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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

LA GRANDE INTERVIEW - Francis Montauban : « Les chevaux ont transformé ma vie »

Courses / 05.02.2018

LA GRANDE INTERVIEW - Francis Montauban : « Les chevaux ont transformé ma vie »

 

Par Adrien Cugnasse

En s’imposant samedi sur les obstacles de Sandown, Terrefort (Martaline) a offert un troisième Gr1 à Francis Montauban en tant qu’éleveur, après Torrestrella (Poule d’Essai des Pouliches) et Lingo (Tolworth Hurdle). Celui qui a aussi connu le succès au meilleur niveau en tant que propriétaire nous a livré sa vision de l’élevage… à bâtons rompus !  

Jour de Galop. – Terrefort est votre deuxième élève à remporter un Gr1 sur l’hippodrome de Sandown. Que représente cette victoire pour vous ?

Francis Montauban. – C’est une bonne nouvelle, même si je n’ai malheureusement pas pu garder de femelles de cette famille. Je suis très attaché à cette souche. Vie de Reine (Mansonnien), la mère de Terrefort, a vraiment marqué ma vie. Elle restera comme l’un des grands chevaux ayant couru sous mes couleurs. Sa malchance, c’est d’avoir croisé à plusieurs reprises la route d’une championne comme Karly Flight (Mansonnien). Sans cela, elle aurait deux ou trois Grs1 à son palmarès. Vie de Reine a tout de même remporté le Prix Edmond Barrachin (Gr3). Elle s’était aussi classée deuxième du Prix Jean Stern (Gr2) et troisième du

Ferdinand Dufaure (Gr1). L’histoire de son acquisition sort des sentiers battus. Je l’ai achetée par hasard, dans un champ, près du Mont-Saint-Michel. J’étais allé là-bas pour acheter Tempo d’Or (futur lauréat de Gr1 à Chepstow et à Merano). Vie de Reine était sur place, dans un pré, sous les pommiers. Elle était très bien née et sa mère avait couru sous la férule de Jean-Paul Gallorini. La pouliche me plaisait, mais son éleveur ne me l’avait pas proposée et le fait que Jean-Paul Gallorini ne l’ait pas achetée m’avait un peu refroidi. Pourtant, une quinzaine de jours plus tard, je suis finalement revenu l’acquérir. J’ai eu de la chance.

Au haras, elle vous a donné cinq black types. Quel est le meilleur d’entre eux ?

C’est difficile à dire. Vie de Reine a produit des chevaux relativement difficiles et certains n’ont pas pu être vraiment exploités du fait de leur caractère. Mais après cette victoire dans un Gr1, Terrefort doit pouvoir être considéré comme le meilleur de sa fratrie. La mère a ensuite donné deux autres produits et elle est morte le lendemain du jour de Noël 2016. Ses filles produisent bien. Elles ont déjà donné deux black types, dont Chic Name (Nickname), deuxième du Future Champions Finale Juvenile Hurdle (Gr1). Je garde un souvenir particulier de Las Ventas (Poliglote) qui s’était classée deuxième des Prix Sagan et d'Iéna (Ls). Une tendinite a écourté sa carrière alors qu’elle montrait de grandes capacités. C’était peut-être la meilleure. Je garde l’espoir de pouvoir récupérer cette famille en rachetant une petite-fille de Vie de Reine.

La plupart des produits de Vie de Reine sont passés en vente. Pourtant, vous avez fait le choix de débuter Terrefort sous vos couleurs. Pour quelles raisons ?

Il ne ressemblait en rien aux autres produits de sa mère qui étaient des chevaux avec du cadre. Terrefort était un poulain léger et féminin. Compte tenu de son manque de modèle, j’avais peur de mal le vendre sur un ring. Dès lors, j’ai préféré l’exploiter. Sous la férule de Guillaume Macaire, il a gagné deux courses et s’est classé troisième du Prix Triquerville (L), avant d’être exporté.

Pourquoi avoir croisé Martaline et Vie de Reine ?

