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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

LA GRANDE INTERVIEW - À quoi Florent Géroux peut-il encore rêver ?

International / 11.02.2018

LA GRANDE INTERVIEW - À quoi Florent Géroux peut-il encore rêver ?

 

Par Anne-Louise Échevin

En l’espace de moins de trois mois, Florent Géroux a remporté la Breeders’ Cup Classic et la Pegasus World Cup avec Gun Runner, le cheval d’une vie. Le jockey français, bientôt américain, a accepté de répondre à nos questions quelques jours après sa victoire dans la course la plus richement dotée du monde, la tête déjà tournée vers le Kentucky Derby.

Jour de Galop. – Vous avez remporté la Breeders’ Cup Classic et la Pegasus World Cup avec Gun Runner (Candy Ride), un cheval assez extraordinaire. Pouvez-vous nous parler de lui ?

Florent Géroux. – Gun Runner est tout simplement le meilleur cheval que j’aie monté dans ma carrière. Ce ne sera pas facile d’en retrouver un comme lui : il est certainement ce que l’on appelle le cheval d’une vie. Une de ses particularités est qu’il adore gagner. C’est un vrai combattant. Dans son action, je le trouvais aussi différent des autres chevaux que j’ai pu monter. On avait vraiment cette impression de le sentir s’allonger, d’être plus bas que les autres. Il avait une capacité incroyable à récupérer de ses courses et il voyageait bien. Gun Runner a vraiment eu des courses dures dans sa carrière : le Kentucky Derby et ses préparatoires par exemple. Neuf fois sur dix, les poulains ne reviennent pas après de tels combats. Ils prennent vraiment très dur. Lui, il revenait toujours à son meilleur niveau. Il lui a fallu attendre la fin de son année de 3ans pour gagner son premier Gr1, il n’était pas précoce.

Mentalement, Gun Runner dégageait ce truc en plus qui fait les très bons chevaux. Il ne lâchait jamais rien. Sa force mentale était-elle son grand atout ?

Certainement. Gun Runner a beaucoup voyagé. Une Zenyatta, par exemple, était restée majoritairement en Californie. Gun Runner n’a pas fait l’hiver qu’en Californie. Il est allé à Churchill Downs dans le Kentucky, à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane… Il en a fait, des kilomètres ! Gun Runner a vraiment cette capacité à très bien voyager, c’est important. De plus, même quand il perdait, il gardait le moral. Il a progressé de 3ans à 4ans. Gun Runner est désormais au haras mais je crois que s’il était resté en compétition à 5ans, il aurait été très compétitif.

Entre la Dubai World Cup 2017, où il est deuxième d’Arrogate (Unbridled’s Song), et la Pegasus World Cup 2018, a-t-il justement beaucoup progressé ?

Concernant la Dubai World Cup, je pense qu’Arrogate a fait quelque chose d’extraordinaire ce jour-là. Gun Runner a fait sa valeur à Meydan. Peut-être n’était-il pas au top comme il l’était lors de la Breeders’ Cup Classic ou lors de la Pegasus World. Mais Arrogate a vraiment donné la course de sa vie.

Que se passe-t-il dans votre tête lorsque vous remportez la Breeders’ Cup Classic, jamais gagnée par un jockey français, ou la Pegasus World Cup ?

Je ne pense pas au fait que je suis le premier jockey français à la gagner ! La Breeders’ Cup Classic, c’est notre Arc de Triomphe, c’est notre objectif. Quant à la Pegasus World Cup, c’est une course toute neuve, qui s’est courue seulement deux fois. Les organisateurs ne pouvaient pas rêver mieux pour les deux premières éditions, remportées par deux champions. C’est la course la plus richement dotée du monde et, pour Gun Runner, c’était sa dernière course. Tous les yeux étaient tournés vers lui. Cela a ajouté quelque chose à cette victoire.

Comment expliquez-vous la montée en puissance que vous avez connue en l’espace de quelques années ?

En fait, tout dépend des opportunités que vous avez eues au départ. J’ai eu la chance de monter de bons chevaux gérés par de bons entraîneurs. Il y a une part de chance dans tout cela, même si on travaille pour réussir. Il faut la combinaison de beaucoup d’éléments. J’essaye de m’associer avec de bons professionnels et je n’hésite pas à leur proposer mes services. Tout s’est bien enchaîné. Je suis tombé sur Gun Runner parce que j’avais gagné de belles courses avant lui.

Votre arrivée et votre acclimatation aux États-Unis ont-elles été compliquées ?

