discrètement, ou bien parce que certains ont eu la chance de pouvoir le jouer pendant la course… voire une fois le poteau passé ! Et quand le PMU scrute les autres jeux (du Couplé au Quinté+), les combinaisons gagnantes ont également vu leur rapport monter, au cours des ultimes secondes, dans… 72 % des cas ! Là encore, malgré quelques contre-exemples qui ont alimenté la chronique, il est faux de dire que les rapports gagnants sont systématiquement révisés à la baisse.

Rêver "juste" à partir de juin. En juin, le PMU aura fini de basculer les derniers opérateurs ITSP vers l’IS. Cela va réduire quasiment à néant les effets de masses étrangères tardives. D’abord parce que l’IS traite les paris individuellement, et non par paquets ; ensuite parce que l’IS agrège les masses beaucoup plus rapidement (10 secondes au maximum pour les masses étrangères).

De plus, pour éviter les effets déceptifs, Equidia laissera à l’antenne un bandeau de cotes simplifié pendant les quelques secondes suivant le départ, jusqu’à ce que s’affichent les vraies cotes finales. On ne pourra pas empêcher certains turfistes de penser que les cotes bougent encore parce que des turfistes jouent après le départ… mais au moins, ils connaîtront la cote finale avant l’arrivée et pourront rêver à leur juste gain avant de savoir si leur cheval s’est imposé.

 

G.P.I. : ces mal aimés qui rapportent 50 M€ nets/an à la filière…

Jusqu’à mardi, on savait peu de choses sur les Grands Parieurs Internationaux (G.P.I.). En même temps, ce n’était pas si anormal, si l’on transpose cela dans un autre secteur économique : Peugeot ou Danone publieraient-il la liste de leurs plus grands clients à l’international, sous prétexte qu’ils sont étrangers ? Mais il est vrai que le jeu d’argent n’est pas une activité comme une autre… et que la transparence y a des vertus supérieures.

Ainsi, le PMU nous a appris qu’il existait une centaine de G.P.I. dans le monde. Quinze sont actifs sur le marché français : quatorze personnes physiques et une société. Ils auraient un taux de retour (ils gagneraient) de 89,5 % supérieur à la moyenne des parieurs français, mais nettement inférieur à la moyenne des gros parieurs français membres du Cercle (le club de ceux qui jouent plus de 150.000 €/an au PMU). Mais en fait, leur taux de gains est supérieur à 100 % car ils sont fortement récompensés par les opérateurs étrangers chez qui ils sont clients.

Dans une activité de pari mutuel dont la bonne santé est directement liée au volume, ces G.P.I. sont très courtisés par tous les opérateurs de paris hippiques du monde entier. Dans certains pays, comme les États-Unis ou l’Australie, ils pèsent 20 % du chiffre d’affaires annuel ! On ne connaît pas les chiffres au Japon et à Hongkong (deux pays où les jeux d’argent sont très strictement encadrés… qui ouvrent grands les bras aux G.P.I. !), mais ils sont sans aucun doute conséquents.

La France en est à 7,5 %. Concrètement, les G.P.I. rapportent à la filière 50 millions d’euros. Cela veut dire que sans leur apport, le PMU reverserait entre 20 et 25 millions de moins à chacune des deux sociétés-mères… La coïncidence nous montre que c’est le montant des baisses d’encouragements décidées par France Galop pour 2018. Ou pour le dire autrement : sans les G.P.I., il aurait fallu baisser les allocations de 45 à 50 M€.

Évidemment, cet apport n’est pas sans susciter des débats. La Cour des comptes, qui a depuis fait marche arrière, a beaucoup critiqué les G.P.I. Les parieurs français les plus connaisseurs s’en plaignent eux aussi. On estime que l’activité des G.P.I. ferait baisser de 2 % les gains des turfistes français.

Pour l’avenir, le PMU ne veut pas laisser les G.P.I. dépasser 10 % de son chiffre d’affaires. Et il contrôle en permanence leur activité, traquant les masses suspectes et régulant l’activité de ces parieurs un peu spéciaux. Ainsi, l’an dernier, le PMU a estimé qu’ils prenaient trop de place dans les enjeux Quinté+, ce qui pouvait expliquer en partie la perte d’intérêt des joueurs français pour ce jeu. Comme nous l’a expliqué Aymeric Verlet, directeur international, le PMU a donc relevé sa taxation de ce pari pour les étrangers… ce qui les a mécaniquement conduits à moins jouer sur le Quinté+. Du coup, certains se sont déplacés vers le jeu Simple. Non sans effets de bord : c’est parmi ces abandonnistes du Quinté+ que l’on retrouve le parieur qui a posé ses 50.000 € sur Traders à la dernière seconde ! Il a été prié de ne plus recommencer, sous peine d’exclusion. La prochaine fois, s’il veut faire un gros pari, le PMU l’invite à jouer plus tôt…