Pour tout et rien à la fois ! Tout, dans le sens où la génétique est là. Vie de Reine était bonne et elle avait produit des black types. Martaline (Linamix) est un étalon qui fait référence et avec une telle jument, on veut le meilleur. Rien, dans le sens où un croisement n’a de valeur que s’il engendre le succès en piste. J’utilise Martaline depuis ses débuts au haras. Nul ne peut prédire si un étalon va devenir un bon père de sauteurs. Mais en tout cas, il avait beaucoup de choses pour lui : son modèle, sa tenue et son origine maternelle. Néanmoins, on ne pouvait pas savoir s’il avait la capacité à sauter et à transmettre ses qualités. De toute manière, en obstacle, on est certain qu’un étalon est très bon lorsqu’il marche sur sa barbe ! Par exemple, au départ, bien peu de gens pouvaient imaginer que Poliglote (Sadler’s Wells) deviendrait un tel père de sauteurs. Même s’il n’existe pas de règle en la matière, je crois pouvoir dire, comme beaucoup de gens, que pour viser Auteuil, il faut s’attacher à chercher des reproducteurs avec de la tenue et l’aptitude à aller dans le lourd. Ensuite, pour façonner l’aptitude au saut, l’intervention de l’homme est déterminante. Certains entraîneurs savent améliorer les choses. Jean Lesbordes a bien résumé la chose. Il disait : « Tous les chevaux sautent… » Avant de rajouter « Plus ou moins bien ! »

Dans l’élevage de sauteurs, Sterling Love vous a elle aussi apporté des satisfactions avec Singasinga (Prix Finot, L, deuxième du Prix Renaud du Vivier, L) et Elling (deuxième du Prix Renaud du Vivier, L). Quelle est son histoire ?

Trois juments ont compté dans ma vie d’éleveur : Vie de Reine, Sea Ring (Bering) et Sterling Love (Carwhite). À côté de ces trois poulinières, les autres ont été de beaucoup moins bonnes reproductrices ! Sterling Love avait été placée par Jean-Louis Bouchard chez Pascal Bary. Acquise pour une forte somme lorsqu’elle était yearling, elle a été privée de compétition en raison d’un accident au box. C’est à ce moment-là que Gérard Larrieu me l’a proposée. Je l’ai achetée pour me faire plaisir en élevant. Lors du Gala de l’élevage, l’un de mes bons amis, Henrik Lassen, a gagné une saillie d’Ela Mana Mou (Pitcairn). Mais il n’avait pas de poulinière. J’ai donc proposé un foal sharing avec Sterling Love. Si bien que nous sommes coéleveurs de son premier produit, Elling, un bon cheval. Ensuite, la jument nous a donné Singasinga (Groom Dancer), lauréat d’un Quinté sous la selle de Cash Asmussen avant de passer avec succès sur les obstacles.

C’est avec Sea Ring, la mère de Torrestrella, que vous avez connu la consécration classique en plat. Pourquoi avoir croisé cette jument avec Orpen ?

J’aimais beaucoup Lure (Breeders' Cup Mile à deux reprises). C’était un cheval de course exceptionnel. J’étais prêt à envoyer une jument aux États-Unis pour utiliser cet étalon. Lorsque celui-ci est devenu infertile, j’ai reporté mon intérêt sur son fils Orpen. C’est la raison pour laquelle Sea Ring est allée à la saillie d’Orpen. La suite de l’histoire est extraordinaire. Torrestrella est passée en vente, elle était présentée par le haras des Granges. Le bon à 30.000 € a été signé par François Rohaut pour Bernard Bargues. Ce dernier était l’un de mes amis et c’est Torrestrella qui a inauguré ses couleurs. Il habite entre chez Mathieu Daguzan-Garros et chez moi, et cette année-là, sous sommes allés ensemble à Deauville. Nous passions quelques jours agréables, mais Bernard Bargues n'avait pas évoqué sa volonté d’acheter la pouliche, que ce soit auprès de Mathieu Daguzan-Garros ou auprès de moi. Dès lors, nous avons été très surpris de découvrir qu’il était le seul enchérisseur sur la pouliche. Nous ne lui avions donné aucun conseil et ce fut son premier achat, sans avoir de connaissance particulière sur les chevaux. Ce fut un achat très inspiré car Torrestrella a remporté la Poule d’Essai des Pouliches. Depuis, Bernard Bargues a malheureusement cessé d’investir dans les courses. Sea Ring a aussi donné Torrealta (In the Wings), deuxième du Prix Scaramouche (L), et Lingo (Poliglote), lauréat de Gr3 à Cheltenham et de Gr1 à Sandown.

Comment aviez-vous déniché une telle poulinière ?

Lors de la vente de l’Arc, l’élevage Wertheimer proposait Sea Ring et sa sœur. Je voulais acheter les deux mais je n’ai pu acquérir que Sea Ring, pour un prix raisonnable. Elle était vide et suite à la vente, elle a même gagné une course pour gentlemen-riders ! Dans un premier temps, cet achat a été une grande désillusion car, en décembre, les Wertheimer se sont séparés de l’ensemble des membres de cette famille. Venant d’un élevage aussi bien tenu, cette décision était de très mauvais augure pour Sea Ring. Heureusement, la jument a bien produit et ses filles s’inscrivent dans ses pas. Elle est déjà à l’origine, en deuxième ou en troisième génération, de six black types, dont Heuristique (Shamardal), troisième de la Poule d'Essai des Pouliches (Gr1).

