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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Fabrice Vermeulen, à part

Courses / 16.02.2018

Fabrice Vermeulen, à part

par Adeline Gombaud

Fabrice Vermeulen est l’actuel leader des entraîneurs de plat. Oui, nous ne sommes qu’à la mi-février, et cette position pourrait passer pour un épiphénomène. Ce n’est pas le cas. En 2017, il occupait la neuvième place du classement par les gains. En 2016, il pointait en douzième position. Fabrice Vermeulen n’évolue plus dans la catégorie des "petits entraîneurs de réclamer" qui était la sienne quand il s’est lancé il y a une dizaine d’années, d’abord à Ostende, en Belgique. Non. Maintenant, il a les problèmes des grands. Les bons, et les moins bons.

Les bons problèmes, c’est imaginer le programme de ses meilleurs chevaux, sans mettre tous ses œufs dans le même panier. Barkaa (Siyouni) a remporté dimanche le Prix de la Californie - Fondation Claude Pompidou (L). Il va falloir regarder plus haut… « À chaud, je n’ai trop rien dit, même si j’avais une idée derrière la tête. Nous avons plusieurs pouliches de bon niveau qui défendent des intérêts communs, et le but serait qu’elles ne se rencontrent pas tout de suite. Latita (Silver Frost), lauréate en fin d’année du Critérium du Languedoc (L), est pour le moment chez Jean-Claude Rouget. Avec elle, on peut rêver, et son programme est assez établi. Elle devrait faire sa rentrée dans la Grotte.

Seaella (Canford Cliffs) est aussi chez Jean-Claude Rouget actuellement, mais il n’est pas impossible qu’elle revienne à la maison. Elle, elle a beaucoup couru à 2ans, une dizaine de fois, et il faut voir si elle passe le cap de 2 à 3ans. Elle est sans doute en dessous des deux autres. On pense au Prix Imprudence (Gr3) ou au Sigy (Gr3) pour elle.

Concernant Barkaa, une pouliche que j’ai toujours beaucoup estimée, je n’ai pas très envie de la courir sur les 1.400m ligne droite du Prix Imprudence, un sport qu’elle ne connaît pas, et une distance qui risque d’être un peu courte. Elle a montré qu’elle avait un peu de tenue. Le Prix Vanteaux est une option sérieuse… »

Un parcours pas commun. Pensait-il un jour devoir imaginer des chemins différents pour arriver au même point, le Graal, les classiques ? Sans doute pas. Fabrice Vermeulen est un personnage à part dans le monde des courses. Cela lui a valu un temps d’être regardé de travers par ses collègues. « Mon père élevait des trotteurs pour son plaisir. J’ai toujours aimé les chevaux, et j’ai commencé à monter à l’entraînement par passion. Pendant les vacances, j’allais chez Élie Lellouche, Jacques Morin, Jean de Roualle… Là où on avait besoin d’un cavalier ! Mais j’étais trop grand et trop lourd, et sûrement pas assez doué non plus, pour monter en gentleman. Mais je voulais avoir des chevaux. Alors, pendant mes études, je travaillais pour m’offrir ce luxe. J’ai pu acheter quelques trotteurs que j’allais driver en Normandie… »

Fabrice Vermeulen le dit sans détour. C’est l’époque de la nuit, des paillettes, et de tout ce qui va avec. « Je travaillais au Queen. Une fois mon boulot terminé, je prenais ma voiture pour aller driver mes chevaux… De vingt à trente ans, j’ai vécu ainsi. J’ai gagné pas mal d’argent. J’ai adoré cette époque. J’ai côtoyé des stars, j’ai conduit des Aston Martin à vingt-deux ans… Pour moi qui étais né avec une cuillère en plastique dans la bouche, c’était tout un monde auquel je ne pensais jamais avoir accès… »

La rencontre qui change tout. Mais le jeune homme s’est fait une promesse. À trente ans, il tournera la page de la nuit. « Je ne voulais pas finir comme un vieil aigri. Et puis j’avais toujours cette volonté de faire quelque chose dans les chevaux… J’ai rencontré Jérémy (Para, ndlr) au Queen. Évidemment que s’il n’y avait pas eu les chevaux, nous ne nous serions jamais rencontrés ! Il est allé s’installer en Belgique. Je l’ai suivi. Je ne pensais pas, de toute façon, avoir les moyens d’avoir des pur-sang en France. J’ai pris mes couleurs en Belgique, un petit bout d’un cheval, et cela a commencé ainsi… » Fabrice Vermeulen obtient son permis d’entraîner en Belgique en 2007. Il est installé à Ostende, près de la mer. En 2013, le couple déménage en France.