Je n’ai pas eu trop de problèmes. Je suis venu aux États-Unis avec un plan en tête. J’ai commencé à travailler avec monsieur Biancone. J’ai eu mon visa de travail mais il a ensuite été suspendu. À ce moment-là, je ne savais pas quoi faire : revenir en France, car cela faisait seulement six ou sept mois que j’étais en Amérique, ou rester ? Mais je me suis dit que j’allais finalement tenter le coup. Cela s’est arrangé. J’ai appris à monter sur le dirt et j’ai fait le choix de commencer plus bas que prévu, sur de petits hippodromes. J’ai passé un hiver à Chicago et j’ai commencé à gagner des courses. C’est parti ainsi.

Pourquoi ce choix de partir aux États-Unis ?

Je regardais les courses de la Breeders’ Cup quand j’étais plus jeune et je me disais : pourquoi pas moi ? Tous les jeunes qui partent dans un nouveau pays ont cela dans la tête. Je pensais être capable de réussir et cela a bien marché.

Quel a été le tournant de votre carrière aux États-Unis ? Votre première victoire dans une épreuve de la Breeders’ Cup ?

J’ai fait une bonne année en 2017, mais surtout une très bonne année en 2016. Ma première victoire dans la Breeders’ Cup, c’était à Santa Anita, en 2014. C’était aussi ma première monte dans une de ces courses. J’ai remporté le Breeders’ Cup Sprint, une course sur le dirt assez dure à gagner. Les chevaux qui la disputent sont ultra-rapides, c’est une course vraiment intense. Mon cheval s’appelait Work all Week (City Zip) et je venais de remporter un Gr3 avec lui à Keeneland. Nous étions un peu outsiders et nous avons créé la surprise. L’année d’après, en 2015, j’ai réussi à être associé à des chevaux comme I’m a Chatterbox (Munnings) ou Catch a Glimpse (City Zip). C’étaient de très bonnes juments, qui ont gagné de grandes courses. Je crois que ce sont elles qui m’ont amené Gun Runner. Mon agent a aussi fait la différence. J’en ai eu un ou deux lorsque j’étais à Chicago et ce n’était pas terrible. Mon agent actuel a beaucoup de contact et cela a permis de m’exposer un peu plus. J’ai eu des victoires locales à Chicago et il y a ensuite eu un effet boule de neige.

Est-ce plus difficile, aux États-Unis, de tomber sur des chevaux comme ceux-là ? La concurrence entre jockeys est-elle plus rude qu’en Europe ?

Il n’y a pas de contrat aux États-Unis. Quand un propriétaire ou un entraîneur souhaite changer de jockey, il change très facilement. On peut se faire virer soudainement mais ce système m’a aussi permis de trouver de nouvelles opportunités. Cela peut être un peu angoissant. On peut perdre de bons chevaux du jour au lendemain. J’en ai perdu, notamment une jument qui s’appelait La Coronel (Colonel John). J’avais gagné plusieurs Groupes avec elle. Elle est revenue fatiguée de Royal Ascot, a couru à Saratoga et ensuite je ne l’ai plus revue. Je n’ai pas eu d’explication alors que je ne pensais pas avoir commis d’erreurs avec elle. Si tel était le cas, j’aurais compris. C’est un exemple de cheval que j’ai perdu mais, encore une fois, j’ai pu en récupérer d’autres lorsque l’entourage a décidé de changer de jockey.

On parle beaucoup des jockeys français à l’étranger. Aux États-Unis, il y a Julien Leparoux, Flavien Prat et vous… Quels sont les atouts des jockeys français ?

Je pense que les jockeys français sont bons, tout simplement. Nous recevons une bonne formation à l’Afasec, où on s’occupe beaucoup des chevaux, on monte… Lorsque l’on est apprenti, on monte. C’est différent des jockeys qui arrivent d’Amérique du Sud et qui n’ont pas toute cette formation. C’est peut-être le fait d’avoir été beaucoup exposé à l’animal qui fait la différence. Cependant, malgré cette formation, il faut ensuite apprendre à courir sur le dirt. Ce sont des courses uniques au monde : des courses très rythmées, physiques.

Avez-vous suivi les jockeys français dans les différents pays du monde ? Comme le record d’Europe de Christophe Soumillon, Français d’adoption, ou la Cravache d’or de Christophe Lemaire au Japon ?