Votre première réussite en tant qu’éleveur fut État Major, lauréat du Derby du Languedoc (L) mais également  deuxième des Prix du Chemin de Fer du Nord et de Ris-Orangis (Grs3)…

Là encore, c’est une histoire qui sort des sentiers battus. J’étais jeune lorsque j’ai acheté sa mère à Deauville. Un lendemain de fête, je feuilletais le catalogue dans la salle de vente. J’ai acheté Shayda (Reform) un peu par hasard, sans l’avoir inspectée. Mes amis du Sud-Ouest étaient écroulés de rire : je venais d’acquérir une jument d’1,52m et complètement tordue. Une catastrophe. Le premier poulain n’était pas bon. J’avais une part de RB Chesne et avec cet étalon, elle m’a donné État Major.

Comment avez-vous débuté en tant qu’éleveur et propriétaire ?

Il y a toujours eu des chevaux dans ma famille et j’ai monté en concours hippique à petit niveau. Dès que j’en ai eu les moyens, j’ai acheté un cheval de course. La passion du galop est née dans mon enfance, lorsque j’allais aux courses à La Cépière. Mon premier achat s’appelait Black Panther (Dark Tiger). Elle était issue de l’élevage d’Edmond de Rothschild et je l’avais acquise dans un réclamer à Saint-Cloud, pour 20.011 francs. C’était au début des années 1970. Entre-temps, j’avais acheté un Ranger Rover pour partir en Afrique en compagnie de mon épouse. Nous avons donc voyagé en voiture de Casteljaloux jusqu’à Tombouctou. Le voyage a duré plusieurs mois. À mon retour, j’ai appris que Black Panther avait remporté le Prix Caravelle (L) à Toulouse ! Ce fut ma première victoire et à partir de ce succès, je me suis autorisé à avoir une certaine ambition hippique.

Vous êtes également l’éleveur de Penny’s Picnic, avec une mère achetée pour 30.000 €…

Zerky (Kingmambo) n’était pas chère, malgré sa belle origine, pour une raison très simple. Elle ressemblait à un cheval d’indien, avec beaucoup de blanc. Je me suis dit qu’avec une telle robe, j’avais peut-être une chance d’arriver à l’acheter. Pour le croisement, j’ai fait simple. Avec une mère quasiment pie, j’ai cherché un étalon noir, avec de la vitesse. Je voulais un fils de Green Desert (Danzig) à un prix abordable. C’est ainsi que Zerky est allée à Kheleyf. Le résultat de ce croisement, Penny’s Picnic, est repassé en vente. Il a ensuite remporté le Critérium de Maisons-Laffitte (Gr2) et le Prix Eclipse (Gr3).

 

Comment votre élevage fonctionne-t-il ?

Mes juments sont stationnées chez Laurence Gagneux (haras des Éclos) et Jean-Charles Escalé (haras de l'Abbaye). Je n’ai que quatre poulinières et je vais certainement en acheter une cinquième avec Mathieu Daguzan-Garros. Depuis mes débuts, je n’ai jamais eu plus de cinq ou six juments à la fois. Tous les soirs depuis des décennies, je fabrique un ou deux gagnants de Derby ou de Grand Steeple-Chase sur mon canapé. Inventer des croisements, cela me passionne et avec le temps, je connais un certain nombre de pedigrees par cœur. Par contre, je n’aime pas conseiller les autres. C’est tellement subjectif. Mon grand plaisir, au-delà de gagner des courses, c’est de fabriquer un cheval sur le papier et de baptiser mes élèves. Ce sont les deux libertés fondamentales de l’éleveur. L’an dernier, je me suis régalé lors d’un voyage en Russie. Depuis, tous mes poulains portent des noms à l’accent slave. Je n’ai pas forcément beaucoup de chevaux, mais j’essaye de trier très tôt et de me concentrer sur la qualité. Je ne souhaite pas faire du nombre. Pour accepter d’investir dans un cheval, il faut y croire. Il n’est pas difficile d’avoir un bon cheval. Le plus difficile, c’est se débarrasser des mauvais. Anatole Saint-Jean, du haras du Houga, avait été tête de liste à Auteuil pendant très longtemps et m’avait bien fait comprendre l’importance de cette notion de tri. Élever coûte très cher. Mais je préfère être éleveur sans sol, même si j’ai une propriété agricole. Car d’une part, l’élevage est un véritable métier. D’autre part, élever chez soi n’est pas forcément moins cher. Enfin, par principe, je ne veux pas passer à la T.V.A. car les chevaux restent un plaisir et je ne souhaite pas m’astreindre à de la paperasse.