L’envol… et la chute. Entre-temps, Fabrice a commencé à se faire un nom. Mixed Intention (Elusive City) a remporté l’édition 2011 du Prix de la Californie (L), la première Listed de l’entraîneur. C’est sa première "vraie bonne". Elle se classera ensuite deuxième du Prix de la Grotte (Gr3) de la championne Golden Lilac (Galileo), septième de la Poule de cette même Golden Lilac, deuxième du Sandringham (Gr2), et quittera les hippodromes par un succès dans le Prix de la Cochère (L). Mixed Intention a commencé sa carrière sous les couleurs de l’un des plus anciens et fidèles propriétaires de Fabrice Vermeulen, Jan Romel, avant d’être achetée par Gérard Augustin-Normand. Quelques mois plus tôt, la grise Nonsuch Way (Verglas) avait montré le chemin : deuxième du Prix Finlande (L), troisième du Saint-Alary (Gr1) 2011… Les propriétaires sont plus nombreux, l’effectif grossit.

L’année 2014, la première en France, est très correcte. Quatorze victoires, une deuxième place dans une Listed avec Holly Filly (Holy Roman Emperor), achetée à réclamer… Et puis patatras, tout s’effondre. Le virus de la rhinopneumonie frappe l’écurie : « Sur les quarante-cinq chevaux que j’avais à l’époque, seuls deux ou trois ont été capables de recourir après avoir été touchés par la maladie. Cela a été très dur. Il faut réussir à garder la confiance des propriétaires, à payer ses factures… Nous avons tout changé. Nous avions réfléchi à créer une deuxième base près de la mer, comme c’était le cas à Ostende. Puis lors du meeting de Vichy, à l’été 2015, nous avons rencontré M. Camacho. Nous nous sommes rapidement mis d’accord et nous avons installé l’antenne à Marseille. Ensuite, c’est facile : nous avons copié ce que fait Jean-Claude Rouget quant à l’organisation de ses équipes, à notre niveau des handicaps et des réclamers. »

Copier les meilleurs. Jean-Claude Rouget revient souvent dans la conversation : c’est un vrai modèle pour son jeune confrère. « Nous nous croisions souvent, sans vraiment nous connaître. Et puis nous avons fini par avoir des clients en commun, grâce au travail de Jérémy qui est le vrai commercial de l’écurie. Le contact est bien passé. On se confie des chevaux mutuellement… Oui, c’est un modèle. Je rêve d’avoir un jour autant de propriétaires que lui, prêts à investir dans des yearlings… Ne pas arriver à une vente en se demandant ce que l’on va pouvoir acheter puis à qui l’on va pouvoir vendre les éventuels achats… Acheter des yearlings, c’est le rêve, c’est l’avenir, l’espoir… »

Fabrice Vermeulen avoue surtout avoir copié le maître palois dans la gestion de son personnel. « Il est primordial d’avoir des salariés compétents, fidèles, heureux de venir travailler… Nous avons d’abord mis cela en place à Marseille, une fois que nous avons trouvé Patrick Philippi. Cela a été un peu plus long à venir à Chantilly où le roulement entre les différentes écuries est plus important. Désormais, les choses sont bien en place. Patrick Philippi est responsable à Marseille, Angelo Léo l’est à Chantilly, et chacun a quelqu’un pour le suppléer s’il doit s’absenter. L’organisation est bien huilée, si bien que l’ambiance est bonne, l’absentéisme devient rare, les salariés fidèles… Le personnel, je pense que c’est la clé de la réussite d’un entraîneur. Des bons chevaux, on peut tous en avoir. Mais sans bon cavalier pour les monter, on ne peut pas y arriver… »

La mise en place de ce satellite marseillais a en effet tout changé. La progression des résultats de l’écurie en témoigne. « Cela nous a donné une bulle d’air. Les chevaux un peu limite pour la région parisienne ont réussi à gagner leur vie dans le Sud-Est. Il existe un roulement entre les deux écuries. Les plus précoces peuvent passer l’hiver à Marseille pour les avancer au maximum. À l’inverse, les poulains qui l’ont met en route restent à Chantilly… C’est un travail à la carte. »

Chacun son rôle. Et le patron, où est-il ? « Au début, j’ai essayé de faire les allers-retours, plusieurs fois par semaine, entre Marseille et Chantilly. Mais je ne suis pas Soumillon ! Je n’avais pas le mental et l’énergie pour le faire. Alors, je suis là où l’on a besoin de moi. Si Jérémy est à Marseille, que l’équipe est au complet, il est plus logique que je sois à Chantilly. Et inversement. Je suis plus souvent à Chantilly globalement, car c’est moi qui gère la comptabilité, le personnel etc. J’ai désormais quarante employés, donc évidemment ça prend plus de temps qu’auparavant ! »

Tout l’aspect communication, relations avec les propriétaires… est confié à Jérémy Para. Les deux hommes s’y retrouvent : « Jérémy adore ça. Il aime la lumière, il aime sortir, il va dîner avec les propriétaires, il les amuse… Moi je suis plus dans l’ombre, et ça me va bien. » La lumière, il a déjà donné. « J’ai l’impression d’avoir déjà vécu plusieurs vies en une. Si tout devait s’arrêter demain, je ne regretterais rien. J’ai profité de chaque époque. » Les engagements classiques, c’est la semaine prochaine. Tout ne s’arrêtera donc pas demain…