Oui, et je leur parle régulièrement ! J’aime les courses en général. Après ma journée de courses, je me mets souvent devant l’ordi pour regarder les replays des épreuves de différents pays du monde. Je regarde les résultats en France, ce qui est assez facile, ou encore au Japon, ce qui est encore plus facile puisqu’ils ne courent que le week-end ! Aux États-Unis, avec toutes les réunions disputées dans une seule journée, c’est parfois presque plus difficile de suivre.

Vous êtes bien ancré aux États-Unis. Monter dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe reste-t-il un rêve ? Ou gagner une grande épreuve en Europe, comme ce fut le cas pour Julien Leparoux avec Tepin dans les Queen Anne ?

J’adorerais monter l’Arc ! Mais qui va faire appel à moi ? Les entraîneurs prendraient plutôt des jockeys locaux avant de se tourner vers moi. J’ai l’impression que faire appel à des jockeys américains pour les classiques européens se faisaient plus facilement dans les années 70, 80 ou 90. J’ai aussi eu la chance de monter deux fois à Royal Ascot. Je pense que Tepin a été à Julien ce que Gun Runner a été pour moi : le cheval d’une vie. J’aurais adoré voir Gun Runner en Europe, mais c’était un cheval de dirt, même si je pense qu’il aurait pu aussi être performant sur le gazon. J’ai gagné sur cette surface avec des chevaux comme Beach Patrol (Lemon Drop Kid) et World Approval (Northern Afleet)… Gun Runner était bien au-dessus d’eux.

Vous êtes désormais bien connu aux États-Unis. Comptez-vous continuer à vadrouiller d’un État à l’autre ou vous poser un peu plus ?

Je bouge beaucoup. Je vais encore faire pas mal de voyage. En principe, je vais monter jusqu’à fin mars à La Nouvelle-Orléans, à Fair Grounds. J’aurai peut-être des week-ends libres qui me permettront d’aller en Floride ou en Arkansas pour des préparatoires au Kentucky Derby ou aux Kentucky Oaks. Ensuite, je rentre au Kentucky d’avril à juillet. De mi-juillet à début septembre, je devrais être du côté de Saratoga avant de repartir au Kentucky jusqu’en décembre.

D’ailleurs, le timing était un petit peu serré avant la Pegasus World Cup. J’étais à La Nouvelle-Orléans le jeudi. Le vendredi, j’ai dû me rendre à Chicago car je devais passer un test pour obtenir la nationalité américaine et il est quasiment impossible de décaler ce rendez-vous. S’il y avait eu un peu de neige perturbant les vols par exemple, j’aurais pu manquer la course. Mais tout s’est bien passé. Le samedi, j’étais en selle dans la Pegasus. Le dimanche, je montais au Texas. Je n’ai pas trop eu le temps de faire la fête !

Et avez-vous obtenu la nationalité américaine ?

Le test s’est bien passé. Rien n’est encore officiel mais normalement, c’est bon ! Je suis quasiment certain de l’avoir.

Avez-vous déjà vos chevaux pour le Kentucky Derby et les Kentucky Oaks ?

C’est encore un peu tôt. Les chevaux se qualifient avec un système de points et la première grosse préparatoire a lieu à la mi-février. Je pourrais avoir un bon cheval pour le Derby mais c’est trop tôt pour être certain. Il s’appelle Principe Guilherme (Tapit) et est entraîné par Steve Asmussen. Il a couru trois fois et gagné deux fois, et vient d’être deuxième d’un Gr3. A priori, le poulain le plus talentueux pour le Kentucky Derby 2018 est Bolt d’Oro, mais il n’a pas recouru depuis la Breeders’ Cup Juvenile et n’a pas encore fait de travaux vraiment poussés. Il lui faut encore se qualifier !

Et dans les chevaux d’âge, maintenant que Gun Runner est au haras ?

Je suis un petit peu dans l’expectative. La plupart ont eu du repos durant l’hiver. Je ne sais pas trop quelles seront mes cartouches de ce côté-là. De toute façon, à ce moment de l’année, nous sommes vraiment concentrés sur le Kentucky Derby. C’est pour cela que, contrairement à d’autres pays, il est très compliqué de partir monter à l’étranger durant l’hiver. Il faut trouver un cheval pour le Derby.

C’est votre prochain rêve ?

C’est la course que l’on veut tous gagner, la plus prestigieuse de toutes ! Et elle est extrêmement dure à remporter. Steve Asmussen y présente des chevaux depuis bien longtemps et il n’a encore jamais réussi à la remporter. C’est la seule qu’il lui manque. Le Kentucky Derby est tout simplement la course qu’il faut gagner et oui, c’est mon objectif.