Exergue : « Mon grand plaisir, au-delà de gagner des courses, c’est de fabriquer un cheval sur le papier et de baptiser mes élèves. »

Est-ce vous qui avez eu l’idée de croiser Gavotte de Bréjoux et Saint des Saints pour donner l’anglo-arabe Synaptique ?

Je suis coéleveur de ce gagnant du Prix Fondeur (L) mais je n’y suis pas pour grand-chose. Jacques Détré voulait Gavotte de Bréjoux (Iris Noir). J’ai tout fait pour l’en dissuader, même si elle était bien née et avait montré de la qualité en course. Je ne voulais pas du produit à naître et il n’a d’ailleurs pas été bon. Je me suis retrouvé un peu par hasard, au gré d’un accord avec le vendeur, dans la position de copropriétaire de Gavotte de Bréjoux. Saint des Saints (Cadoudal), dont Jacques Détré était copropriétaire, rentrait au haras. C’est ainsi qu’il a imaginé ce croisement [avec un inbreeding sur Tanerko et Pharly, ndlr]. J’ai actuellement plusieurs anglo-arabe à l’entraînement [dont l’invaincu Paban de France], ainsi que des poulinières de cette race.

Préférez-vous gagner un Gr1 en tant qu’éleveur ou en tant que propriétaire ?

Sans hésiter en tant que propriétaire. Cela n’a rien à voir. À cinq reprises, mes représentants ont fait retentir la Marseillaise. Ce sont des moments inoubliables. Quand vous venez de gagner le Grand Steeple-Chase de Paris [avec Arenice et El Triunfo] ou un Groupe à Cheltenham, cela vous donne les larmes aux yeux. Vous pensez à votre famille. C’est très fort. Après la victoire d’Arenice dans le Grand Steeple, Guillaume Macaire et moi-même étions totalement transportés. À cet instant, vous avez l’impression qu’il ne peut plus rien vous arriver. C’est une plénitude absolue.

Exergue : « Après la victoire d’Arenice dans le Grand Steeple, Guillaume Macaire et moi-même étions totalement transportés. À cet instant, vous avez l’impression qu’il ne peut plus rien vous arriver. »

Comment avez-vous acquis vos trois gagnants de Gr1 sur les obstacles, Arenice, El Triunfo et Jaïr du Cochet ?

C’est Maurice Rohaut qui m’avait indiqué Arenice, chez monsieur Deliberos, près de Moulins. Le cheval était à vendre et je cherchais un AQPS. Il était bien né et j’en ai acheté trois. Et il fut le seul très bon. Le hasard. C’est aussi simple que cela. Concernant El Triunfo, j’étais à Deauville et je n’avais que 100.000 francs pour acheter un cheval de course. La journée avançait et j’ai été battu 22 fois ! Le vingt-troisième cheval que j’avais repéré, c’était El Triunfo. Il a atteint 100.000 francs, ma limite. Après tous ces échecs, ne voulant pas rentrer bredouille, j’ai rajouté 5.000 francs. Adjugé. J’avais acheté un lauréat de Grand Steeple. La chance. C’est le cheval de ma vie et d’une manière générale, je peux dire que les chevaux ont transformé ma vie. Sur le plan matériel, bien sûr. Mais aussi et surtout car ils m’ont apporté un bonheur exceptionnel. J’ai conscience du fait que j’ai eu beaucoup de chance, à mon niveau. J’essaye d’observer et je fonctionne au feeling. Quand je ne sens pas un cheval, même si des amis m’invitent à participer, je n’y vais pas.

Concernant Jaïr du Cochet (Rahotep), c’est Guillaume Macaire qui a eu l’idée d’aller outre-Manche. Il a gagné un Gr2 à Cheltenham, ainsi qu’un Gr1 à Kempton et à Chepstow. Il s’est aussi classée deuxième de Gr1 à Cheltenham. Didier Besnouin était vétérinaire et lors d’un déjeuner chez Jean Laborde, il m’a signalé qu’un de ses clients avait trois poulains à vendre : Jaïr du Cochet, Jarese du Cochet (Varese) et Janus du Cochet (Rahotep). Ils étaient très beaux et je ne savais pas lequel des trois choisir. J'ai fait part de mon dilemme au vendeur. Contre toute attente, ce dernier m’a fait un prix pour le lot. Les trois ont gagné, Jaïr au niveau Gr1 et Janus s’est imposé dans le Fifrelet.